DES CATÉGORIES
51. Dans l'exposé psychologique et historique que nous avons donné, nous avons appris à connaître les différents degrés par lesquels avance la pensée. C'est par le travail que, ici comme partout, nous découvrons l'énergie. La sensation, l'intuition (avec l'association) et le jugement formaient, au point de vue psychologique, les degrés les plus importants et l'ascension, d'échelon en échelon, déterminait une conscience toujours plus claire des sujets, des éléments et de leurs rapports réciproques. Historiquement le rapport entre les sujets et leur interprétation était la chose essentielle et l'idéal était que l'interprétation résultât de l'élucidation des sujets l'un par l'autre, idéal qui pourtant ramenait à des hypothèses déterminées.
Je me propose maintenant de passeren revue les formes fondamentales avec lesquelles travaille la pensée et qui sont les conditions auxquelles elle est attachée par sa nature. On a appelé, depuis l'antiquité, ces formes fondamentales de la pensée «catégories».
Le mot catégorie désigne, d'après l'usage fixé par Aristote, l'affirmation, le prédicat. Il y a, par suite, si l'on entend ce mot dans son sens le plus large, un nombre infini de catégories. Mais en philosophie on comprend, par catégorie, un prédicat fondamental, un concept fondamental, et la théorie des catégories a pour objet d'assembler et d'ordonner les prédicats qui, plus ou moins consciemment, sont appliqués par la pensée dans les différents domaines où elle travaille et de les ramener
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à certaines formes fondamentales naturellement apparentées, mais pourtant distinctives.
La théorie des catégories occupe une position centrale dans la philosophie. Elle touche, d'une part à la connaissance acquise, de sorte qu'à la fois la psychologie delà connaissance, et l'histoire de la science présentent son évolution ; d'autre part, elle pousse à traiter le problème philosophique qui cherche à déterminer jusqu'où l'affirmation dont nous disposons peut nous conduire.
Les catégories, dans le travail de la pensée, satisfont involontairement les exigences des sujets. Elles surgissent isolément pour remplir certaines exigences spéciales ou pour répondre à des questions du moment et, seulement après, une autre question peut se poser, celle de savoir si leur signification est limitée à un seul domaine, à une seule situation ou si elle peut s'étendre au delà. Alors il s'agit de les rassembler, de montrer leur connexité mutuelle, ainsi que leur connexité avec la nature de la pensée humaine et ses problèmes, puis de les ramener à des formes aussi simples que possible et en aussi petit nombre que possible.
Les tentatives les plus importantes faites en ce sens sont, à une distance de plusieurs milliers d'années, celles d'Aristote et de Kant. Tous les autres essais, aussi bien que celui que je vais faire à mon tour, ne sont que des modifications de ces deux modèles qui s'efforcent de leur donner un fondement plus exact et une connexité plus étroite. Les deux maîtres de la théorie des catégories partaient d'une analyse des jugements, très naturellement, puisque les prédicats n'apparaissaient que dans le jugement. Les prédicats fondamentaux devaient être les déterminations qui reviennent constamment dans les jugements que les sujets nous donnent l'occasion de prononcer. Une analyse des différentes affirmations que peut contenir un jugement ou des différentes espèces de jugements qui peuvent être prononcés était nécessaire pour trouver les prédicats fondamentaux. Aristote suit un chemin, Kant l'autre.
52. — Le jugement, ainsi que nous l'avons vu, n'est pas la première forme sous laquelle les sujets nous apparaissent. Le jugement présuppose l'intuition — sensation, souvenir ouima-
gination. Dans l'intuition, les sujets s'ordonnent spontanément en nous et pour nous ; déjà dans la formation de l'intuition agit l'énergie psychique qui pourra apparaître plus tard dans-— la formation du jugement. Avec l'intuition, que ce soit la sensation, le souvenir ou l'imagination, la multiplicité se classe spontanément; une forme totale est fournie. L'apparition de toute perception nouvelle est une rupture de l'état donné de la conscience et un travail se fait involontairement pour ranger, dans l'ensemble, les nouveaux sujets et les nouveaux éléments (le nouveau discernable) . La conscience demeure aussi longtemps que possible dans l'intuition, c'est-à-dire dans l'une des trois formes nommées ci-dessus qui d'ordinaire ne sont distinguées l'une de l'autre qu'à un degré postérieur. Mais lorsque arrivent des changements qui ne peuvent plus être répartis sous la formé de l'intuition immobile, commence un nouveau travail qui a pour objet une nouvelle espèce de relations. La réflexion est éveillée, l'attention se porte de sujet en sujet, d'élément en élément, fait ressortir chacun d'eux avec ce qu'il y a de particulier et cherche, par cette analyse, à trouver une nouvelle ordonnance des sujets. Par cette voie, le jugement peut apparaître à la place de l'intuition.
