‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 10 sur 60 · C. — Jugement · texte numérisé non relu

C. — Jugement

a) Formation du jugement.

24. — Nous avons déjà dit plusieurs fois comment l'intuition et l'association pouvaient être remplacées par le jugement. Le jugement est une solution supérieure du problème qui se résout sous une forme élémentaire par la fusion, l'intuition de sensation, l'intuition de mémoire et d'imagination, et l'association. Cette forme supérieure devient nécessaire lorsque ni la ressemblance, ni la différence entre les sujets ne trouvent dans ces formes ce qui leur convient.

Le jugement est une synthèse, une liaison de sujets qui se sont

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montrés auparavant sous une ou plusieurs de ces formes élémentaires. La liaison ne peut être claire et déterminée que si chacun des termes est, à part soi, clair et déterminé. Lorsqu'un sujet (ou un groupe de sujets) devient clairement conscient pour nous, de sorte que la représentation n'en varie dans aucun des cas où il apparaît, nous avons formé un concept. Pour autant, il pourrait sembler que la formation du concept doive précéder la formation du jugement. Mais en les considérant de pius près, on verra qu'il y a un continuel échange de rapports entre la formation du jugement et la formation du concept, ou plutôt que ces deux processus, au fond, ne sont pas différents.

Les concepts, aussi bien que les jugements, se fondent sur l'analyse d'intuitions ou d'associations. Quand un sujet, donné dans un seul état, nous devient clairement conscient par l'application successive de l'attention à ses divers éléments (c'està-dire à tout ce qui peut se distinguer dans le sujet), nous nous formons un concept individuel concret ; quand un sujet, qui nous est apparu dans une suite d'états différents, nous devient clairement conscient, nous nous formons un concept individuel typique, par cela qu'un seul état devient un exemple de toute la série ; lorsque nous rapprochons et comparons toute une série de sujets et que nous pouvons regarder un seul sujet comme un exemple de toute la série, nous nous sommes formé un concept général. Il n'est pas nécessaire qu'il y ait identité entre les exemples d'un môme concept typique ou général; il suffit qu'il y ait analogie. Ce n'est que dans certains rapports déterminés (donnés par la définition du concept), que les exemples peuvent prendre la place les uns des autres. A la place de l'exemple, on peut prendre un schéma, un symbole ou un mot qui devient une simple indication lorsqu'on veut épargner le temps que la représentation la plus réalisable d'un de ces exemples ne peut manquer de prendre. L'essentiel est de maintenir l'attention fixée sur les divers éléments qui peuvent reparaître approximativement dans les différents sujets ou dans les différents états d'un seul sujet, même si de pareils éléments, en eux-mêmes, ne suffisaient pas à constituer le contenu d'une représentation. Mais, en vérité, c'est par une série de jugements

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que se forme le concept. Pour constituer un concept, il nous faut assembler les éléments en un sujet ou en plusieurs d'une manière claire et déterminée. Au moyen du jugement, nous décidons qu'un sujet présente certains éléments, que le même sujet apparaît dans divers états, et que plusieurs sujets présentent les mêmes (analogues) éléments.

Nous semblons alors nous mouvoir dans un cercle vicieux : le jugement présuppose les concepts et les concepts sont formés de jugements. 11 est de fait que la formation du concept et la formation du jugement ne sont proprement qu'un seul et même processus, l'analyse de ce qui est donné dans l'intuition ou dans l'association, opérée par laréflexion. La différence consiste purement dans le but et dans la direction de l'analyse. Tantôt l'intérêt essentiel est de découvrir les éléments que contiennent les sujets et d'en constituer une totalité, et alors nous formons un concept, tantôt notre intérêt se porte sur les rapports qui existent entre les divers sujets ou les différents états du même sujet et nous voulons qu'ils nous deviennent conscients ; alors nous formons un jugement.

