‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifiqueChapitre 38 sur 89 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La doctrine d'Épicure paraît avoir été une élaboration nouvelle d'idées démocritéennes et cyrénaïques, mais déjà transformées par la discipline pyrrhonienne. Le premier maître d'Épicure aurait été en effet Nausiphane de Téos. Or celui-ci avait été l'élève du démocritéen Hécatée d'Abdère, dont on dit qu'il avait entendu Pyrrhon, et peut-être l'avait-il même connu personnellement. La tradition est du moins que souvent Epicure ait cherché à s'instruire près de lui sur ce qu'avait été le vieux maître (1). D'autre part, la première fois qu'il vient à Athènes, vers sa dix-huitième année, il entend Xénocrate, et, à Samos, un autre membre de l'Académie, Pa m phi le. * Il faut noter ces rapports avec le Platonisme, dont Finfluence, même transposée, reste souvent discernable. Au surplus, toutes ses dettes envers la pensée d'autrui, Épicure les a niées avec passion, couvrant d'injures grossières ceux qu'on lui donnait pour maîtres ou pour précurseurs (2) : il a voulu que sa doctrine fût tenue pour une création radicale de son génie.

Vers 307/6, Epicure, âgé de près de trente-cinq ans, revient à Athènes et s'y établit définitivement. Bien que né à Samos, où son père, émigré athénien, était maître d'école et sa mère exorciseuse, il gardait légalement sa qualité de citoyen. Sans doute sa doctrine était-elle alors déjà fixée : pendant trois ans il avait enseigné à Colophon, à Mytilène, à Lampsaque. Il achète un enclos, y ouvre une école ; cette école, on l'appellera le jardin, et les Épicuriens seront les philosophes du jardin.

(1) LXVIII, ch. 62 A, 1-9. Cf. ch. 60 A, 2 3 et ch. 63 A, 3. CXLVI, n. 231-241.

l'idéal du sage

Sur ceux qu'il y groupa autour de lui, il paraît avoir exercé un incomparable ascendant: c'était un de ces êtres exceptionnels, à qui les hommes savent gré de condescendre à se faire hommes et qui suscitent autour d'eux une enthousiaste dévotion. C'est que sa philosophie n'est pas une instruction, mais une aclivilé, qui par des raisons et des réflexions procure la vie heureuse (1) ; son école est une association de frères ou d'amis qui veulent pratiquerez commun cette activité (ouu,cptXo<xo<p£?v) (2) : société ouverte à quiconque veut faire son salut dans la foi nouvelle, sans distinction de culture, car il suffît de savoir lire (3), ni de race ou de condition ; les noms de Léontium et de Hêdeia rappellent que des courtisanes y ont cherché et trouvé la paix du cœur. Le courage avec lequel meurt Épicure (270), dans les cruelles so affrances de la pierre, demeure aux yeux des fidèles comme un sublime exemple. Il est devenu le dieu qui a apporté aux hommes une révélation libératrice (4). Désormais, les repas( 'communs de l'école, le 20 de chaque mois, et au jour anniversaire de la naissance du maître, le 10 de Gamêlion (janvierfévrier), seront, avec plus ou moins de solennité, des célébrations religieuses et des actes d'adoration (5). On comprend donc qu'il y ait eu une orthodoxie épicurienne, et, bien que la doctrine ait admis des modifications de détail, ou, dans le cadre des principes, quelques éléments étrangers (6), il n'en est pas pour laquelle se pose moins la question de son évolution.

La diffusion de l'Épicurisme fut rapide et étendue. Chef d'une communauté quasi religieuse, Épicure adresse des épîtres aux églises de Mitylène, de Lampsaque, d'Égypte, d'Asie. De plus, l'abondante correspondance qu'il entretient avec les fidèles

(1) Sextus, M. XI, 169.

(2) Cic, De fin,, I, 20, 65 ; Testament, 18, 20.

(3) CXLVI, n. 117, 227 sq.

(i) Lucrèce, surtout V au début, et I, 62-79, III déb. et 1042-1044, VI déb.

(5) CXLVI, Ind. nom., p. 405b.

(6) Par ex. la théorie de l'amitié De fîn.,1, 20, ou dans plusieurs endroits du poème de Lucrèce»

Page 1