L*IDÉAL DU SAGE
Or, de ce point de vue, le représentant de l'ancien Scepticisme est Énésidème de Cnosse, celui du nouveau est Agrippa. Pour ce dernier, c'est merveille que son nom ait survécu : Diogène Laërce ne le nomme qu'en passant (1) et ne le fait pas figurer dans son catalogue; Sextus n'en parle jamais; nous ne savons absolument rien de lui. Quant à Énésidème, tout ce qu'on nous en dit, c'est qu'il avait enseigné à Alexandrie et dédié à L. Tubéron ses Discours pyrrhoniens. Mais de quel Tubéron s'agit-îl ? Faute de le savoir, on doit se borner à dire que la date d'Enésidème est indécise entre le début du ier siècle avant Jésus-Christ et la fin du suivant. Parmi les autres Sceptiques, trois noms émergent, et ce sont des noms de médecins : Ménodote de Nicomédie, connu surtout par les attaques de Galien, Sextus Empiricus et son élève Saturninus, qui se placent entre 150 et 250 après Jésus-Christ. Les Hypoly poses (ou esquisses) pyrrhoniennes de Sextus sont un exposé remarquablement lucide (trois livres) de la doctrine sceptique. Beaucoup plus étendu est l'ouvrage (2) : Contre les dogmatiques, logiciens, physiciens ou moralistes (cinq livres) et contre les théoriciens, ou professeurs de grammaire, de rhétorique, de mathématiques, etc. (six livres). La première partie, qui est une discussion des autres philosophies, est un des plus utiles monuments de l'érudition antique. En marge de la tradition sceptique, il faut encore nommer le rhéteur Favorinus d'Arles (entre 120 et 150), qui enseigna à Athènes et à Rome et fut le maître d'Aulu-Gelle.
Les dix tropes d'Énésidème semblent être un classement méthodique de tous les arguments qui, chez les philosophes du passé, pouvaient détourner de l'affirmation ou de la négation dogmatiques. Ce catalogue doit donc beaucoup, sans
(1) 88. De 69 à 108, Diogène Laërce traite du Scepticisme en générai et non plus de Pyrrhon.
(2) Le titre habituel est Contre les malhéma iciens (abréviation M) ; les livres V1I-XI sont probablement les premiers.
LE SCEPTICISME
doute, à la polémique de la Nouvelle Académie, et puise indiscrètement aussi chez tous ceux en qui le Scepticisme voulait trouver des précurseurs : Héraclite, les Éléates, Démocrke, Protagoras, Diogène d'Apollonie (1). Peut-être Énésidème ne croyait-il pas être infidèle à ses principes en considérant Plnventaire de la contradiction, dans les apparences, comme une préparation pour une conception héraclitéenne de l'universelle contradiction, dans le fond caché des choses (2). Il n'y a du moins aucune ambiguïté sur le sens des iropes. Il est impossible, disait le Sceptique (3), de savoir ce qu'en elles-roénes sont les choses, puisqu'elles apparaissent très différentes aux divers animaux ; aux divers hommes; ou selon le sens qui les perçoit; ou selon les circonstances, l'état de la santé, l'âge, etc. Ces quatre premiers Iropes se complètent par trois autres, fondés sur les variations que la position, la distance, le milieu, la masse, déterminent dans les perceptions ; celles-ci sont donc toujours modifiées par leur combinaison avec quelque facteur autre que l'objet même ; ou simplement par la quantité de cet objet : ainsi les raclures d'une corne noire sont blanches. Le huitième Irope, qui enveloppe tous les précédents, concerne la relativité : relation du sujet à l'objet, des choses ou des notions entre elles. On y peut sans inconvénient rattacher la critique de la causalité (4) : elle consiste en effet, pour l'essentiel, à nier qu'il y ait dans l'agent un pouvoir causal, toute causalité étant une relation dont le patient est lui-même un des termes. Dans le neuvième trope, on montre que nous ne voyons pas sous le même jour ce qui est fréquent et ce qui est rare. Le dixième, qui portait sur la diversité des jugements moraux et des coutumes, pouvait conduire à placer le bonheur dans Yalaraxiey ou dans cette mélriopalhie (5), qui maintient dans la mesure
(1) Dans le livre IX de D. L. ils précèdent Pyrrhon et Timon.
(4) M. IX, 195-276 { bons résumés VII, II, 324-327 ou CXLIII, 350-552.
(5) P. I, 25-30 ; III, 235 sqq.
l'idéal du sage
notre passivité naturelle, attendu que rien de ce quï est nécessaire selon La nature ne peut être un mal.
