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conscience, une représentation peut en amener une autre après elle, celle-ci une troisième et ainsi de suite. Les lois qui gouvernent ces deux cas ne sont même pas conscientes. L'intuition •d'articulation est la plus voisine de l'association ; mais là aussi le dynamique est assujetti au statique par cela que le déplacement conduit à une image immobile.
Le passage de l'association au jugement s'opère quand le rapport entre les termes de la série d'associations devient clairement conscient. L'intérêt pratique en fait déjà un besoin lorsque le terme précédent sert d'intermédiaire au suivant. Là où règne seulement l'intérêt pratique, on ne considère les termes précédents qu'autant qu'ils donnent les moyens d'atteindre un but et l'ordre des termes n'est plus déterminé par leur série spontanée, mais par les rapports qu'ils ont avec le but. C'est, comme Hobbes le fait remarquer, la pensée d'un but (cogitatio finis) qui fait que, dans l'état de veille, nous ordonnons nos représentations d'une façon suivie et déterminée tandis que, dans le rêve, où manque l'idée d'un but, elles se déroulent comme dans un chaos. Pour ordonner, il faut qu'il y ait union et comparaison avec d'autres séries d'associations et ■d'autres intuitions que celles qui surgissent involontairement et plus il y a de séries d'associations et d'images agissant les unes sur les autres, plus grande est l'énergie déployée.
Tout effort pour ordonner, par la réflexion, les termes des séries d'associations qui ont surgi involontairement, consiste en un examen des rapports de ressemblance et de différence des termes. Si les sujets a et b ont apparu assez souvent ensemble dans mon expérience pour que a ait une tendance invincible à appeler la représentation 6, on ne justifiera l'attente de b quand a est apparu qu'en prouvant que a, qui a paru auparavant comme le prédécesseur de b, est identique à l'a qui paraît actuellement et en démontrant, de plus, que a ne peut paraître sans être suivi de b. Si la continuité entre a et b est telle qu'ils puissent constituer un tout, l'attente sera justifiée. Si c'est une association par ressemblance que nous avons devant nous, le passage de l'un des termes (ai) à l'autre (a-2) est d'autant plus justifié que la ressemblance se rapproche plus de l'identité ; c'est alors purement le passage d'un exemple à
l'autre. Plus l'association se rapproche du jugement, plus le passage d'un sujet à un autre est déterminé par la continuité et l'identité. Chez l'homme de génie, le jugement se forme de lui-même comme s'il y avait un processus d'association spontané par le fait que l'énergie psychique se déploie avec une extrême facilité et dans toute sa plénitude. Chez lui, la réflexion est limitée à un minimum. L'exercice de la pensée dans un sens déterminé peut, en nous tous, agir un peu dans cette direction. Là où il peut y avoir une économie de réflexion, elle se fait.
20. — L'association de représentations est, aussi bien que la réflexion, une manifestation de l'énergie psychique ; on l'a regardée à tort comme un processus purement passif et, à tort également, on l'a mise en opposition avec la pensée. Dans n'importe quelle association un tout, une connexion plus grande est construite sur un sujet donné qui apparaît dans un certain isolement. Plusieurs sujets ou éléments agissent bien toujours à l'origine d'un processus d'association ; mais un seul est décisif et, pour l'amour de la simplicité, nous pouvons nous en tenir à celui-là. La conscience a le besoin et la force à la fois de dépasser ce sujet ou élément unique et de le relier à d'autres. L'énergie psychique se manifeste dans cette tendance instinctive. Toute association peut être ramenée à un passage de la partie au tout; ce que nous appelons association par ressemblance et par contiguïté n'est qu'un cas limite. Dans toute association le rapport de ressemblance et le rapport de contiguïté opèrent ensemble, de sorte que c'est tantôt l'un tantôt l'autre qui domine. Dans le domaine de la vie des représentations, le besoin de dégager de l'énergie est si fort qu'une circonstance minime peut lui donner occasion de se développer. Il y a ici analogie avec le besoin de mouvement. Tantôt la donnée incomplète est achevée (grâce à la prépondérance de l'association de contiguïté), tantôt on en fait le tour en s'occupant de représentations apparentées (grâce à la prépondérance de l'association de ressemblance). L'élément simple peut, de ces deux manières, être incorporé dans la totalité du monde psychique et son isolement relatif peut cesser. Dans tel cas par-
