‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifiqueChapitre 47 sur 89 · L*ID £ AL DU SAGE · texte numérisé non relu

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gences de sa conception réaliste. Tandis que la logique aristotélicienne était l'instrument de la science, cette dialectique est une partie de la philosophie : elle traite en effet du signifié autant que du signifiant ; elle est une des vertus du Sage. Il ne suffit donc pas de dire que le critère de la vérité consiste dans la représentation compréhensive (Zénon), en y ajoutant même la prénotion qui en dérive (Chrysippe). Ce qui importe surtout, c'est de trouver quels énoncés parfaits, ou formant un sens complet, c'est-à-dire quels jugements et propositions (àltw^ara), traduisent nécessairement, selon ce quia été dit plus haut, l'action d'un corps individuel sur un autre corps individuel; puis, quel système rationnel de telles propositions singulières traduit a priori le système rationnel du monde et la succession de ses moments singuliers (1). Rien n'est plus éloigné de la logique d'Aristote.

Par suite, les propositions les plus intéressantes sont celles quî, au moyen d'une distinction introduite dans une proposition simple, en manifestent la liaison avec une autre. Les divers typés de ces liaisons devront correspondre aux liaisons réelles des choses : liaison d'un antécédent e d'un conséquent (YjyoûfLsvov et \y\yov), c'est la proposition connexe ou conditionnelle ((Tuv^|Xfxsvov), « Si cet homme est blessé au cœur, il mourra » ; la cause énoncée par V antécédent, c'est la proposition causale, « il est mort, parce qu'il était blessé au cœur » ; simple coordination ou disjonction des faits, ce sont les propositions conjonctives, «Et... et...», et disfonclives, «Ou... ou... »; relation comparative enfin du plus au moins. La première de ces liaisons, que la seconde ne fait qu'expliciter, devait retenir surtout l'attention. La relation de signification y est telle, en effet, que l'antécédent perçu soit le signe révélateur d'une chose cachée, mais qui a été, ou qui sera, ou qui aurait pu être objet d'expérience. Sans doute, l'antécédent étant posé, le consé-

(1) L, n. 47-60, 00, 489, 491 sq. ; H, n. 49, 105, 124, m.

l'ancien stoïcismb

quentnepeut être nié sans contradiction. Mais la contradiction logique n'est ici que l'expression d'une consécution réelle et fatale, c'est-à-dire comprise de toute éternité dans l'ordre rationnel du monde. Le conséquent n'est donc pas, à proprement parler, l'effet de l'antécédent : tous deux sont conjointementles effets de cet ordre universel, si bien qu'une proposition conjonctive pourrait remplacer la proposition conditionnelle. Organisées en système, de telles propositions deviendront les théorèmes d'une science ou d'un art : médecine, astrologie, divination, etc. (1).

Aussi, parmi les innombrables espèces de syllogismes que distinguait Chrysippe, n'y en avait-il que cinq qui fussent à la fois « formellement » saines et « matériellement » vraies, à la fois démonstratives et n'ayant pas besoin de démonstration, telles par conséquent que toutes les autres dussent s'y réduire. Ce sont des syllogismes disjonctifs et surtout hypothétiques. Étant données, soit une incompatibilité ou une alternative, soit une liaison de conditionné à conditionnant, l'existence ou la non-existence d'un des termes entraîne, dans le second cas, celles de l'autre, ou bien inversement, dans le premier cas, sa non-existence et son existence. Encore faut-il que Vinférence, en concluant à quelque fait non immédiatement sensible, enrichisse notre connaissance (2).

En résumé, le nominalisme et le formalisme de la logique des Stoïciens ne sont qu'une apparence, derrière laquelle on trouve ce réalisme naturaliste, que révélait déjà la transfiguration des catégories aristotéliciennes. Mais, la nature étant à leurs yeux, dans ce qu'elle a de plus profond, une raison en action, ce réalisme naturaliste ne peut être un pur empirisme. L'expérience est en effet l'œuvre incessante et l'expression de la raison. Le rôle de la dialectique est, par suite, de découvrir les articulations de cette œuvre et de les énoncer avec fidélité.

(1) II, n. 181, 193 sq., 203 sq., 207, 221. Cf. Cic, De fato> 8 15.

(2) II, n. 239, 241 sq.

l'idéal du sage

L'objet de la morale est analogue : retrouver en nous la raison naturelle et l'exprimer par nos actes. Or, ce qui nous en a fait perdre la claire vision, ce sont nos passions. Aussi les Stoïciens disaient-ils qu'il faut les extirper, c'est-à-dire les arracher jusqu'à la racine. Mais, au lieu de n 3 voir en elles, avec Zénon, qu'un mouvement exagéré ou perverti de Yélan moteur, Chrysippe y dénonçait surtout l'erreur de jugement, imputable à la tension trop faible de Yhègémonicon d'un être raisonnable. Toutes les passions sont donc pareillement fautives ; elles ne comportent de degré que dans leurs accompagnements ou leurs suites physiques. De plus, comme le bien ou le mal, vers lequel nous pousse ou dont nous détourne Yélan naturel, ' est un bien ou un mal que l'agent se représente, dont il se fait une opinion, soit par rapport au présent, soit par rapport à l'avenir, on peut distinguer diverses espèces dépassions. Quatre seront fondamentales : le plaisir et la peine, le désir et la ^rainte. Mais, au-dessous, les Stoïciens, qui aimaient à subdiviser les choses par le menu, ne reconnaissaient pas moins de soixante-dix passions secondaires (1).

