L'ÉPICURISME
éloignés de lui a toujours un caractère catéchétique : il leur dicte une attitude sur des questions qui troublent leur conscience. Le Maître mort, le culte organisé de son souvenir, en assurant la cohésion de la secte, perpétue la doctrine et contribue à la propager. De toutes les philosophies grecques, elle paraît s'être introduite la première dans l'Italie romaine et, semble-t-il, d'abord auprès des petites gens (1). Mais, par les ressources intérieures qu'elle offre dans le désarroi et les périls de la vie politique, elle séduit aussi les grands personnages et les hommes cultivés des derniers temps de la République : L. Pison, le protecteur de Philodème, L. Manlius Torquatus, C. Velleius, C. Cassius qui fut, avec le stoïcien Brutus, l'un des meurtriers de César, C, Vibius Pansa, T. Pomponius Attiras, l'ami de Cicéron, etc. Une riche villa d'Herculanum nous a déjà livré les débris d'une bibliothèque épicurienne. Dès la fin du n« siècle peut-être, le premier traité philosophique de langue latine est consacré à l'Épicurisme par C. Amafinius, avec un succès qui, en provoquant des imitations, devait étendre à toute l'Italie l'action de la doctrine (2). Vraisemblablement Lucrèce a donc seulement voulu se vanter (3) d'avoir le premier su rendre en latin le contenu technique de la physique. L'Épicurisme a conservé sa vitalité jusqu'au début du iv« siècle après Jésus-Christ. Au m6, la réfutation de la physique par Denys, évêque d'Alexandrie, et les âpres attaques de Lactance attestent qu'il est pour le Christianisme un redoutable rival. Il ne cessera de l'être que le jour où les Chrétiens auront avec eux le pouvoir politique (4).
Épicure avait beaucoup écrit, plus de trois cents rouleaux, dit-on : le Canon ou Du critérium, une Physique en 37 livres, dont il avait composé un Grand et un Petit abrégé, qui fut peut-être le modèle du Lucrèce, des traités Sur les atomes et
(1) V, 383* ; Cic. Fin., II, 4, 12.
(2) Cic, Tusc, IY, 8, 6 sq. ; cf. Acad., I, 2, 6.
(3) V, 336. — (4) CXLVI, p. lxxv sq.
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le vide, Sur les dieux, De la fin, Des choses à rechercher ou à éviter, De la justice el des autres vertus, De la sainteté, des écrits polémiques, des lettres, etc. De toute cette œuvre, d'une forme littéraire assez fruste, mais robuste et grave, il nous reste peu de chose : trois lettres, dont la seconde est d'une authenticité douteuse : à Hérodote sur la physique, à Pylhoclès sur la météorologie, à Ménécée sur la morale (1) ; un recueil de Pensées maîtresses (xupiai li\ca) (2), dont on a trouvé un analogue dans un manuscrit du Vatican ; divers fragments papyrologiques; le Testament d'Épicure. Notre documentation se complète par des fragments d'autres épicuriens, notamment de Métrodore et de Philodème ; par les six livres du poème de Lucrèce De la nature des choses ; par la Vie d'Épi 'cure dans Diogène Laërce (1. X); par la grande inscription qu'au milieu du m8 siècle Diogène d'Œnoanda (en Lycie) fit graver sur un portique de sa ville natale pour l'édification de tous; enfin d'abondantes expositions, avec des traductions ou citations, chez des non épicuriens : Cicéron, Sénèque, Plutarque, etc.
// n'est jamais trop tôt ni trop lard, disait Épicure (3), pour avoir égara à la santé de l'âme. C'est de là que le bonheur dépend et il est la fin de la philosophie. Donc rien de ce qui, en elle, n'y contribue pas n'est utile, et tout le reste s'estime par rapport à cette fin. Or ce qui, d'autre part, nous empêche de l'atteindre, ce sont les opinions creuses, dont l'âme est troublée et comme empoisonnée, auxquelles rien ne répond dans la nature des choses : craintedes dieux et delà mort, fausse appréciation du plaisir et de la peine. Donc, des trois parties de la philosophie : logique, physique, morale, les deux premières sont à la troisième ce que l'hygiène ou la médecine sont à la santé : des moyens, qu'il ne faut pas changer en fins.
La logique savante, par conséquent, n'intéresse pas Épicure.
(1) Respectivement désignées dans les notes par I, II, III, avec le numéro du paragraphe dans D. L., livre X.
(2) Encore dans D. L. : abréviation, x6. — (3) III, 122.