Dans la formation du jugement, le mouvement de la pensée va, comme nous l'avons vu, d'un fondement donné ou supposé, d'une façon plus ou moins indéterminée, le sujet, à une détermination plus précise, le prédicat. Nous pensons par prédicats ou plutôt en affirmant (prœdicare). Dans le jugement, une des branches du compas se pose ou est posée sur un seul point et on cherche la place où doit être mise l'autre branche. Une théorie des catégories est possible lorsque toutes les déterminations spéciales ou prédicats peuvent se ranger sous un certain nombre de prédicats fondamentaux qui reviennent toujours. Les catégories sont les formes principales qui contiennent les questions de décision et de détermination (voir 26 et 31).
Lorsqu'un sujet apparaît dans ma sensation, dans mon sou» venir ou dans mon imagination, je fais involontairement les questions suivantes :
Est-ce la même chose qu'une chose que je connais?
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Gela ressemble-t-il à une chose que je connais?
Si cela diffère de quelque chose que je connais, cette différence est-elle une différence d'espèce, de temps, de nombre, de degré ou de lieu ?
Cela contredit-il quelque chose que je connaisse ?
Cela peut-il être dérivé de quelque chose que je connaisse ou quelque chose que je connais en est-il dérivé?
Est-ce la cause de quelque chose que je connais ou quelque chose que je connais en est-il la cause ?
Est-ce une partie de quelque chose que je connais ou quelque chose que je connais en fait-il partie ?
Par quelles différentes formes intermédiaires est-ce devenu ce que c'est?
Quelle en est la valeur? Est-ce le facteur de quelque valeur que je connaisse ou cela désigne-t-il un plus haut degré de valeur que j'aie jamais connu ?
Dans nos précédentes recherches historiques et psychologiques, nous avons à différents moments rencontré des sujets qui donnaient occasion à de pareilles questions. Nous ne déciderons pas si ce tableau nous indique toutes les catégories. 11 est impossible de prouver que n'importe quelle liste de catégories soit complète, quoique Aristote, Kant et leurs successeurs aient regardé comme possible d'établir des systèmes décisifs de catégories. Nous formons nos jugements sur la base de l'intuition et il peut toujours apparaître dans l'intuition de nouveaux sujets et de nouveaux éléments demandant de nouveaux jugements et de nouveaux prédicats. Le fondement involontaire et souvent obscur du travail d'analyse de la pensée peut changer sans que, d'abord, nous soyons à môme du dire jusqu'où ira ce changement, et une question tout à fait nouvelle peut en sortir. Et même si le fondement ne change pas, on ne peut jamais prouver qu'il soit épuisé par les jugements que nous avons formulés avec conscience et exactitude. La réflexion puise constamment à une source dont l'origine est cachée. L'histoire montre que les catégories peuvent surgir et disparaître par suite de la transformation du fondement ou parce que des éléments ou des sujets jusque-là inaperçus ont soudain attiré l'attention. Un exposé de la théorie
des catégories ne peut avoir de valeur que pour un certain stade de l'évolution de la connaissance. Son intérêt est d'être une sorte de bilan qui peut conduire à une claire intelligence des problèmes.
Il faut (voir 3-4) bien distinguer entre la réflexion et le fondement qui en fait la matière. La réflexion peut être obligée de faire des distinctions et de maintenir des différences qui ne se peuvent montrer sans plus, dans le fondement, ni actuellement ni virtuellement. Naturellement il faut qu'il y ait occasion de poser ces distinctions et qu'on arrive à les justifier : mais elles peuvent se proposer sous une autre forme. 11 y a analogie, non identité entre l'intuition et le jugement. Ce sont deux formes de l'énergie psychique qui, à tous les degrés, luttent pour atteindre la connexité et l'équilibre ; mais ce sont deux expressions différentes de la même énergie.
