L'IDEAL DU SAGE
du Maître à l'égard de la culture embrasse toutes les sciences : fût-il fondé sur de vrais principes, un savoir, qui n'a que soimême pour fin et ne sert pas à nous rendre plus heureux, est sans valeur (1). Pour fuir la science, écrit Epicure à un disciple, hisse la voile la plus rapide ! (2). Sans doute l'Ëpicurisme, en limitant la science à l'explication mécanique des phénomènes, lui a rendu un service négatif. Mais l'originalité de son point de vue est bien plutôt dans cet étrange principe, que, dans tout le détail de la physique, // peut en être ainsi aussi bien qtf autrement ; que, dans ce domaine, notre besoin de connaissance exacte sera pleinement satisfait par une pluralité d'explications possibles, pourvu que, excluant toutes l'action arbitraire des dieux, elles contribuent également à nous délivrer de vaines terreurs. Sous cette condition, libre à nous de croire ce que nous voudrons sur la grandeur des astres, sur la nature et la cause réelles de leurs levers et de leurs couchers, etc. Ce qui importe, c'est de réduire ces phénomènes imposants à la proportion de notre expérience la plus familière (3). En affirmant, avec cette décision, que la conquête du salut prime le savoir, l'Épicurisme devait gagner des prosélytes ; mais il est impossible de méconnaître à quel point il est étranger au véritable esprit scientifique.
L'intérêt de la physique épicurien ae est donc dans l'intention pratique (4) qui y détermine le choix des théories générales. De la nature on veut bannir les dieux ; elle ne sera donc pas une œuvre de l'esprit et une finalité ; on opte ainsi pour un matérialisme, et non pas vitaîiste, mais mécaniste, celui de l'école d'Abdère. Rien ne vient du néant, car tout alors pourrait provenir de n'importe quoi ; rien ne s'anéantit non plus, car alors, depuis longtemps, il n'y aurait plus rien. La réalité est double : les corps et le vide. Le vide, c'est,
(1) Cic, Fin., I, 21, 71 sq. — (2) D. L., 6.
(3) I, 78-80 ; II, passim. Lucr., V, 509-770 ; VI, passim
(4) Cf.x8, 11.
ou l'absence de tout corps, l'espace où il n'y a rien (tj x^Pa)> ou l'étendue où prend place un corps (ô t&coç). A i'inverse du vide, le corps est ce qui agit ou pâtit. Parmi ses modes, il y en a sans lesquels il n'y aurait pas de corps des trois dimensions, la résistance (àvTiToitkc), etc., bref ce qui résulte de la corporéité même et y est lié (cup.flt^7ix6Ta, coniuncla) ; et d'autres qui en sont des accidents éventuels ((ru^Tw^axor, éventa). Or ceux-ci sont toujours relatifs à la perception, et ils appartiennent au corps en tant que celui-ci est un composé, un agrégat sensible. Mais les composés supposent des simples, et, en vertu du principe fondamental, ces simples seront indestructibles et irréductibles : ce sont les atomes, ou les corps premiers (1).
Ce qui doit toutefois être surtout mis en lumière, ce sont les points critiques sur lesquels Épicure, issu de Démocrite, prend position contre celui-ci. Tout d'abord, il donne à l'atome une pesanteur essentielle, et en cela il semble bien être original. Les atomes se meuvent donc de haut en bas, ce qui se rapporte, non, bien entendu, au vide infini, mais seulement à l'orientation relative de leur mouvement (2). En second lieu, les figures des atomes sont en nombre, non pas infini, mais fini, quoique innombrable pour nous. Insécable en fait, l'atome, étendue figurée, est divisible en droit; pour réaliser un nombre infini de figures il faudrait accroître sans fin le nombre de ces parties d'étendue ; ainsi, les atomes deviendraient enfin assez grands pour être perçus. En outre, du nombre infini des figures résulterait dans la nature une infinie variété, négation de tout ordre stable. Or les faits démentent ces deux conséquences de l'hypothèse (3). Enfin, l'existence d'agrégats d'atomes et d'un système de ces agrégats, notre monde, serait inexplicable, si les atomes devaient toujours descendre parallèlement, et, dans un milieu de résistance nulle, tous avec une même vitesse
(1) I, 38-41, 68, 70 sq. Lucr., I, 146-634. Cf. Sext., M., X, 2.
