Sextus Empiricus, éd. Bekker, p
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tité. Pour le fondateur de la théorie des atomes, comme pour celui de la théorie des idées, les qualités sensorielles luttaient contre la pure identité de la pensée.
Aristote affirme, contrairement à la théorie des idées de Platon et à celle des atomes de Démocrite, la réalité de la qualité et des existences individuelles. La science des objets de l'expérience fut regardée (pendant des milliers d'années sans qu' Aristote y fût pour rien), uniquement comme une classification. Aristote lui-même ne méconnaissait pas la science formelle; il a lui-même fondé la logique formelle, influencé qu'il était par le développement qu'avaient pris les mathématiques ; mais la pensée logique et la comparaison qualitative chez lui marchèrent côte à côte. Il vit bien que le mouvement, le changement de place était la cause de tous les autres changements dans la nature, la cause du changement de qualité, de l'apparition et de la disparition, de l'accroissement et de la diminution ; mais il ne mena pas à bout cette pensée qui l'eût conduit au point où commencent les sciences modernes de la nature.
Deux suppositions différentes, mais s'enfonçant toutes deux à une certaine profondeur empêchèrent les Grecs de faire agir de concert, avec profit, la pensée de la réalité et la pensée de la forme.
Les Grecs avaient hérité de l'Orient l'hypothèse que les mouvements du monde des étoiles se passaient avec une régularité absolue. Ce fut cette invariabilité, en opposition avec la variabilité du monde terrestre (sublunaire), qui ouvrit d'abord les yeux à la possibilité ,de la science. Là on trouvait réalisée l'essence identique à soi-même. Et on découvrait, dans les formes constantes et fixes exprimées parles concepts généraux, un pendant à la régularité du monde planétaire. L'invariabilité visible et invisible fut comprise avec une vénération religieuse comme un refuge dans la variabilité des choses. Il y a là un type de religion *, mais qui est dans une relation remarquable avec un idéal physique et logique. Les Grecs n'abandonnèrent pas plus que les Indiens l'hypothèse que l'invariable est meilleur ou plus parfait que le variable.
1. Voir ma Philosophie de la religion, traduction française, p. 49et suiv., et 424 et suiv.
Il y avait, dans la vie de l'esprit en Grèce, à vrai dire en opposition avec cette tendance, le sens du concret, de l'individuel et de l'intelligible, le besoin vivant d'une formation plastique du contenu intellectuel. Non seulement les dieux de la mythologie et les créations de l'art, mais aussi les idées de la pensée étaient des images claires dont la fixité, reposant en ellesmêmes, ne pouvait être détruite ni par l'analyse de la pensée ni par la plénitude croissante de l'expérience. L'observation particulière et 1 individu particulier étaient quelque chose par eux-mêmes, l'une et l'autre en opposition avec lapensée conforme à l'idée. Cette opposition arrive à son point culminant dans Aristote, car chez lui, la conviction que seul l'individuel a l'être et l'existence égale celle que seul le général est un objet de pensée et de science. L'individuel est l'objet de toutes les affirmations, mais ne peut jamais devenir un prédicat (voir 34).
48. — La pensée de la Renaissance dépassa cette opposition qui avait arrêté la science grecque. La multiplicité et la variabilité qu'offrent la vie et l'expérience furent précisément regardées comme les moyens par lesquels on pouvait apprendre à connaître la nature. Nicolas Cusanus et Giordano Bruno montrèrent que la pensée elle-même avance à travers les oppositions, qu'elle fait son œuvre en posant continuellement des limites qu'elle franchit continuellement aussi pour trouver de nouvelles limites, de sorte qu'aucune opposition, aucune barrière ne sont fixées une fois pour toutes. Et l'expérience même conduisità découvrir qu'on avait marqué d'une façon trop extérieure la limite entre le monde variable et le monde invariable. La « nouvelle étoile » de Tycho Brahé qui apparut soudain dans la sphère de l'invariabilité présenta des changements dans l'intensité de la lumière et dans la couleur ; ses observations sur les comètes prouvèrent que ces essences, si capricieuses en apparence, ne se promenaient pas dans le monde sublunaire, mais au contraire dans le monde supérieur de l'éther. Et Galilée affirma tout simplement que la terre lui semblait tout ce qu'il y avait de plus noble et de plus admirable (nobilissima e ammirabilè) en raison des nombreux changements dont elle est le théâtre. Il ne pouvait en soi et pour soi, trouver quelque perfection dans l'invariable. La mesure de la valeur fut changée.
