L*ID«AL PU SAGE
ment final (1). Quant à l'amitié, ce qui en fait le prix, c'est qu'elle est nécessaire à la sécurité et à l'agrément de la vie ; on s'aime donc soi-même, non son ami. Cette thèse faisant scandale, quelques Épicuriens y apportèrent des tempéraments. Mon ami, disaient les uns, est un autre moi-même : il n'est donc pas le moyen de mon bonheur, il en est un élément. Dans l'amitié, disaient plus subtilement certains autres dont Stuart Mill s'est peut-être souvenu, il y a un désintéressement réel, car, avec l'habitude, le mobile égoïste initial a fini par être oublié (2).
Bien que, dans la pratique, cette conception de la vie fût exposée à nombre de difficultés et d'inconséquences, par exemple sur la question des relations de famille (3), il semble cependant que de ce qui précède se dégage une figure assez nette du Sage épicurien. Deux traits paradoxaux doivent être tout d'abord signalés. Ce Sage est un ascète ; il soumet en effet le plaisir de la chair à une discipline rigoureuse ; il le réduit au minimum, sous prétexte, il est vrai, de ne pas le compromettre ; il demande à une médi ation, qui le transporte hors de l'actuel, le moyen de faire reculer la souffrance. En second lieu, c'est un cénobite, car il n'y a de société pour lui que des hommes qui se sont réunis pour faire en commun leur salut. Vivez cachéy prescrit-il (4), et il s'est lui-même retiré du monde. Il n'est pas lié par les lois : ce sont les méchants que celles-ci engagent envers lui. A moins que l'intérêt de son propre salut ne l'y oblige, il s'abstient des affaires publiques, et il raille ceux qui à l'intérêt de leur pays ont sacrifié la couronne de Valaraxie (5). C'est enfin un guérisseur spirituel : contre les quatre erreurs qui corrompent la vie, sur les dieux, sur la mort, sur les plai-
(1) k8, 31-38. Cf. CiC, Fin., I 16 ; II, 16, 53 sq. et CXLVI, n. 523, 531.
(2) Cic., Fin., F, 20 ; II, 24-26.
(3) A cette difficulté et à d'autres semblables était consacré le livre des ItaTtop'ai, Incertitudes. Cf. CXLVI, n. 18-20. Les préoccupations familiales que révèle le Testament peuvent se rapporter à la vie spirituelle.
(4) CXLVI, n. 551.
(5) Ibid., n. 187, 530, 556, 559 sq.
l'épicurisme
sirs, sur la douleur, il a découvert la quadruple drogue (?) TSTfacpàpfxaxoç), dont la vertu magique apaise et guérit (1). Il a donc en lui-même toutes les ressources défensives dont il a besoin pour se donner le poiitif de tous les bonheurs- Au milieu d'une civilisation dépravée il a su revenir à la bonne Nature, et ce retour à la simplicité native lui vaut en effet de se suffire toujours à lui-même : il ne discontinue pa3 d'être dans les plaisirs* même quand il est enfermé dans le bronze brûlant du taureau de Phalaris ; il est comme un dieu parmi les hommes, car rien ne ressemble moins à un êlre mortel que celui dont la vie, élanl homme, se déroule au milieu de biens immortels ; pour la béatitude, il rivalise avec Zeus lui-même (2), L'affranchissement du Sage, égaldesdieax^ apparaît en résumé comme la plus haute réalisation de l'individualité : tout entière concentrée sur elle-même, maîtresse d'elle-même par la pensée et imposant à la chair la loi de la pensée, elle se dégage ainsi de toutes les solidarités qui l'enserrent. L'indépendance du Sage est l'aboutissant des tendances individualistes qui caractérisent fortement la philosophie épicurienne : celle-ci est, peut-on dire, un atomisme généralisé.
Historiquement l'Ëpicurisme représente un effort pour donner au Cyrénaïsme plus de cohérence, et pour légitimer dogmatiquement l'ascétisme pyrrhouien. Plus encore qu'une école philosophique, il a été une société religieuse organisée, où chaque fidèle recevait le talisman de sa libération et la règle de son salut. Peut-être les Epicuriens sont-ils en partie responsables de la méprise des profanes sur l'esprit de leur doctrine. Mais ils n'ont été authentiquement, ni les pourceaux dont parle Horace, ni même des voluptueux raffinés et délicats. Sénèque, tout stoïcien qu'il est, en juge équilable-
(1) Pap. Hère, 1005, col. 4. Cf. III, 133 et Cic, Fin,, II, 7 fin ; .29, 94. Il s'agit des quatre premières xvpiai 6<5|ac.
(2) III, 135. Diog. Œno., fr. 63, col. 3 et 4. D. L., 117. Lucr,, III, 322. CiC, Fin., I, 18 sq. CXLVI, n. 6 1 sq.
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ment, quand il note ce qu'il y a de tristesse au fond de la vie épicurienne, à côté de sa sainteté et de sa rectitude (1). Il n'est pas impossible au reste que l'Ëpicurisme ait dû précisément son prodigieux succès à cette diversité de ses aspects, qui fait son originalité. Il proclame le plaisir le bien suprême, et il l'exténue par l'ascétisme; il juxtapose la résignation à la béatitude, et la mélancolie à l'optimisme : son sensualisme intégral se complète par un calcul raisonné des plaisirs ; matérialiste, il cherche son point d'appui dans la pensée ; dédaigneux de la vérité scientifique, il fonde la conduite sur la connaissance de la nature; dans le mécanisme il introduit la liberté; il combat la superstition, et c'est une foi qu'il prêche.
Au défaut de Métrodore de Lampsaque,cet autre Epicure (2), mort sept ans avant le Maître, dont il était le plus cher disciple, ce fut Hermarque qui recueillit la direction de l'école. Colotès, autre disciple d'Épicui e, est connu par le traité où Plutarque, à l'occasion d'un de ses écrits, a combattu l'Épicurisme. D'une açon générale, nous ne savons presque rien de ses plus illustres représentants jusqu'au ier siècle avant Jésus-Christ; c'est à peine si Philonide de Laodicée ou Démétrius le Laconien sont pour nous plus que des noms. Zénon de Sidon, Phèdre, Patron, Philo dème de Gadara surtout, sont un peu moins ignorés, grâce aux papyrus d'Herculanum, grâce aussi à Cicéron qui les a tous connus et estimés. Après eux, c'est pour nous la nuit complète : il semble que la vie de l'école se soit disséminée tout entière dans les confréries locales et que le Jardin ne soit plus que « le lieu saint » de la communauté.
(1) VU. beat., 13, 1. — (2) Cic, Fin., Il, 28, 92.