1. Voir mon Esquisse d'une psychologie (traduction française), V B, 8.
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ticulier, la voie choisie entre ces différentes voies et le rapport de ressemblance et de contiguïté ne dépendent pas de conditions purement intellectuelles. L'intérêt peut comme un poids invisible peser dans la balance en faveur d'un simple rapport de contiguïté ou de ressemblance qui, en soi, ne serait pas décisif. Ce sont finalement les aspirations de l'homme qui déterminent ses associations de représentation même si ces associations, quand elles sont en mouvement, peuvent changer la force et la direction de l'aspiration originelle .
Lorsque l'association est remplacée par le jugement, le rapport se retourne. Ce n'est pas plus longtemps un passage de la partie à la totalité qui a lieu, mais un passage de la totalité à la partie ; c'est donc une analyse. L'association est, comme l'intuition, une intégration, mais le jugement suppose une différenciation. Le processus d'association, c'est la motte de terre qui culbute une charretée ; le jugement c'est l'instrument qui vous ferait découvrir une aiguille dans une charretée. Les associations peuvent faire avancer tout le contenu de la conscience, mais le jugement peut détacher un seul fil dans un riche tissu. L'association est productive, le procédé du jugement critique.
Pourtant cette opposition n'est pas absolue. Gomme nous l'avons déjà fait observer, les associations ne sont pas déterminées uniquement par un seul élément. On s'en aperçoit déjà par ce fait qu'une seule et même représentation n'éveille pas toujours dans des circonstances identiques les mêmes associations dans un même individu. Et d'autre part, le procédé de jugement suppose que l'attention est dirigée sur le rapport d'un seul élément avec d'autres éléments (dans une seule et même série d'association ou en dehors) et, pour autant, on peut donc dire aussi qu'il part d'un seul point, qu'il commence à la motte de terre.
On a trouvé une autre opposition entre l'association et le jugement, en ceci que la première peut se poursuivre indéfiniment parce qu'il n'y a pas de limitation intérieure qui la termine, tandis que la dernière marque une conclusion déterminée. «L'association», dit M. Jerusalem1, «en elle-même, n'est jamais
i. Die Urte ils funk lion, p. 79; 82.
achevée. De nouveaux membres s'ajoutent toujours aux premiers, de nouveaux écarts de la direction originelle ont toujours lieu et il n'y a nulle part de terminaison naturelle, issue de la nature même de l'association... Dans le jugement, un processus se détache de sa connexion avec le reste du contenu de la conscience. Il est isolé et, si l'on peut ainsi dire, achevé pour la conscience. Nous en avons fini provisoirement, et c'est justement cette conclusion du jugement qui empêche qu'on ne le regarde comme une association. » On doit objecter à cela qu'une série d'associations peut très bien trouver sa conclusion naturelle, lorsque, par exemple, le motif qui l'a provoquée a cessé d'exister, que le but qu'on avait est rempli. L'association peut aussi atteindre une représentation très éloignée du point de départ, mais qui présente un intérêt indépendant et qui, par suite, captive l'intérêt. Si l'on considère l'intérêt qui ne fait jamais défaut dans l'association de représentations, on reconnaîtra qu'elle peut très bien avoir un terme intérieur, sans parler des rapports de ressemblance et de connexité possibles qui sont toujours limités. D'un autre côté, un jugement signifie bien un bilan, une décision conditionnée par une réflexion, mais seulement une décision provisoire jusqu'à ce qu'une nouvelle réflexion la justifie ou la mette en relation avec d'autres jugements et par suite développe ce qu'elle contient.
e) Comparaison.