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Il ne s'agissait plus de monter dans le monde invariable des idées éternelles , mais de découvrir les lois qui régissent les variations du monde de l'expérience. Gomme on avait trouvé des variations dans le monde de « l'invariable », on chercha aussi à trouver des lois invariables dans le monde des changements. Dans l'antiquité, Archimède avait fait de la théorie de l'équilibre une science exacte. Galilée commença par soumettre la théorie du mouvement à une analyse aussi exacte. La science antique avait été, en vérité, statique et morphologique ; avec les temps modernes, la dynamique finit par prendre place dans tous les domaines.
Si l'on voulait trouver une loi invariable au milieu de la multiplicité des changements, il fallait s'en tenir aux propriétés des choses et aux événements qui peuvent être déterminés quantitativement. Le nombre, la mesure et le poids devaient dès lors, bien plus qu'auparavant, devenir des facteurs de la pensée. Il fallait alors se limiter aux propriétés comme la grandeur, la figure et le mouvement et s'efforcer de déterminer l'apparition des propriétés qualitatives et leurs variations par rapport à ces propriétés. L'opposition de la pensée formelle et de la pensée réelle se transforma en une opposition entre le savoir quantitatif et le qualitatif et, sous cette forme, la coopération des deux sortes de pensées devint possible. La spéculation et l'observation, ladéduction et l'induction pouvaientdésormais travailler de concert parce que les conclusions tirées des propositions générales, au moyen d'une formule quantitative, peuvent être vérifiées d'une façon exacte dans leur rapport avec ce qui appartient à l'expérience, tandis qu'en retour ce qui est tiré de l'expérience peut être formulé par des propositions générales de plus en plus exactes. La pensée dès lors décrira une courbe parlant de l'expérience et passant par les conclusions pour revenir à l'expérience. En vérité la pensée antique n'avait parcouru que la première partie de cette courbe. Quand elle avait trouvé un point de départ pour ses abstractions, elle s'élevait dans le monde des idées, le monde des formes logiques et mathématiques, puis répugnait à redescendre afin d'appliquer et d'essayer dans le monde de l'expérience les résultats de la pensée qui étaient acquis. La pensée
antique croyait aux apothéoses, mais non aux incarnations.
Dès l'aurore des temps modernes, on n'eut plus comme idéal de ranger des qualités sous des concepts généraux de divers degrés, de constituer, par conséquent des systèmes de classification, mais on chercha les rapports de dépendance des variations quiontlieu dans le monde eton voulutles expliquerpardes lois déterminées. L'explication prend la place delaclassification et la description quantitative forme la transition de l'uneà l'autre. La logique et la mathématique sont les instruments de travail de la connaissance réelle; elles ne formeront plus désormais un monde existant par lui-même, mais leurs principes et leurs lois seront enchevêtrés dans le monde de pensée qui bâtit sur le fondement de l'expérience. Le platonisme et le positivisme s'efforcent d'entrer l'un avec l'autre dans les relations les plus étroites qu'il est possible.
49. — A l'égard de la logique, le changement arrivé dans la tâche qui s'impose à la pensée et dans son mode de travail se montre en ceci que le jugement, et non le concept, devient la principale forme de pensée. Comme nous l'avons déjà vu, l'opposition entre le jugement et le concept signifie seulement qu'on accorde plus d'importance à l'un des côtés du même processus de pensée (24). Mais l'opposition entre la pensée antique et la pensée moderne peut très bien s'exprimer par ceci, que la première se servait des jugements pour former des concepts et que la seconde se sert des concepts pour atteindre les jugements. La nécessité de former des concepts fut la grande découverte de Socrate qui occupa la pensée de Platon pendant toute sa vie et l'amena à créer un monde d'idées comme l'expression de la véritable réalité. Pour la pensée moderne, il s'agit de trouver des jugements qui soient l'expression d'un rapport déterminé entre des changements déterminés. Par de semblables jugements, en raison de l'action réciproque du concept et du jugement, la formation du concept peut être plus parfaite.
