Logik, I. p. 251 et suiv. ; 261 et suiv
LE JUGEMENT
sont facilement conciliables, si l'on porte l'attention sur le double mouvement de l'attention pendant que se forme le jugement. Quand Galilée, d'après la légende, pensa au mouvement de chute en voyant se balancer des lampes d'église, son attention, avant de formuler ce jugement, « osciller, c'est tomber », est allée et venue entre les deux idées ; il a vu l'oscillation comme une espèce de chute, mais en même temps il a vu la chute contenue dans l'oscillation. L'intuition des lampes oscillantes est devenue plus claire lorsqu'il a trouvé l'idée terminale de chute. On n'atteint à la clarté du jugement qu'en revenant du terminus ad quem au terminus a quo.
Dans les propositions impersonnelles, l'idée dont on part reste indéterminée. Un bruissement de feuilles se fait entendre, cela brille (L'attente, de Schiller) ;;mais on ne sait pas qui en est cause. S'il apparaît que ce soit l'attendue, la proposition impersonnelle peut enfanter un nouveau jugement, mais ce qui, dans la proposition impersonnelle, était le prédicat, devient le sujet et ce qui était indéterminé devient le prédicat, « celle dont les pas font frémir les feuilles et dont la robe blanche brille à travers les branches, c'est elle ! » Dans un exemple comme celui-ci, on aperçoit visiblement les deux courants qui forment le jugement.
Logiquement, le temps qu'il faut pour que le rapport entre le sujet et le prédicat soit déterminé n'est d'aucune importance et les étapes que le processus du jugement doit traverser ont plus d'intérêt psychologique que d'intérêt logique. Sa découverte et ses voies sinueuses intéressent le psychologue et l'historien ; mais le logicien demande des fondements et des preuves. Finalement la logique ne se soucie pas de savoir quelle a été, dans la formation du jugement, l'idée de départ et quelle a été l'idée de conclusion. La différence entre le sujet et le prédicat perd son intérêt, dès qu'on a formulé le jugement aussi exactement que possible, ce à quoi on arrive en l'exprimant sous forme d'équation, comme la désignation de rapports d'identité d'une certaine espèce. Leibniz a suivi cette voie dans les traités qui ont été publiés pour la première fois en 1840. Plus tard, en partant de points différents, William Hamilton, Morgan, Boole, Jevons et leurs successeurs ont travaillé dans le même sens.
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
Si, par l'analyse, on trouve que le concept A contient le concept B, on peut, avec Leibniz, exprimer ce qu'on a découvert par A = A + B. On pourra toutes les fois qu'A est donné mettre A -f- B, car B est donné quand A est donné. B a été, pendantla formation du jugement, l'idée terminale, le terminus ad quem, et dans le jugement, il est le prédicat (A est B). Mais quand cette équation logique est formulée, il n'y a pas de raison de distinguer le départ de la conclusion. Nous pouvons nous en tenir au résultat acquis qui peut être lu de droite à gauche aussi bien que de gauche à droite, la distinction entre le sujet et le prédicat n'étant qu'un souvenir du processus psychologique qui a eu lieu, si elle n'est pas due seulement à l'influence de la grammaire sur la logique.
La formule de Leibniz rappelle en même temps, d'une manière frappante, que nous ne perdons pas contact avec le sujet quand nous passons au prédicat ; A se trouve des deux côtés de la formule d'équation. Cependant toute espèce d'expression montrera plus ou moins visiblement la détermination réciproque du sujet et du prédicat, même selon la théorie habituelle d'après laquelle le jugement signifie que l'étendue du sujet est comprise dans celle du prédicat, de sorte que le jugement peut s'exprimer par A < B, même là où, non seulement A est déterminé par B, mais où, à l'opposé, B l'est par A, autant que cela peut servir à caractériser B de savoir qu'il contient A. Lorsque, par exemple, j'apprends que l'amphioxus est un vertébré, je n'apprends pas seulement quelque chose sur l'amphioxus, mais encore sur les vertébrés, entre autres qu'un cerveau distinct n'est pas, pour eux, un organe nécessaire. Dans les langues où le prédicat s'accorde en nombre, en genre et en cas avec le sujet, on voit clairement le l'apport des deux termes ; cette expression de la dépendance rappelle la formule de Leibniz.