21. — Le passage de l'intuition ou de l'association au jugement a lieu au moyen de la réflexion qui consiste en une analyse, en applications successives de l'attention aux différents sujets et éléments de l'intuition ou de la série d'associations : par là seulement la libre comparaison devient possible, à la différence de la comparaison élémentaire de la sensation et de la comparaison liée dans la reconnaissance.
Uyadevantmoi, surlatable, deux objets queje puis embrasser d'un coup d'œil ; mais quoique tous deux soient situés dans mon champ visuel, je peux fixer mon attention tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, tout en m'avançant et en me reculant sans remuer les yeux pour cela. Aucun des deux objets ne sort de mon
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champ visuel, quoique un seul absorbe mon attention. Ce transfert de l'attention réalise une expérience qui a pour résultat de nous apprendre si les deux objets sont pareils ou différents. La ressemblance ou la différence nous apparaît comme une qualité propre, un élément qui n'était pas là tant que nous considérions les deux objets chacun de son côté sans les mettre en regard l'un de l'autre. C'est parce que nous les maintenons l'un à côté de l'autre que surgit la nouvelle qualité que nous appelons ressemblance ou différence. L'ancienne psychologie anglaise (représentée surtout par James Mill et Stuart Mill) qui accordait toute l'importance aux représentations, chacune prise à part, ne pouvait expliquer comment la comparaison était possible. Pour eux, les représentations de rapport n'avaient avec les autres représentations que cette différence, qu'elles supposaient deux « choses » au lieu d'une.
L'élément actif de la comparaison, abstraction faite de l'énergie qui maintient ensemble les éléments comparés, ne fait qu'un avec l'attention. C'est une concentration successive vis-à-vis des différents termes de l'intuition ou de l'association, concentration qui, justement parce qu'elle passe d'un objet à un autre, met en relief d'une façon significative le rapport entre les éléments. L'expérience montre que, toutes choses égales, nous comprenons plus clairement un rapport successif qu'un simultané.
Quand les sujets que nous comparons ne sont pas donnés ensemble, la comparaison se réalise si l'un des termes se reproduit pendant que l'autre est directement observé. La mémoire fournit la simultanéité dans laquelle l'attention se meut.
Si, lorsque l attention passe d'un sujet à l'autre, aucune différence n'apparaît en dehors de la tension qu'exige ce transport de l'attention, le rapport entre les deux objets est un rapport d'identité. L'identité, dans le sens le plus étroit du mot, est l'identité d'un sujet avec lui-même. Lorsque divers sujets sont dits identiques, l'altention qui s'attache à eux semble revenir au même ; et réciproquement, si l'on dit qu'un sujet est le même, cela signifie que l'attention peut y revenir sans qu'elle distingue en lui aucune différence.
Si les deux sujets, malgré l'absence de différence qu'il y a
entre eux, apparaissent à différents moments ou à différents endroits ou enfin l'un et l'autre à la fois, leur rapport est appelé rapport d'uniformité (ressemblance d'apparence ou de coïncidence).
Si quelques parties des deux sujets ou quelques-unes de leurs propriétés sont identiques, les autres différentes, nous avons alors une ressemblance complexe. On a pensé à tort que toute ressemblance, sauf celle d'identité, appartenait à cet ordre.
S'il y a ressemblance sans qu'il y ait identité ni uniformité en aucun point, ce rapport peut être appelé rapport de ressemblance qualitative. 11 y a là, en somme, une espèce particulière de différence qualitative.
Le degré le plus lointain de ressemblance est la ressemblance de rapport (Analogie) où la ressemblance n'existe pas entre des propriétés particulières ni entre des parties des deux sujets, mais où il y a le même rapport entre les propriétés ou les parties des deux sujets.