(2) I, 43 sq., 60. Lucr., II, 184-215. de., Fin.* I, 6, 17-19 cl saep. Cf. p 187
(3) I, 42 iin. Lucr., II, 478-52L
396 l'idéal du sage
infinie, l'hypothèse d'une chute oblique des graves éta^ït d'autre part démentie par les faits. De même, la spontanéité des actions chez les animaux et chez l'homme contredit l'hypothèse d'une telle détermination des mouvements et de leur enchaînement fatal. Il faut donc, pour ces deux raisons, supposer que les atomes possèdent, outre la gravité, une seconde cause de mouvement, une aptitude, entièrement indéterminée, à s'écarter spontanément, mais infiniment peu, de la verticale de chute: c'est la déclinaison (Trapsy^cXidiç, clinamen)(i).
Ainsi, dans le vide infini, tombent des atomes, en nombre infini pour chaque sorte de figure. En vertu de l'indétermination essentielle de la déclinaison, la rencontre de deu.* d'entre eux est un pur hasard. Si petit que soit l'agrégat ainsi formé, il oppose néanmoins une barrière à la chute des autres : les plus lourds se fixent, les plus légers rebondissent par l'effet du choc, une rotation s'établit ; c'est le premier noyau d'un monde, comme muré d'éther brûlant (2). De même se constituent d'autres mondes, pareillement limités, en nombre infini. Or, dans ce troisième infini qu'est l'éternité du temps écoulé, toutes les possibilités de rencontre et de combinaison ont p*u se réaliser (ce qui légitime la méthode des explications multiples), jusqu'à ce que, par le jeu même du hasard, fût obtenue celle qui a été capable de se maintenir et de se développer (3). Le normal et le bien sont donc un résultat des combinaisons contingentes, et non leur raison d'être : l'ordre naturel de la causalité ne peut être renversé sans absurdité ; n'y a pas de cause finale (4).
Du reste, même si notre monde se révélait p^s bienveillant à l'homme, il n'en contiendrait pas moins, du fait qu'il est un composé, le principe de sa décomposition et de sa ruine. On
(1) Lucr., II, 216-293 ; cf. CiC, Fin., I, 6, 18 sq. ; De falo, 10, 22; N. Z>.,I, 25, 69 ; Diog. Œno., fr. 33 W, et d'autres textes CXL.VI, n. 2S1.
(2) Par ex. Lucr., V, 454-459.
(3) Par. ex. Lucr., I, 1021-1037 ; II, 1048-1076. (4; Lucr., IV, 823-857.
l'épicurisme
ne peut donc le tenir, non plus qu'aucun autre, pour une œuvre divine (1). Aussi, pour soustraire les dieux à des risques inévitables de destruction, Epicure les loge-t-il (curieuse, adaptation de la théologie d'Aristote) dans les intervalles des mondes ((xeraxoffjxta, in/ermundia).
L'affirmation de leur existence n'est pas de sa part une concession prudente à l'opinion publique, au même titre que, chez cet adversaire de la superstition impie., le conseil de participer aux cérémonies religieuses. La réalité des dieux s'intègre en effet très clairement dans la doctrine. D'abord, ils sont l'objet d'une prénotion commune à toute l'humanité, et une prénotion suppose l'action d'une réalité. Ensuite, ils répondent à l'intuition que nous avons d'une existence immortelle et bienheureuse (2). On y trouve même l'application principale d'une loi qui joue un grand rôle dans la physique épicurienne: la loi de compensation ou à' équilibre (i<rovofjua, aequilibritas, aequalis tribulio), en vertu de laquelle l'existence mortelle et douloureuse doit avoir dans l'ensemble de la nature son contrepoids, et, d'une façon générale, toute chose être contrebalancée par son opposé (3). Ce qu'il y a de plus beau en nous donne une image de leur nature ; leur corps est un quasicorps, un corps saint ou « glorieux ». Agrégats composés des plus subtils atomes, ils échappent pourtant à la limitation de l'individualité concrète : ils sont comme des silhouettes en perpétuel mouvement et infinies en nombre (4).
La crainte de la mort étant, avec la crainte des dieux, le principal obstacle à la paix intérieure, il importe de savoir ce qu'est la vie. Un être est vivant quand l'agrégat d'atomes, qui constitue son corps, est tel quV/ serve de maison à un autre
(1) Lucr., V, 146-234. Cf. CXLVI, n. 367-383.
(2) III, 123 sq. Lucr., VI, 68-79 et V, 1198-1203. Cf. Cic, JV. D., I fin et CXL.VI. n. 12, 13, 387.
<3) Cic, ;V. Z)., I, 19, 50. Lucr., II, 569-580.