Pour autant que l'on peut distinguer les deux processus, ils sont soumis à une action réciproque qui est constante. Plus les concepts sont clairs, plus leurs liaisons dans le jugement doivent aussi être claires ; et plus la liaison qu'on peut, au moyen du jugement, montrer entre un concept et d'autres concepts, est claire, plus parfait devient le concept lui-même.

La différence qui peut cependant toujours être faite entre le concept et le jugement est un nouvel exemple de l'antinomie qui, ainsi que nous l'avons déjà démontré, se trouve dans la nature de la conscience : la synthèse suppose des éléments, mais ils ne sont ce qu'ils sont qu'en entrant dans la synthèse. Par là s'explique la continuelle inquiétude de la vie de la pensée et, en somme, celle de toute la vie de l'âme; de nouveaux problèmes se présentent toujours, qui ont pour objet tantôt d'élargir le contenu de la conscience, tantôt d'atteindre à une connexité plus intérieure du contenu.

25. — La liaison qu'établit le jugement est due à une reconnaissance. Deux concepts ne peuvent être liés par un jugement que lorsque l'un est renfermé dans l'autre. L'un des concepts

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désigne alors un point de vue sous lequel l'autre peut être considéré, il en donne une détermination plus précise. On constate encore ici que la pensée est une comparaison. Lorsque je dis « A est B », il faut que j'aie trouvé B dans A. Cette découverte a différents degrés et différentes formes. On peut trouver que A et B ont absolument le même contenu de sorte que ce n'est qu'une intelligence limitée ou inexacte qui nous a conduits à les prendre auparavant pour deux concepts. Ou bien B peut être seulement un signe caractéristique de A, par conséquent un moyen de reconnaître A (en un mot une reconnaissance partielle). Ou bien le rapport entre A et B suppose qu'on a égard à une connexité plus vaste à laquelle appartient A et B, de sorte qu'on ne trouve que dans certaines conditions, ne pouvant être déduites de A ou de B seuls, le rapport d'identité ; alors ce n'est pas A et B qui sont identifiés, mais Ax et Bx1. Les deux premiers rapports peuvent sembler appartenir aux jugements « analytiques » de Kant, le troisième à ses jugements « synthétiques ». Mais la critique de ce classement des jugements du à Kant a prouvé qu'il n'y a pas entre eux de véritables limites. Même dans l'identité absolue (A = B), il y a toujours certaines conditions et certaines limites à l'identité. La différence entre les trois espèces de rapports énumérés plus haut dépend, dans les cas simples, du point où l'on s'arrête en s'enfonçant dans la série dos conditions.

Lorsqu'avec Leibniz on comprend le jugement comme l'expression d'un rapport d'identité, sa parenté avec les formes et les processus qui constituent sa base psychologique se montre clairement. Le jugement, comme ces formes et ces processus, est une opération par laquelle la conscience cherche l'unité et l'harmonie de son contenu, et c'est encore, également, un stade dans la continuelle alternance des ressemblances et des différences. Il permet aux rapports de ressemblance et de différence d'avoir chacun ce qui leur est dû à un degré supérieur que ne le comportaient les formes élémentaires.

Le jugement lui-même peut entrer comme chaînon dans le travail de réflexion qui se poursuit. La conclusion est au juge-

1. La définition de ces Irois cas est due à Jevons, Principles of Science (1874), chap. ni.

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ment ce que le jugement est au concept. Des jugements se lient à des conclusions lorsque des concepts identiques peuvent être transportés d'un jugement dans un autre. Le rapport entre les prémisses et la conclusion est analogue à celui du sujet et du prédicat, dans le jugement, et à celui de l'intuition et du concept. A tous les degrés, la réflexion ne peut que conduire à un plus haut stade de conscience à l'égard de ce que contiennent les sujets qui entrent dans son domaine. Dans le concept, le contenu de l'intuition devient conscient ; dans le prédicat, le contenu du sujet le devient et dans la conclusion, le contenu des prémisses.

b) Obstacles à la formation du jugement.