22. — La comparaison peut avoir lieu volontairement ou spontanément.
Elle est spontanée lorsqu'aucun dessein, aucune représentation précédente, aucun désir de trouver une ressemblance ou une différence ne l'a inspirée. La comparaison volontaire suppose qu'on s'est donné pour but de trouver s'il y a ressemblance ou différence entre les deux sujets. Le passage des comparaisons spontanées aux volontaires s'opère dans les cas où un sujet est reproduit de telle sorte qu'il peut être maintenu avec l'autre. Ce passage rappelle celui de la reconnaissance immédiate à la médiate. Par la reconnaissance médiate se dégage en effet une représentation qui, par suite, couvre la sensation suivante. Le passage du besoin ou instinct au désir, si par désir nous comprenons un besoin qui est lié à la représentation de son but, offre une autre analogie empruntée à la sphère de la volonté ; c'est même plus qu'une analogie, car il y a un besoin de comparer comme il y a un besoin d'agir et, dans les deux cas, il peut être important que l'on sache ce dont on a besoin.
Les deux sujets qui doivent être comparés ne sont pas toujours donnés ou ne peuvent toujours, sans plus, être appelés par la mémoire. Souvent on n'a qu'un des sujets à sa disposition et le Hôffding. — Pensée. 5
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problème est de découvrir un autre sujet qui se trouve dans un rapport déterminé de ressemblance ou de différence avec celui-là. Plus ce rapport se présente avec clarté, plus il est possible de trouver le nouveau sujet. Nous avons l'indication la plus exacte de ce rapport si nous pouvons formuler le problème comme une équation. Nous possédons alors une échelle déterminée pour décider si le sujet cherché paraît ou non et, par une manière de faire méthodique, nous pouvons peut-être forcer à paraître le sujet qui satisfait aux exigences. Il arrive quelque chose de semblable d'une façon pourtant moins nette, quand nous voulons faire surgir quelque chose dans notre mémoire ; nous savons seulement que c'est dans un certain rapport de connexité avec une représentation que nous avons devant nous. Grâce à la concentration de l'attention ou à ce que l'on a appelé un sondage, ce que l'on cherche peut jaillir soudain. L'énergie psychique se montre particulièrement dans de tels cas. Une s'agit pas alors de lier des termes donnés, mais de trouver un terme qui peut être entièrement nouveau, tout en étant dans un rapport connu avec le premier. Si nous déterminons exactement le rapport avec le terme donné, mais qu'en raison des limites de notre expérience, nous ne trouvions pas le nouveau terme, nous aboutissons à un problème non résolu. Telle est, par exemple, notre position quand nous supposons qu'il y a, dans le domaine psychique, une différence correspondante à celle qu'il y a dans le domaine physique entre l'énergie potentielle et l'énergie actuelle ; car nous n'avons pas de représentation positive de l'énergie psychique potentielle ; nous ne pouvons que dire qu'elle est à l'énergie psychique actuelle ce que l'énergie potentielle est à l'énergie actuelle dans le monde physique (voir ci-dessus 8 et 9).
Dans toute comparaison, il y a un besoin, même si le but n'est pas simplement la découverte d'un rapport de ressemblance ou de différence. C'est un besoin de clarté, d'intelligibilité, un besoin d'exercer le pouvoir synthétique qui est l'essence intérieure de la conscience. C'est souvent, et surtout dans les conditions intellectuelles les plus élémentaires, l'instinct de conservation qui conduit à penser. Lorsque quelque chose ayant de la valeur pour la conservation de la vie ne
tombe pas dans notre lot, il faut que nous en fassions un but et luttions pour découvrir les moyens de nous l'approprier. Dans le rapport entre le but et les moyens, l'homme, pour la première fois, se trouve face à face avec la nécessité : qui veut la fin doit vouloir les moyens. Le besoin d'atteindre un but nourrit le besoin de trouver les moyens. La volonté et la pensée marchent ici d'accord. Cette rencontre n'a pas seulement une importance pratique. A ce point de vue, l'homme fait un détour, mais ce détour indique une connexité inévitable qui peut devenir l'objet d'un intérêt indépendant, d'une joie de la reconnaissance. L'intérêt intellectuel peut, de cette manière et par un déplacement de motifs, prendre naissance dans l'intérêt pratique et se développer par la suite (voir 6).