(4) v 8. 1 et Sch, Lucr., V, 146-155, 1161 sqq. et al. Cic, N. D., I, 18 et 19; D:v.y II, 17, 40. Cf. CXL.VÏ, n. 352-366.
l'idéal du sage
agrégat d'atomes, qui est son âme. Tant que l'être vit, ces deux agrégats sont en corrélation et interaction constantes. Mais, quand le corps enveloppant se désagrège gravement, le corps enveloppé devient libre, et, comme il ne devait sa cohésion qu'à son inclusion dans l'autre, il se disiipe, et les atomes qui le ccmposaient se séparent. La mort par conséquent n'est rien qui nous concerne; car, une fois l'âme sortie du corps, nous cessons de sentir : l'illusion d'une vie future s'évanouit. Le composé-âme a d'ailleurs une double fonction : il répand la vie dans l'organisme; puis, en tant qu'il siège dans le cœur, il est le principe du sentiment, de la pensée et de la volonté. Les éléments de sa composition, qui rendent possible la fonction organique ou non pensante (to aXoyov, anima au sens étroit), sont très ténus et très mobiles, ignés (calor, uapor), aériens, et enfin de la nature du souffle (aura). A la fonction proprement psychique ou pensante (xo Xoyixdv, animus, mens) correspondent des atomes d'une subtilité plus grande encore, ceux-là même sans doute dont sont faits les dieux, et qui sont sans équivalent dans notre expérience : aussi ce quatrième élément reste-t-il anonyme. La première fonction, on l'a indiqué, est condition de l'autre; mais Y âme de l'âme garde assez d'indépendance pour pouvoir être heureuse, tandis que l'âme organique souffre avec le corps auquel elle est mêlée (1).
Au reste, des processus purement mécaniques y rendront compte de la sensation et de la pensée ainsi que de la volonté. Toute chose réelle émet en effet sans arrêt des simulacres (sï8o)Xa), sortes d'enveloppes creuses qui en retiennent la structure générale et les qualités, soit superficielles comme la couleur, soit capables, comme l'odeur, de monter vers la surface. Ces miniatures proportionnées des objets se meuvent avec une extrême rapidité ; reçues par les sensoria, elles pénètrent jusqu'au cœur, où elles produisent la sensation. Il
(1) I, 63-68 j III 124 sq.; xô, 2. Lucr., III en entier.
en flotte dans l'air un nombre infini, quî ne proviennent pas seulement de ce qui tombe sous nos sens, mais aussi d'objets, ou qui n'existent plus, ou qui sont hors de leur portée, soit actuellement, soit par nature comme les dieux : ainsi se forment toutes les images, les fantômes du rêve et du délire, et ces apparitions qui ont donné naissance à la prénotion des dieux. Enfin, dans leur long trajet, ces fragiles pellicules atomiques sont sujettes à s'altérer, ou encore à se fondre plus ou moins complètement avec d'autres : c'est de la sorte que, avant de me parvenir, le simulacre de la tour carrée arrondit ses angles, ou que se forme l'image des animaux fabuleux, chimères, centaures, etc., qui n'ont jamais existé. Par là se trouve expliquée et confirmée la valeur absolue du critère de la sensation (1). Quant à la volonté, son opération est analogue. Le simulacre d'un objet de désir ou d'aversion, celui du sujet dans telle de ses actions ou de ses manières d'être, sont-ils présents, ils meuvent l'âme pensante, qui à son tour meut l'âme organique ; le mouvement musculaire est, en conséquence, provoqué ou, au contraire, arrêté. Épicure, en reprenant à sa façon la thèse d'Aristote sur l'indétermination logique des futurs contingents, en nous attribuant une indépendance personnelle (rb Trap'rjfj.aç àBtWoTov), ne conçoit donc nullement la liberté au sens spirituel, et comme quelque chose de la conscience. Elle est, dans notre organisation, l'effet de la contingence de la déclinaison atomique. Mais c'est assez, à ses yeux, pour que le simulacre du bonheur de la quiétude puisse agir sur l'âme et déterminer dans le corps, on le verra, les mouvements ou les inhibitions convenables (2).
Sur l'apparition des vivants à partir de la terre mère et nourrice, il n'y a dans PÉpicurisme aucune idée d'importance, qui n'ait déjà été rencontrée chez Empédocle ou chez Démo-
(1) I, 46-53. Lucr., IV, 26-268, 722-822, 962-1036, etc.