Cette tendance apparaît d'une façon caractéristique en ce que deux des penseurs de la Renaissance ont interprété les idées de Platon comme les lois des choses. Giordano Bruno enseigne que le but est non seulement de former des concepts Hôffding. — Pensée. 9
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généraux qui expriment ce qui est commun à plusieurs phénomènes, mais de trouver l'expression de la connexité réelle existant entre différents phénomènes (par exemple entre les parties d'un organisme), de sorte qu'à l'aide de cette connexité on puisse comprendre la nature des phénomènes particuliers . Bacon s'exprime dans le même sens lorsqu'il demande, pour que l'on comprenne un phénomène (par exemple la chaleur ou la vie organique), qu'on ne s'arrête pas à des concepts abstraits, mais qu'on découvre le processus continu, souvent obscur (latens processus — per minima), par lequel les choses reçoivent leur qualité déterminée \
Il en découla aussi un changement dans la théorie des conclusions. Tant qu'on avait eu affaire à un système de concepts subordonnés les uns aux autres, il avait semblé naturel de fonder la théorie des conclusions sur ce principe que ce qui entre dans un concept entre aussi dans ceux auxquels il est subordonné. La conclusion est alors une sorte de processus de subsomption qui arrive à son point culminant dans un concept suprême. Mais lorsqu'on attache de l'importance à ce que les concepts, aussi bien que les jugements, soient des chaînons du mouvement de la pensée se poursuivant toujours, il est naturel, ce qui s'accorde mieux du reste avec l'essence du jugement (32), de comprendre le jugement comme l'expression d'un rapport d'identité de sorte que la conclusion peut être amenée par une combinaison des différents jugements au moyen d'une substitution. Le mouvement de la pensée purement logique se rapproche en ceci de la pensée mathématique qui avance par des identités et des substitutions. Leibniz, dans sa logique de l'identité, a donné ainsi une expression caractéristique de la pensée moderne, même si la logique d'une époque postérieure a dû, à plusieurs égards, prendre une autre voie2. Il faut, en particulier, mettre en relief que Leibniz n'attacha pas sa logique à une doctrine des catégories et par suite négligea de voir qu'il y a beaucoup de rapports autres que celui de l'identité pouvant
1. Histoire de la philosophie moderne (traduction française) I, pages 138, 211-216.
2. Voir, à ce propos L. Couturat : La logique de Leibniz, p. 38G et suiv., p. 433 (F. Alcan). — Couturat ne voit pourtant pas que toutes les relations peuvent être exprimées comme prédicats.
être d'une grande importance pour le travail de la pensée (même si tous pouvaient s'exprimer d'une façon purement formelle par des prédicats dans des jugements identiques). Nous aurons plus tard l'occasion de comparer le rapport d'identité avec les autres rapports. Mais il est remarquable tque, pour Leibniz, l'identité ait été un instrument de pensée et n'ai! pas été un objet d'intuition mystique, comme «l'Idée de ressemblance» pour Platon (Phédori). On s'en aperçoit déjà dans sa définition de l'identité comme une possibilité de substitution : les concepts qui peuvent être mis à la place l'un de l'autre, sans que la validité en souffre (salva veritate) sont identiques. Il y a donc là une continuelle injonction à vérifier expérimentalement l'identité en s'assurant qu'elle peut être maintenue dans les ensembles spéciaux, particuliers, au milieu desquels apparaissent les concepts. C'est dans le monde de la multiplicité que le travail de la pensée doit s'exercer et la question est de savoir jusqu'où le rapport d'identité là peut se montrer.
Tandis que le platonisme était disposé à confondre la détermination des concepts avec l'explication des causes et par suite pouvait conduire à supposer qu'il y avait autant de « forces » que d'espèces de sujets, le concept de loi remplace de plus en plus, dans la pensée moderne, le concept de force, ou plutôt ce concept est subordonné au premier. Dans le système de la nature d'Aristote, la nature formait une série de degrés, qui contenaient chacun la possibilité ou la force (Sùvafjuç) du suivant. Mais sur cette possibilité, on ne savait rien autre si ce n'est justement qu'elle était... la possibilité ou la force de ce qui venait après. Il y eut donc autant de possibilités qu'il y avait de réalités. Les différences qualitatives étaient expliquées par un aussi grand nombre de qualitates occultæ. La scolastique qui, dans bien des domaines, dura bien au delà du moyen âge, vivait sur cette espèce d'explication de mots. Lorsque avant tout il s'agit de trouver une loi, c'est-à-dire un jugement qui exprime la dépendance d'un phénomène vis-à-vis d'un autre, il n'est pas nécessaire pour cela d'abandonner le concept de force ; il désigne alors ce qui, dans le phénomène précédent, contient la cause de l'apparition du phénomène suivant, la propriété qu'a un phénomène de vous permettre de prévoir l'appa-
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rition d'un autre. Leibniz sent bien que le concept de force ne contient aucune explication, mais incite seulement à chercher pourquoi le passage à un nouveau phénomène arrive précisément dans telles conditions déterminées. Le concept de force est fondé, dans chacun des cas, sur la loi qui gouverne un pareil passage1.