Lorsqu'il s'agit de déterminer le rapport entre deux sujets ou de découvrir un sujet qui se trouve dans un rapport déterminé avec un sujet donné, plusieurs alternatives se présentent parfois. Plusieurs rapports ou plusieurs sujets surgissent et alors a lieu un choix qui se fixe sur celui des rapports ou des sujets qui remplit le mieux les conditions fixées. Le choix est déterminé par une comparaison entre ce qui est demandé et ce qui s'offre. Si les deux sujets sont donnés, il faut fixer le rapport qui les joint ; au contraire si l'un des objets et le rapport avec l'objet cherché sont donnés, il faut savoir quel objet se trouve dans le rapport connu avec l'objet donné.
La comparaison conduit autant que possible à cette altertive, l'un ou Vautre, de sorte qu'il y a choix entre deux possibilités. Les autres possibilités sont rejetées par une comparaison préalable, ou bien elles apparaissent comme pouvant se ranger sous les deux principales possibilités. Nous touchons là à une propriété fondamentale de la pensée. Elle se meut dans un rapport à deux termes. Il faut qu'un prédicat soit attribué à un sujet ou non. Il n'y a pas de conception qui puisse à la fois contenir et exclure un certain caractère. On ne peut pas donner les raisons de cette propriété de notre pensée ; elle marche avec le fait psychologique que, pendant le travail de la réflexion, l'attention ne peut se concentrer que sur un élément à la fois et que la comparaison a lieu lorsque l'esprit passe d'un élément à un autre. George Boole a appelé le principe
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logique issu de cette nécessité : La loi de dualité: L'intérêt pratique le plus caractérisé doit s'incliner devant cette loi quand il veut se servir de la réflexion.
Boole montre d'une manière très intéressante que cette propriété de notre pensée n'a qu'un caractère de fait. S'appuyant sur cette base que la combinaison d'un concept avec lui-même n'a pas de signification logique, il trouve que la nature de notre pensée est exprimée par l'équation : X2 = X, qui peut se satisfaire par X = louX=:0.1 signifie ici tout, 0 rien. L'équation dérivée X (1 — X) = 0 exprime la loi de dualité. Une combinaison qui contiendrait à la fois un concept et sa négation serait sans valeur. Mais si maintenant l'équation fondamentale n'était pas au deuxième, mais au troisième degré, l'activité de notre pensée serait autrement constituée que ne l'est la pensée de fait. Nous ne travaillerions alors pas sur un rapport à deux membres maintenant deux éléments en même temps, constatant leur ressemblance ou leur différence, mais nous aurions à faire à un rapport à trois membres, à une tricotomie, au lieu d'avoir affaire à une dicotomie, attitude dont nous ne pouvons avoir aucune représentation réelle. Par là, Boole ne veut pas enseigner que la méthode fondamentale de notre pensée soit casuelle ou arbitraire, mais qu'elle doit être regardée comme un fait1.
Salomon Maimon avait déjà démontré qu'en raison de l'unité de notre conscience, ce qui est lié par notre pensée d'une manière déterminée ne peut immédiatement se composer que de deux termes. Toute comparaison immédiate, qui conduit à une liaison déterminée, regarde deux termes se suivant immédiatement. Une liaison médiate peut arriver après une série de liaisons immédiates, s'il y a, par exemple, une liaison médiate entre a et d, quand il est arrivé une liaison successive de a et b, de b et c, de cet d2.