(2) III, 133 sq. Lucr., IV, 877-906 ; II, 251-293. Cic, De falo, 10, 21 ; 16, 37; Ac.f II, 30, 97 ; N. D., I, 25, 70.
l'idéal du sage
crite. Le transformisme qu'on a cru parfois y découvrir ne concerne que la période des tâtonnements, celle où la nature, cherchant à l'aventure une combinaison viable, essaie des réussites. Mais, dès que cette combinaison est enfin sortie des jeux multipliés du hasard, alors les pactes de la nature (J'œdera nalurae) sont définitivement signés : les caractères spécifiques sont fixés et se reproduisent invariablement, jusqu'à ce que l'espèce vieillie meure avec le monde auquel elle appartient (1). Un autre problème d'origine préoccupait cependant depuis longtemps les esprits, celui de la préhistoire de lhumanité. Hécatée d'Abdère avait écrit sur les Hyperboréens et les Égyptiens, et peut-être est-ce de lui (2) que vient indirectement ce que dit Lucrèce de la vie des premiers hommes et de l'invention des arts, par lesquels l'homme a cherché peu à peu à préserver son existence ou à la charmer : le langage, la vie sociale fondée sur le contrat et, plus tard, l'organisation politique, la production du feu et le travail du métal, la culture du sol et le dressage des animaux utiles, le tissage des vêtements, l'habitation, la division du temps, l'ccriture, la musique, la poésie. Épicure avait lui-même défini, à propos de l'invention du langage, les conditions du progrès technique : la nature extérieure fait pression sur nous, et son action, après que la réflexion s'y est appliquée, engendre avec le temps nos inventions (3). Ce progrès pourtant, au moins chez Lucrèce, n'est pas vraiment un progrès. C'est un remède à des maux réels : une nature moins clémente, un pouvoir de résistance diminué. Mais les maux qu'il a engendrés : la religion, les guerres, etc., sont plus nombreux et plus grands que ceux auxquels étaient exposés les hommes primitifs, dans
(1) Lucr., I, 584-598 ; II, 865-901 ; V, 780-4.29
(2) Il existe une concordance générale entre la description de Lucrèce et celle de Diodore de Sicile (Bibl. hisl., I, 7 sq.). Cf. K. Reinhardt, Hekalaios d. Abdera u. Demokrilos (Hermès, 47, 1912).
(3) I, 75 sq. Dioo. Œn„ fr. 10, W. Lucr., V, 925 à la fin.
l'état primitif du monde (1). Les prétendus bienfaits de la civilisation sont donc autant de périls pour la sagesse, et celleci consiste à se rapprocher de l'état de nature.
L'éthique épicurienne cherche en effet son fondement dans la nature : la canonique et la physique n'ont d'autre objet que de lui permettre de l'y découvrir à coup sûr. Or on voit que tous les vivants, tant qu'ils obéissent à leurs tendances naturelles, recherchent le plaisir comme leur bien : il est le commencement et la fin de la vie heureuse; étant le principe pour nous de toute préférence et de toute aversion, il est aussi ie suprême critère affectif auquel se réfèrent tous nos jugements sur notre bien. Mais d'autre part nous n'avons un besoin de plaisir, que quand le plaisir est absènl et que nous en souffrons ; mais, quand nous ne souffrons pas, le plaisir ne nous manque plus. C'est pourquoi le terme de la grandeur dans les plaisirs^ ou leur maximum, c'est l'élimination de toute la souffrance : là où est le plaisir, et tant qu'il existe, ni la souffrance ni la tristesse ne peuvent coexister (2). Or c'est ce qu'on oublie, quand, avec les Cyrénaïques, on définit le plaisir par le mouvement. Sans doute, dans le mouvement en train de s'accomplir, se manifestent une foie et une satisfaction : ainsi, quand on est en train d'étancher sa soif. Mais ie vrai plaisir est de n'avoir plus soif : le but du mouvement est alors atteint» Ainsi la réalité du plaisir n'existe que dans le plaisir stabilisé (7)8ovy) xaTa<xT7|[xaTix-q, voluptas in slabilitate) ; elle n'est pas dans le plaisir en mouvement (tjSovvj év xtvVjo-çt, voïuplas in motu), qui est seulement l'autre en devenir (3). De cette distinction découle une conséquence pratique très importante. Toutes les fois en effet que, parvenus au terme du mouvement qui prépare notre plaisir, nous prétendons pro-
(1) Cf. L. Robin, Sur laconceplion épicurienne du progrès (/?. de Mélaph. el de Mor., 23, 1916).
(2) III, 128 sq. xS, 3. Cf. Cic, Fin., II, 3, 9.