Agrippa, si toutefois c'est bien à lui qu'en revient le mérite, ne s'est pas borné à classer avec plus de méthode les raisons du doute : il les a renforcées. Au lieu de s'attacher exclusivement à la perception sensible et au jugement moral, il envisage, plus généralement, d'une part le sensible, de l'autre l'intelligible. Or, sur l'un et sur l'autre, philosophes ou non, les hommes ri! accordent pas leurs voix (&iacpu>vc'a). Rien d'étonnant, car toujours l'intelligible et le sensible sont respectivement relatifs, ou à une intelligence, ou à une sensitivité; ils ne sont jamais saisis en eux-mêmes. Ainsi, dans le premier et le troisième Iropes d Agr ppa, viennent se fondre tous les tropes d'Énésidème. De plus, si, dans l'un ou l'autre de ces deux ordres, on prétend prouver quoi que ce soit, il faudra aller à l'infini, sans jamais rencontrer l'évidence. N'y a-t-il pas, dira le dogmatique, des principes qui s'imposent à l'évidence ? Peut-être, mais par hypothèse] or votre hypothèse n'est pas plus évidente que celle qui la contredit. C'est le deuxième et le quatrième Iropes, Le dernier est le célèbre diallèle : si on prétend prouver par exemple le sensible au moyen de l'intelligible, ou inversement, on prouve l'un par l'autre (Bt'àXX^Xa) ; veut-on échapper au cercle, c'est pour retomber alors dans le progrès à l'infini (1). En résumé rien n'est évident, et pourtant rien ne se démontre : c'est, en deux Iropes (2), la dernière rédaction de la thèse sceptique. Bref, rien n'est vrai, au sens de ce mot pour le dogmatisme; si par hasard il se trouvait une telle vérité, on manquerait du moins d'un signe dislinctif, ou critérium, qni permît de la reconnaître et de la rendre incontestable (3).
C'est au salut dans la Sagesse que visait le Scepticisme originel ; mais, peu à peu, sa dialectique a pris une signification principalement méthodologique. Aux savants dogmatiques,
(1) P. ï, 164-172 ; D. L., 88 sq. - (2) P. I, 178 sq.
(3) P. Il, 15-94 et M. VII, 25 à la tin (liv. I du traité Conlre les logiciens^
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qui s'imaginent que la science peut être fondée sur le syllogisme démonstratif, le Sceptique, avant Stuart Mill, montre par exemple que la majeure inductive du syllogisme suppose une énumération complète et dépend par conséquent de la vérité de la conclusion (1). Allègue-t-on que les choses manifestes (icpoS-rjXa) indiquent (êvSetxTtxà) la nature de celles qui sont cachées (à^Xa), et en sont, à ce titre, les signes ? C'est ià, objecte le Sceptique, un cas particulier de Pillusian générale du dogmatisme : le signe est seulement un fait, qui nous en rappelle (u7r&u.vYi<rr<x6v) un autre dont il a été autrefois le concomitant, si bien que, l'un ou l'autre de ces faits étant donné, on en peut inférer comme passé ou comme futur celui qui n'est pas actuellement donné (2). Ainsi comprise, l'étude des sigaes est la base d'une bonne pratique et d'une foule d'arts très utiles à la vie. Mais où il y a seulement conséculion, les Dogmatistes cherchent une action causale, et ils bâtissent «ne étiologie. Or la recherche même de ces prétendues causes est exposée à des fautes, dont Eiiésidème avait, eu huit tropes spéciaux, fait le dénombrement (3). La médecine est l'exemple privilégié de l'attitude prise à cet égard par le Sceptique. Il condamne le médecin raisonneur (6 XoYtxdç). Le pur empirique lui-même n'est, à ses yeux, qu'un dogmatique à rebours, presque aussi étroit que l'autre. Quant à lui, il est méthodique : c'est là l'essence de son doute ; il observe des concomitances (xk xaTaXXTjXa) et des conséculions (âxoXouOfa T^pp^Ttx^), en vue de la prévision et de Faction ; mais il n'a pas ^arrogance de croire qu'ainsi il ait découvert des causes (4).
Analyse rigoureuse et infatigablement exhaustive de tous les aspects d'un problème; habileté dialectique sans égale; probité intraitable d'un esprit qui refuse de se duper lui-même;
(1) P. II, 195-197. - (2) Ibid., 97-133 ; M. VIII, 143-158, etc. (3) P. I, 180-185. Cf. CXLÏÏI, 266 et note.
<4) P. 1,236-241 ; M. VIII, 288. On voit par là que Sextus désavoue lui-même fépithète dont l'a gratifié la tradition : l'em&irique.
l'idéal du sagf
hostilité résolue contre la théorie et le parti pris, quel qu'il soit; respect du fait pur, avec le souci d'en noter scrupuleusement les relations et de l'utiliser pour la pratique, voilà quelques-uns des traits par lesquels s'est, à la fin de son évolution, caractérisé le Scepticisme grec. A l'origine, sa méthode était une discipline morale, dônt le but était la quiétude de la vie; par la suite, ce fut, en outre et surtout, une discipline de l'esprit scientifique. Jamais il n'a fait figure d'insurgé, ni cherché le scandale : l'humilité de son quiétisme lui fait accepter la vie comme elle est; son respect du fait le porte à traiter les faits collectifs, coutumes et lois, comme des faits naturels. En face de l'intolérance doctrinale et de la tyrannie des préjugés d'école, son attitude critique exprime un effort hardi pour rendre la science autonome, en lui demandant de s'attacher seulement à déterminer avec rigueur ses procédés techniques, en vue de la pratique utile. A cet égard, il est, comme on l'a dit justement (1), un précurseur de l'esprit positif.
(1) CXLIH, 298, 375-379.