Les observations de Maimon et de Boole jettent une lumière sur la loi, déjà posée par Aristote, de l'impossibilité de trouver
1. Boole : An investigation of the laws of tkought. Londres, 1854, p. 48-50.
2. S. Maimon. Versuch einer neuen Logik oder Théorie der Denkens. Berlin 1794, p. 72 et suiv.
un milieu entre deux propositions qui se nient l'une l'autre, par la connexion de cette loi avec toute la nature de la réflexion.
23. — En dehors du sujet, il y a dans toute réflexion, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, deux éléments qui exercent une action continuelle l'un sur l'autre : la forme du travail de la pensée et le motif qui éveille la réflexion.
Un motif ou un intérêt qui ne pourrait être satisfait par les lois qui gouvernent la pensée humaine ni par les formes qu'elle prend sera finalement dépourvu de signification intellectuelle. Un pareil motif peut devenir fécond pour l'imagination, pour la faculté de créer des images et des symboles, mais ce serait un non-sens de vouloir forcer la pensée à entrer dans des voies où sa nature l'empêche de marcher. Heureusement que la « raison » ne peut être captivée pour toujours ; poussée par une nécessité intérieure, elle fera craquer sa prison et cette captivité ne sera pas un gain, mais un dommage pour les intérêts qu'elle doit servir.
Les lois et les formes de la réflexion sont les mêmes, que le travail de la pensée se fasse volontairement ou spontanément, à demi inconsciemment ou avec une vue très claire du but et de la voie qui y mène. Ces lois et ces formes existent déjà, d'une manière analogue, comme nous l'avons vu, dans la sensation, dans la mémoire et l'imagination, et dans l'association de représentations. Si le travail de la pensée, la comparaison a lieu « avec volonté », la synthèse s'opère seulement avec plus de détermination et de fixité et le passage de terme à terme se fait avec plus de clarté. Si important que puisse être le passage de l'involontaire au volontaire, cela ne signifie pourtant pas qu'une « faculté » entièrement nouvelle entre en jeu.
Un des premiers philosophes qui aient accordé de l'importance à la part de la volonté dans la pensée, Charles Bonnet, a prononcé ces mots : « L'attention est la mère du génie ». Mais si décisive que soit la concentration dans une seule direction, ce n'est pourtant que l'introduction, l'impulsion. La série d'intuitions et d'associations, pouvant devenir objets de réflexions qui se déroulent involontairement à la suite de cette impulsion, n'est pas moins importante. Il peut apparaître, dans le contenu de la conscience qui surgit alors, de nouveaux éléments et de
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nouvelles liaisons qui se maintiendront dans le purgatoire de la réflexion ; le génie consiste souvent dans la richesse et la profondeur des intuitions et des associations involontaires. Kepler et Fechner offrent l'exemple de savants dont les pensées directrices apparaissaient d'abord sous la forme de riches combinaisons de l'imagination qui, par l'examen critique qu'ils en faisaient, les conduisaient à d'importants résultats. De tels esprits unissaient la fraîcheur et la liberté de la spontanéité à l'exactitude de l'attention et de la comparaison. Le génie peut aussi se manifester dans la vigueur infatigable et la scrupuleuse attention avec laquelle on retravaille les sujets dont on dispose. Dans ce sens, Buffon a eu raison d'appeler le génie une longue patience.
Nous arrivons facilement, dans nos théories psychologiques, à trancher la différence du volontaire et du spontané plus nettement que les observations qu'on y a consacrées ne permettent de le faire. Le passage même de la comparaison involontaire à la volontaire arrive spontanément, cela se comprend : la représentation d'un but qui est la condition de l'effort volontaire, celui que Dante a appelé « la première pensée de la volonté », apparaît d'abord à la suite d'une association involontaire. Ce passage peut marquer un tournant important de la vie de la pensée et de toute la vie de l'âme, mais n'autorise nullement à supposer une rupture de la continuité.