Sous l'empire de leurs passions, les hommes (ainsi le disaient déjà les Cyniques) sont des insensés (çauXot, insipienles, slulli) (2). Aussi, inversement, la première des vertus du Sage est-elle Y impassibilité : rien ne peut l'affliger ni l'abattre. Il n'est pas pour cela, bien au contraire, dépourvu de tendances actives. Mais les jugements, dont celles-ci sont pour lui l'occasion, sont les assentiments forts d'une âme spontanément S tendue vers l'accord avec la rationalité immanente à la nature. Par suite ses bonnes affections, ses eupaihies, sont-elles elles-mêmes des accords (constantiaè) : il remplace le plaisir par la j'oie, le désir par la volonté, la crainte par la précaution. Le Sage est donc assuré d'être toujours le plus heureux des

(1) I, n. 205, 209 ; III, n. 228, 377 sq., 380, 384 sq., 387, 393 sq., 397, 401, 409, 414, 443 sq., 468.

(2) I, n. 216 ; III, n. 657 sq. ; 661-664.

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hommes, aussi heureux dans sa vie bornée que le Zeus éternel. Les insensés sont toujours au contraire au comble de l'infortune. Par elle seule, la vertu su//?/ en effet à donner le bonheur. Or, la Sagesse unit toutes les vertus dans leur conséculion mutuelle indivisible, elle leur donne à toutes l'âme et îa vie. Jamais par conséquent le Sage ne se trompe, ni ne trompe ; dépourvu de besoins, seul il est toujours riche ; parce qu'il est affranchi des passions, seul il est libre ; seul il est beau de l'éminente beauté de l'âme ; citoyen de l'univers, dont sont exilés tous les insensés, il forme une société de droit avec tous ses pareils, donc avec les dieux eux-mêmes ; se dictant à lui-même sa loi, seul il est « dictateur » et roi (1). En résumé, le Sage est l'homme qui porte en lui la raison même de la nature, et, s'il semble être hors de la nature, c'est précisément parce que, seul, il en est, parmi l'universelle folie, une fidèle image.

Ce fameux paradoxe est le fondement de tous les autres paradoxes stoïciens. Si le progrès est inintelligible, c'est parce que la Sagesse est une perfection totale, absolue, étrangère à toute relativité, et notamment au temps, immédiate par conséquent, et pareille en tous les Sages. N'est-elle pas l'accord avec la nature ? Or l'accord est ou n'est pas : il n'admet pas le plus ou le moins. S'il est possible, par contre, d'être plus ou moins insensé, on l'est pourtant, et il importe peu qu'on se noie tout au fond de l'eau, ou près de la surface. De même donc que toutes les vertus sont égales, tous les vices aussi sont pareillement des vices (2).

Il existe en effet une fin (téXoç) de notre activité, qui lui est immanente et qui est dernière. C'est un souverain bien, désirable par lui-même et pour lui-même. Il s'identifie en effet avec la seule beauté (honestum) de notre activité en exercice.

(1) III, n. 49-51, 54, 295,305-307, 336 sq.,548 sqq., 567 sqq., 582 sqq., 589 sqq., 671-674, 677 sqq.

(2) I, n. 566 ; III, n. 221, 524-540.

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Qu'an avantage en résulte pour nous, ce n'est pas douteux, comme c'est une supériorité pour un danseur ou pour un pilote de faire magnifiquement tout ce que comporte leur art, dût-il n'en résulter, en outre, aucun profit. Le succès n'a de rapport qu'à la visée d'un but ((xxotto;). Or c'est là quelque chose d'extrinsèque à la modalité même de l'activité, de subordonné en partie à des facteurs externes : un bon archer, qu'il manque le but ou le touche, est celui dont l'activité s'accorde avec ce qui en est la loi intérieure. Ainsi, pour la morale ou Y art de la vie, la fin est de vivre d'accord et conséquemment avec soimême (Zénon), ou plutôt d'accord avec la nature (Cléanthe), et en tenant compte des consécutions que ^expérience nous enseigne (Chrysippe). La vertu, c'est une disposition appropriée à cette fin (1).