(3) CXLVI, n. 1 et 2. Cic, Fin., loc. cit. et 5, 16. Cf. supra, p. 314.
l'idéal du sage
longer ce mouvement, nous reculons véritablement la réalisation définitive de notre plaisir. Nous le varions sans doute (7cotxiXXsiv), en perpétuant ainsi les chatouillements de la sensibilité (^apyocXto-ixoL, lilillaliones). Mais ces fioritures, où les hommes le complaisent, ne l'accroissent pas, puisqu'elles ne satisfont pas davantage le besoin dont nous souffrions. Or e plaisir est l'élimination de ce besoin, rien d'autre et rien de p'us. \J absence de peine (dkovte, vacuilas doloris, indolent ia), voilà donc le plaisir parfait et achevé : ce n'est pas un état de passage entre la douleur passée et le plaisir futur; c'est un terme positif; il faut savoir s'y arrêter et s'y fixer (1).
En outre, puisque le corps et l'âme sont deux agrégats distincts, mais qu'une partie de l'âme confère au corps la sensibilité, tandis que l'autre en est relativement indépendante, il est légitime de distinguer des plaisirs du corps et des plaisirs de i'âme, c'est-à-dire de l'âme pensante. Il importe toutefois de ne pas se méprendre sur cette distinction. Les plaisirs du corps ne sont pas seulement les plaisirs en mouvement, car ils consistent au contraire dans un équilibre stable de la chair : c'est, au sens étroit, l'absence de douleur. L'âme pensante, d'autre part, ne saurait obtenir Y 'absence de trouble, ï'ataraxie proprement dite, sans avoir connu la jouissance des mouvements intérieurs qui préparent ce calme définitif (2). De plus, les plaisirs de l'âme ne sont pas qualitativement supérieurs à ceux du corps, car tous les plaisirs se valent : qu'aurions-nous à reprocher aux débauchés, disait Ëpicure, si leurs plaisirs étaient capables de les rassasier, s'ils les délivraient des craintes qui troublent l'âme, s'ils étaient purs de ce qui est le seul mal, la douleur (3)? Par contre, chacune des deux sortes de plaisirs a sa fonction propre. Ceux du corps sont fondamentaux, Épicure le proclamait sans feinte au grand scandale
(1) xô, 18. Cic, Fin. I, 11 ; II, 3, 9 sq. ; N. D. I, 40, 113. CXLVI, n. Ul.
(2) Ibid., n. 68, 424-428 ; III, 131 fin ; cf. 128. Sén., Ep., 66, 45. (8; xô, 10. Cf. Cic, Fin., II, 7, 21.
de ses adversaires : Le principe et la racine de tout bien, e'est le plaisir du venlre (1). Mais la chair est ainsi faite que, pour elle, les limites du plaisir sont infinies, et il lui plairait qu'il durât à l'infini. Il faut donc que l'âme lui fixe ses bornes par la réflexion ; car elle sait que le plaisir est aussi grand dans un temps fini que dans un temps infini, et qu'on n'a pas besoin d'un temps infini pour être heureux (2). Elle mesure aussi les douleurs du corps : sont-elles chroniques, elles ne sont pas très fortes puisque je continue de vivre, et, dans une infirmité incurable comme la cécité, l'âme trouve encore quelque jouissance ; sont-elles intenses, elles ne peuvent durer longtemps, ou bien la mort m'en délivrera bientôt (3). Enfin, grâce au pouvoir personnel qui est en moi, je puis appeler à mon aide tant d'images de mes joies antérieures qu'elles écarteront mes douleurs présentes, les contraindront à la retraite, au point que je ne les sentirai même plus : C'est une heureuse journée que je passe, et c'est la dernière de ma vie, écrivait Épicure au milieu des affreuses souffrances dont il allait mourir ; car à toutes ces souffrances faisait front le contentement calme de mon âme, appliquée au souvenir de nos entreliens passés (4). Attitude hautaine, qui a des analogues, mais que l'Ëpicurisme seul a tenté de rattacher aux conditions mêmes de l'expérience.
Laissant dans l'ombre cet aspect de la doctrine, les détracteurs d'Épicure insistaient au contraire sur son apologie du plaisir, dont la signification prêtait à une équivoque facile. Lorsque nous disons que le plaisir est notre fin, leur répondait Épicure, ce ne sont pas les plaisirs des débauchés.., que nous envisageons... (5). Il existe en effet une règle, issue de la réflexion de l'esprit qui calcule la richesse de plaisir virtuel
(1) CXLVI, n. 67, 409. — (2) III, 126 ; x8, 19 sq. (Cf. CXLVI, p. 397).
(3) III, 133 ; x8, 4 ; cf. CXLVI, p. 395 et n. 446 sq., 503.
(4) CXLVI, n. 138 (cf.) n. 601. Cic, Tusc, If, 7, 17 ; III, 15, 33. Sen., Ep.9 9, 3.