Dans une équation logique, le rapport entre les éléments du jugement se présente à nous tout de suite, d'une façon claire et précise. On atteint là parfaitement ce que l'intuition atteignait à un degré antérieur du développement : la rupture de l'équilibre, qui a lieu avec le démembrement de l'intuition est suivi d'une nouvelle forme d'unité. Le jugement est un dépla-
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cement supérieur d'énergie psychique pour autant qu'on parvient à la totalité au moyen d'un travail plus complexe et qu'elle est déterminée plus exactement. Mais si l'abondance d'éléments qu'une intuition (ou une série d'associations) peut contenir, doit être exprimée sous la forme d'un jugement, il y aura besoin d'une multitude de jugements et ce pourra ne jamais être qu'une approximation.
Si, comme nous l'avons dit plus haut, le temps qu'il faut pour aller du sujet au prédicat n'a aucune importance lorsque le jugement est achevé, il n'en a pas davantage lorsqu'il s'agit du rapport des propositions antérieures avec les conclusions : il n'y a pas entre elles de rapport de temps. La conclusion « est contenue )> dans les prémisses comme le prédicat « est contenu » dans le sujet, et comme le jugement « est contenu » dans l'intuition (ou association). La conclusion n'est, proprement, qu'une continuation du jugement. Nous concluons lorsque nous découvrons que le prédicat que nous avons ajouté au sujet est le sujet même d un autre prédicat (première figure d'Aristote), ou qu'un sujet a deux prédicats différents (troisième figure d'Aristote). Ainsi les conclusions naissent des jugements. Mais plus il faut rattacher de jugements pour arriver à la conclusion, surtout lorsqu'il faut les prendre dans des ensembles différents, plus le processus de conclusion suppose d'énergie psychique.
Les jugements ne peuvent pas plus épuiser toutes les intuitions qu'ils ne peuvent tous apparaître comme membres de conclusions. Et même là où il peut se constituer des jugements et des conclusions, les formes d'unité originelles, l'intuition et l'association, ne perdent pas leur signification. Elles sont la base spontanée dont la réflexion, en avançant, ne peut se passer. Et, à l'aide des jugements et des conclusions qui sont formées, une intuition plus élevée peut s'élever, une intuition au sens de Spinoza, une compréhension totale dans laquelle l'unité est vue dans sa connexion avec l'entière totalité à laquelle elle appartient. On verra par la suite de nos recherches la valeur que peut avoir une pareille intuition.
34. — Historiquement, dès Aristote, apparaît la tendance à accorder toute l'importance au sujet logique, quoiqu'il soit
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toujours donné avant le jugement et quoique l'intérêt de la réflexion s'attache à la détermination plus spéciale qu'apportera le prédicat. D'après Aristote, il y a des concepts qui ne peuvent être employés que comme sujets, qui ne peuvent jamais l'être comme prédicats ; ce sont les concepts d'êtres individuels (de substances). Aussi, Aristote désigne-t-il le sujet et la substance par le même mot (urcoxeiVevov). Dans le jugement, le prédicat est attaché au sujet, comme dans la réalité, les actions, les états et les qualités n'existent que dans les êtres qui font ces actions, possèdent ces qualités ou vivent ces états. Par suite, le sujet du jugement prend une plus grande valeur que le prédicat : il correspond à celui qui exerce l'action, vit l'état ou possède la qualité, à « ce qui en fait la base ». Cette idée s'est maintenue jusqu'à nos jours, sous différentes formes. On ne prenait pas garde à l'enseignement que la langue nous donne par l'accentuation, peut-être parce qu'on étudiait davantage la langue écrite que la langue vivante.
La tendance à donner toute l'importance au sujet du jugement s'est manifestée d'une manière caractéristique dans les premiers essais qu'on a faits pour créer en danois une terminologie logique. Eilschow 1 traduisait « sujet » par Hoved-Sag (chose principale), « prédicat » par Bi-Sag (chose secondaire) et Jens Kraft 2, s'est servi dans sa Logique, des termes de Sagen (la chose) et de Tillæg (appendice). Hojsgaard 3 lui-même, qui fait d'ailleurs une distinction très nette entre le concept grammatical et le concept philosophique de la proposition, ne laisse pas son intelligence si fine de la langue agir suffisamment sur sa conception philosophique. 11 relève bien l'importance du prédicat en traduisant « verbum » par Hoved-Ord, mot principal, ajoutant : « Il n'y a aucune espèce de mot qui ait une fonction aussi importante que le verbum, dans quelque parler que ce soit. Chaque verbe est, pour sa proposition, ce que le capitaine est pour sa compagnie et il ne manque pas de res-
1. Cogilationes de scientiis vernacula lingua discendis. Hafniæ, 1747, p. 36.