Mais entre le mal et le bien, entre le vice et la vertu, il existe toute une région moyenne, où trouvent place les bals et le progrès. Les choses indifférentes ne le sont réellement en effet que par rapport au bien et au mal. Tout au contraire, en elles-mêmes, elles diffèrent : certaines sont absolument neutres, comme d'avoir sur la tête un nombre de cheveux pair ou impair, tandis que d'autres sont préférables ou non préférables (7rooT)Y|/.6va, à7roirpo7|Y(j.éva, producta, reducta). Les premières sont avant tout les buts auxquels nous avons conscience d'être naturellement appropriés en vertu de notre constitution, des penchants premiers qui, contrairement à la thèse épicurienne, ne visent pas le plaisir, mais qui l'obtiennent pourtant comme un surcroît. Plus généralement, c'est tout ce qui convient à notre nature et à notre condition, nos fonctions propres (xaO^xovra, officia). Mais ces préférences relatives ne peuvent être l'objet suprême d'un être capable de raisonner sur la nature et avec elle. Il s'élève donc jusqu'à la perfection des convenables : parachevant ce qui n'était qu'ébauché, il

(1) L, n. 179, 562, 554 ; III, n. 2, 4 sq., 11, 13-16, 18, 29 sq., 34 sq., 76-78,

93, 197 sq.

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crée des actions droites (xaTopOcafiaxa, per/ecta officia, reclae acUones) (1).

Est-il légitime d'objecter aux Stoïciens, avec leurs adversaires, une prétendue dualité de leur souverain bien, d'une part la fin naturelle de nos penchants, d'autre part la fin de la rectitude morale ? La vérité est plutôt que, sans sortir de la nature, la seconde est l'achèvement de la première, et que celle-ci est une matière à laquelle l'autre donne, en nous, la forme rationnelle. En revanche, à vouloir mettre V action droite à de telles hauteurs qu'une seule suffit à conférer cette miraculeuse Sagesse, dont la place avouée est d'ailleurs parmi les choses mythiques, les Stoïciens risquaient surtout de sacrifier en fait la Sagesse à la prudence, Va ciion droite au simple convenable, l'accord intérieur avec la raison universelle à la conformité tout extérieure avec nos fonctions. Or précisément les successeurs de Chry sippe, à coup sûrau moins Antipater, avaient fini par définir la moralité un choix réfléchi, continu et sans défaillance, des préférables naturels. Son domaine était donc désormais la région des choses indifférentes. Ce n'est pas que le Stoïcisme antérieur eût complètement fermé cette région aux regards du Sage. Mais, quand celui-ci en faisait l'objet de son examen, c'était, au grand scandale d'Ariston, pour y tracer une « casuistique » à l'usage des insensés, ou pour y établir une parénélique où ils trouveraient, en vue de leurs diverses fonctions, des conseils appropriés. Ainsi, par exempt, tout en proclamant que les insensés n'ont pas plus de raison de rester dans la vie que d'en sortir, il déterminait cependant les cas où il est le moins absurde pour eux de la quitter volontairement. Q >ant à lui, d'autre part, en ces sortes de choses, il fait ce qu'il juge bon dans la souveraineté de sa Sagesse ; celle-ci sanctifie tout ce qu'elle décide et en fait une action droite : s'il le juge nécessaire, le Sage, pour de l'argent, fera trois fois la culbute,

(1) I, n. 191-194 ; III, n. 117-122, 127-130, 178, 182, 188, 190, 195, 491-494, 497 sq., 500-502.

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l'inceste ou l'anthropophagie lui sembleront des choses indifférentes (1). C'était faire rentrer,le Cynisme par la petite porte, et ajouter un paradoxe à beaucoup d'autres.

L'ascendant du Stoïcisme a été moins général peut-être que celui de l'Épicurisme, et cependant très grand. Il imposait par sa puissante carrure, par son assurance hautaine, par ses inépuisables ressources défensives. Dans ses contrastes même, iï avait de quoi satisfaire les tendances les plus différentes : le goût de la pédanterie, par les raffinements de sa scoiastique ; le respect conservateur des traditions, par son opportunisme et par son adresse à revêtir de philosophie un fond vénéré de croyances ; le sentiment religieux le plus large enfin, par son naturalisme théologique. Il était rationaliste et dogmatique, mais en même temps pesamment empiriste ; il logeait côte à côte la fatalité du destin et l'indépendance de la personne ; sa morale unissait le catéchisme pratique au mysticisme le plus paradoxal. Un tel hybride était exposé à revenir, mais par l'éclectisme, aux éléments qu'il avait par miracle amalgamés un moment. Ce qui en survivra pourtant, c'est son universa- Jisme et, dépouillé de l'orgueil de sa soumission à Dieu, son mysticisme moral. Les âmes cultivées y chercheront l'asile, que ceux d'entre les simples, dont l'Épicurisme n'avait pas contenté les aspirations, demanderont au Christianisme ou à d'autres religions de salut.

(1) I, n. 249 sqq.. 358-369; III, n. 18 sq., 658, 668, 757 sqq., 743 sqq. (688);

pour Antipatcr, voir n. 57-59.

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