L*ID BAL DU SAGE
C'est une sorte de pensée universelle qui s'est formée en nousy c'est-à-dire une remémoralion de ce qui, du dehors, s'est maintes fois présenté â nous. Si devant moi on dit « homme», « neige », « chaleur », je sais immédiatement de quoi on me parle, avant même de le percevoir ; mais je ne le saurais pas, si auparavant je n'en avais eu souvent perception (1). En grande partie machinale, sans pourtant exclure le concours de la réflexion, la transformation des sensations particulières en notions a lieu selon la concomitance (we^Vcc^cK;), Yanalogie, la similitude ou la fusion; de cette analyse nous n'avons, par malheur, gardé qu'un obscur schéma (2). Par l'étude du langage on connaîtra les notions naturelles; caries mots, loin d'être le produit d'une convention, ou, comme pour le pur nominalisme, des titres de classe, vides de tout contenu réel, condensent au contraire et traduisent, en rapport avec nos moyens naturels d'expression, différemment selon les régions et les races, l'action la plus ancienne des choses sur nous, et les notions primitives (3). Cependant les anticipations ne vont pas seulement au-devant des choses: par Vappliçal ion de la pensée (bctjkXyj TTjç Btavocaç, inieclas animt) elles semblent constituer une véritable intuition des principes (crcoiyeïa), démarquage empiriste de l'intuition aristotélique. Sans doute n'est-ce pas, comme l'ont dit quelques Épicuriens, un quatrième critère; c'est du moins an guide pour toutes nos recherches : ainsi, nous apercevons immédiatement que rien ne vient du néant et n'y retourne; qu'il y a des corps simples et qu'ils doivent être indestructibles et indivisibles ; que les dieux, dont nous avons naturellement l'idée, ne peuvent être qu'immortels et bienheureux ; que le plaisir est le vrai bien (4), etc.
Tandis que l'évidence, sous quelque forme que la nature l'imprime en nous, ne laisse aucune place à l'erreur, celle-ci
D. L., 33. CXLVI, a. 255 sq. — (2) D. U, 3S.
(3) I, 37 sq., 75 in. D. L., 31 in. Cic, Fin., H, 2, 6.
(4) Surtout I, 38 sq., 50; xô, 24, D. L., 31. Cic, Fin., I, 9, 39.Luca.,lI, 74a
l'épicurisme
apparaît au contraire avec Y opinion, autrement dit avec les iiiférences que nous fondons sur les données actuelles (xb -jrapbv rfiy\) et immédiates de l'évidence, il y a là une véritable inlerprélalion de signes (<r7j{jtetWtç) : soit par rapport à Y objet de noire allenle (xb irpd<y(X6vov), « est-elle ronde, la tour que je vois là-bas ? » ; soit par rapport aux choses cachées (xà aS-riXa), « le vide existe-t-il ? ». Or toute la sagesse, c'est de ne pas confondre l'opinion ainsi définie avec l'évidence intuitive, et de savoir ramener aux critères d'évidence ce qui n'est pas présentement perçu, ou ce qui ne pourrait l'être que si nos moyens de perception étaient plus puissants. Dans le premier cas, les faits pourront confirmer ou infirmer mon jugement (Im-ou àvxifAapxupYjaiç), et je dois envisager à quelles conditions cela peut arriver. Dans le second cas, une confirmation par^ l'expérience est évidemment impossible, mais les faits peuvent contredire mon hypothèse : celle-ci sera donc vraie si rien dans les faits ne Vinfirme (oûx àvxi(jt,apxup-ri<Ttç) (1).
Il semble toutefois que cette vérification négative, si elle n'est pas rigoureusement réglée, ne puisse être qu'affaire de divination chez le Sage, et, chez les autres, de foi en une révélation. Aussi certains Épicuriens du 11e et du iel siècle avant Jésus-Christ, Démétrius de Laconie,Zénon de Sidon notamment, avaient-ils cherché, autant qu'on en peut juger par quelques restes du traité de Philodème Des signes el de leur inlerprélalion, à préciser la technique de cette méthode (2). Si intérêt ressants qu'aient pu être ces efforts, ils ne représentent pas cependant l'ébauche d'une méthode expérimentale. L'Épicurien en effet est indifférent, par rapport aux phénomènes naturels, à la vérité pie l'expEcation qu'on en donne. Il lui suffit que celle-ci satisfasse à quelques conditions très générales, logiques ou morales, qui seules exigent d'être précisées. Le mépris
(1) I, 50-52 ; xô, 24, 22. Lucr., 1, 423-425; II, 121-124; IV, 464-466. Cic., Ac, II, 14,45. Sextus, M. VII, 211 sq.
(2) Cf. LUI, 237-255, et CLI.