50. — La nouvelle conception scientifique ne pouvait être appliquée immédiatement dans tous les domaines et ce fut d'une importance décisive pour le problème philosophique dans le siècle qui suivit celui de la Renaissance, qu'il y eût quelques domaines scientifiques dans lesquels son application fût spécialement facile. Ils prirent naturellement le pas sur tous les autres dans la conception scientifique du monde. Ce fut la théorie du mouvement et la mécanique qui déterminèrent la conception du monde dans les grands systèmes duxvir5 siècle. Les différences de qualité et d'individualité s'y effacèrent devant les lois universelles. Leibnizmarque la transition de cette époque à une nouvelle période en ce qu'il met en lumière le concept de l'individualité et ne demande pas seulement qu'il soit démontré une connexité continuelle et une soumission absolue aux lois entre tous les êtres existant, mais qu'elle le soit aussi dans le petit monde formé par chaque être individuel. Dans l'être particulier des changements ont lieu et, si nous pouvions trouver la loi de ces changements, nous aurions par là déterminé le caractère distinctif de chaque être : « La loi du changement fait l'individualité de chaque substance particulière. » (Lettre à Basnage, 1698.)
Tandis que, peu à peu, nous passons, dans la série des sciences, du formel au réel, plus la connaissance devient difficile, plus nous nous arrêtons devant l'expérience, incapables de venir à bout de l'action réciproque de la déduction et de l'induction. Le rapport inverse entre le contenu du concept et sa complexion se montre ici dans toute sa signification ; plus les sujets que nous avons devant nous sont simples, plus il est
1. Histoire de la philosophie moderne (traduction française), I, p. 381. Dans un fragment publié par M. L. Couturat, Leibniz dit : Vis activa nihil aliud dicit quam id, quo sequitur transitio, sed non explicat in quo consistât. [Bulletin de la Société française de Philosophie, II, p. 88 et suiv);
facile de former des concepts et des lois ; plus [ils sont concrets et compliqués, plus nous nous arrêtons à de pures descriptions età des caractéristiques de propriétés individuelles. Labiologie, la psychologie et la sociologie offrent une difficulté croissante pour ce qui est de la connaissance des lois.
La pensée moderne n'a pas renié le platonisme. De même que les Grecs cherchaient des idées universelles, la science moderne cherche des lois universelles. Et là se montre l'unité de la pensée humaine sous toutes ses formes. Pourtant il n'est pas juste de soutenir avec M. Henri Bergson que la conception de la science moderne n'a avec la science antique qu'une différence de degré. Il fonde son affirmation sur ce que, de même que les « idées» signifiaient des concepts généraux des choses, les lois modernes désignent des concepts généraux des changements. Le progrès de la pensée moderne vient, à son avis, de ce qu elle a compris le temps comme élément. Mais, cependant, pour elle, l'essentiel sera toujours le générel et l'abstrait, et non le singulier et l'individuel *. Ici il faut faire remarquer que plus la science moderne devient consciente du but vers lequel elle tend, plus elle est convaincue que sa tache est de se servir des lois et des concepts généraux comme de moyens et de voies lui permettant de comprendre les sujets individuels et historiques. C est l'intelligence des totalités individuelles qui est le dernier but de la science et les pensées les plus pauvres de contenu, mais en même temps les plus étendues, doivent servir à la diriger vers ce but. La « loi du changement qui constitue l'individualité de la substance particulière » est l'idéal le plus élevé de la pensée moderne. C'est pourquoi il y a une différence de principe entre la conception antique et la conception moderne de la science ; de plus le monde de problèmes est devenu aujourd'hui beaucoup plus vaste qu'il ne pouvait l'être pour la pensée antique. Non seulement la voie, mais aussi le but est différent. La théorie des catégories nous donnera l'occasion de reprendre cette question.
La science moderne sait que la conception du monde est prise d'un point déterminé de l'espace infini. Copernic et Gior-