26. — Il n'y a pas de jugement lorsque deux intuitions ou deux termes d'une série d'associations se succèdent l'un à l'autre de telle sorte que le premier sujet a disparu quand l'autre se présente. Si le chien dont nous avons parlé plus haut et qui croyait aller à la rencontre de son maître, avait oublié cette «croyance », quand il avait vu que c'était un étranger qui venait, il n'aurait pas éprouvé de déception et il n'aurait pas eu occasion de prononcer un jugement. Et môme quand les deux objets en lutte, l'image du maître et la vue de l'étranger se rencontrent et se séparent soudain l'une-de l'autre, de sorte qu'il y a déception, il n'est pas dit que cela conduise à un jugement (ce qui eût été le cas s'il eût prononcé : « Ce n'était pas mon maître ».) Tout le phénomène peut se réduire au contraste, au choc. Ce n'est pas de la pure rhétorique que les paroles que Shakespeare fait prononcer à un personnage d'une de ses comédies et à celui d une de ses tragédies : « Le silence est le plus parfait héraut de la joie ; je serais bien peu heureux si je pouvais dire combien je le suis », dit Claudio (Beaucoup de bruit pour rien, II, 1). « Le pire ne nous est pas arrivé, tant que nous pouvons dire : voilà le pire», s'écrie Edgar (Le roi Lear, IV, 2). Ce qui devient un jugement dans le souvenir ou dans l'esprit des spectateurs qui sont en dehors, n'a pas besoin, au moment où l'on vit, de prendre cette forme. On commet fréquemment cette erreur psychologique de sup-

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poser un jugement là où l'expérience immédiate réclamait toute l'énergie de l'esprit. Nous avons déjà rencontré cette erreur lorsque nous nous sommes occupés de la reconnaissance immédiate qu'on a aussi voulu comprendre comme un jugement. La déception, de même que tout rapport de contraste, peut être formulée à la manière d'un jugement, mais ne l'entraîne pas nécessairement.

Plutôt que de provoquer un jugement exprimant ce qui est arrivé, la déception, quand elle ne conduit pas à un affaissement complet, mais qu'il y a encore de l'énergie, mène à demander, à exiger avec plus ou moins d'impatience que ce qui est attendu arrive. Le heurt entre l'image de l'attente, riche et pleine, et la pauvre réalité, donne naissance à la demande. Chez l'enfant la demande paraît, non seulement avant le jugement, mais aussi avant la question. Ou plutôt, la question est tout d'abord une demande. La question purement théorique suppose un certain développement, — un refroidissement.

La question peut être une question de détermination lorsque la conscience se trouve en face d'un tout dans lequel une partie est vide. Par exemple il manque, dans un événement, la détermination de temps et de lieu. La réponse consiste alors dans une indication de fait, dans l'apport d'un sujet qui remplit un vide. Avec la question de décision qui suppose un plus haut degré de développement que la question de détermination, l'opposition entre deux images de totalité s'excluant l'une l'autre entre en jeu et la réponse doit être oui ou non. (Est-il mort ? Est-il dix heures?) Pourtant la différence entre les deux sortes de questions n'est pas absolue, car dans la question de décision, il s'agit de l'achèvement d'une totalité comprenant les deux totalités qui s'excluent. Par la question «Est-il mort ? », on veut savoir si nous devons nous représenter le monde des vivants avec ou sans la personne dont il s'agit. Ce grand horizon n'est qu'un peu plus repoussé à l'arrière-plan et ce vaste monde peut encore varier d'étendue.

La négation apparaît aussi d'abord sous une forme pratique ; elle a son premier germe dans l'horreur, la colère et la frayeur et elle est un refus. Un besoin obscur gît au fond et delà négation et de la demande. La constatation triomphante

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ou désespérée de ce qui manque forme le passage de la négation pratique à la théorique.

La négation elle-même, comme la déception, suppose qu'on passe d'un sujet avec un contenu multiple à un autre sujet dans lequel manque quelque chose de ce contenu, et qu'en même temps le premier sujet soit maintenu quand l'autre apparaît. AB par exemple est remplacé par A, et AB et A sont maintenus ensemble. Le jugement négatif : B n'est pas là, constate la différence. Il surgit immédiatement de l'opposition entre les deux sujets. Dans sa forme la plus simple, le jugement négatif, comme le positif, peut s'exprimer par une simple exclamation : « Pas là! »

Le jugement positif précède vraisemblablement le négatif. La conscience sera d'abord plus occupée d'une augmentation de son contenu que de sa diminution. Le passage de A à AB apporte une abondance qui peut être une source de jouissance ou un motif pour agir. Pour qu'un jugement ait lieu, il n'est pas nécessaire que le sujet précédent (A seul) soit maintenu dans la mémoire; la conscience jouit, dans l'apparition de B, du nouveau positif. Si, au contraire, le passage de AB à A donne naissance à un jugement négatif, AB doit être maintenu dans la mémoire, puisque c'est l'absence de B qui doit être constatée. Tout étant égal, un jugement négatif demande une plus grande énergie qu'un positif. Il faut de l'énergie pour se sentir privé ou souffrir, pour demander ou désirer. Ici manque l'aide que fournit le B positif quand A est remplacé par AB. Le rapport devient naturellement plus compliqué quand, après le passage de AB à A, A est augmenté, de sorte que AX apparaît. La suite dépend des rapports de X avec le contenu de la conscience qui est antérieur ; elle est déterminée par le fait de savoir si AX peut devenir l'équivalent de AB ou non.

Nous avons là l'exemple d'une courte série dans laquelle l'ordre des termes n'est pas indifférent. Le passage de A à AB, est d'une autre espèce que le passage de AB à A. Les deux processus qui conduisent au jugement positif et au négatif peuvent être aussi simples l'un que l'autre, mais il est possible que les raisons psychologiques du jugement positif existent avant celles qui provoquent le jugement négatif.

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L'état ou l'expérience qui trouve son expression dans un jugement négatif peut très bien, en soi et pour soi, être de nature positive ; la privation est un état positif : c'est sa cause seulement que nous exprimons par une négation. Il n'y a pas d'état négatif. Le nombre négatif désigne bien aussi une quantité dans le sens opposé à la quantité que désigne le nombre positif. Les Hindous nommaient ce que nous appelons nombre positif d'un mot qui signifiait fortune et le nombre négatif d'un mot qui voulait dire dette. L'idée de fortune doit, naturellement, précéder la représentation de dette. La vie vous conduit à affirmer avant de vous conduire à nier. La parallèle logique de ce fait psychologique présente cette propriété qu'un jugement négatif, quel qu'en soit le contenu, suppose un jugement positif qui y réponde, de même qu'un concept négatif suppose un concept positif correspondant. «Tous les concepts de négation sont dérivés », dit Kant. L'aveugle-né ne sait pas ce que c'est que l'obscurité, l'ignorant pas ce que c'est que l'ignorance *. Un jugement négatif ne nous donne pas de contenu positif, mais rejette un contenu positif que, par conséquent, on suppose connu. Parsuite, un jugement négatif ne peut logiquement être mis au rang du jugement positif correspondant, quoique, ainsi que nous l'avons vu, il puisse être construit sur un rapport d'opposition aussi simple que celui-ci. Il demeure au contraire sur la même ligne que l'espèce de jugement positif qui rejette un jugement négatif possible et qui est souvent exprimé à l'aide de mots plus ou moins solennellement affirmatifs («vraiment », «réellement»), ou par une forte accentuation de la copule. Ces jugements confirmatifs sont une espèce de jugements positifs. Hegel 2 pensait à tort que les phrases narratives qui ne repoussent aucun doute sur l'exactitude de ce qui est raconté, ne méritent pas le nom de jugement. Un jugement narratif, quand ce n'est pas une pure tautologie, est le résultat d'une analyse d'événements ou de récits, donc le fruit d'un travail de la pensée, même s'il n'est pas l'opposition à un doute.

Aussi est-ce avec raison que Sigwart et Lotze (et dans

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