On ne peut que dans la vie de la conscience la plus claire distinguer par exemple comme Kant la matière de la forme ou, comme M. Stumpfrafaitrécemment, distinguer les phénomènes des fonctions (voir 5). Dans la vie de l'âme spontanée, cette différence n'apparaît pas. On dira peut-être que les fonctions sont là, même si on ne s'en aperçoit pas et même si elles ne sont pas mises en opposition avec les phénomènes. Mais en tout cas, si un état apparaît comme un tout sans parties ou si l'analyse y a marqué des distinctions, si, pour se servir de l'expression de M. Stumpf, il apparaît « non disséqué » ou « disséqué », la différence est grande. Il y a une différence qualitative entre ces deux formes, même si nous pouvons les comprendre comme les formes d'une seule et même énergie à divers degrés.
Cette différence fait que la théorie des catégories, si importante que soit sa connexité avec la psychologie, aussi bien qu'avec l'histoire des sciences, ne peut être regardée, sans plus, comme une partie de la psychologie. Elle est placée entre la psychologie et la théorie delà connaissance. — En opposition avec le psychologisme, qui anéantit la différence entre les deux disciplines, on constate, dans l'histoire delà pensée, une continuelle tendance à donner à la théorie des catégories une signification métaphysique. On voit dans les concepts fonda-
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mentaux de l'esprit humain une révélation immédiate de l'essence intime de l'existence. La théorie platonicienne des idées est le plus grand exemple de cette disposition qui reparaîtra plus tard sous différentes formes, non seulement chez des philosophes comme Spinoza et Hegel, mais aussi chez des savants comme Newton (surtout dans sa conception du Spatium absolutum comme sensorium deï). La théorie des catégories peut être appelée une théorie descriptive de la connaissance et par conséquent ses points de vue sont autres que ceux de la psychologie et de la métaphysique.
53. — L'histoire de la théorie des catégories servira, par quelques-uns de ses traits, à jeter de la lumière sur son importance. Je commence par les deux grands maîtres de la pensée grecque. L'opposition entre Platon et Aristote apparaît ici d'une façon caractéristique et instructive.
Pour Platon, le plus grand fait de la pensée et de la vie était qu'il fût possible de former des concepts capables d'enfermer la multiplicité des sujets. Sa philosophie était une continuelle ascension vers la sphère des idées, des concepts (voir 44). Il créa un monde de prédicats sortant du fondement obscur et chaotique des sujets. Sa pensée a sa patrie dans le monde des prédicats, non dans celui des sujets. Gela signifie en vérité que les prédicats sont l'œuvre et la propriété de la pensée. Platon n'oublie qu'une chose, c'est que les sujets sont de continuelles conditions et que, dans le jugement, il y a une action réciproque perpétuelle du sujet et du prédicat de sorte que dans le jugement achevé ils se déterminent l'un l'autre (voir 33-35).
Chez Platon, toutes les idées ne sent pas sur la même ligne. Maintes fois il revient, dans ses dialogues, à une classe d'idées inséparables de l'activité de la pensée, à quelques sujets qu'elles se rapportent. U est, comme nous l'avons déjà vu, un des prédécesseurs de la théorie de la synthèse. L'âme doit pouvoir opérer une concentration, si vraiment elle peut avoir des sensations de différentes espèces et les comparer. Et par cette récapitulation et cette comparaison même, certains prédicats qui expriment les rapports constatés sont employés ; ce sont l'être et le non-être, la ressemblance et la dissemblance, l'identité et la différence, les concepts de nombre. C'est par l'emploi
des formes exprimées dans ces concepts que la pensée monte des sujets aux idées et les concepts énumérés ci-dessus sont par cela même les idées les plus fondamentales (Théélète). Le jugement serait alors un lien (cjhtc)vOx^) par lequel les idées seraient déterminées dans leur rapport réciproque (Le Sophiste).
Dans sa dernière période, la pythagoricienne, il a cherché à ordonner les concepts fondamentaux en une série analogue à la série des nombres. Mais on ne sait rien de sûr au sujet de cet essai. La théorie des catégories 'ne se trouve vraiment, pour la première fois, que chez le penseur qui a introduit le mot même de catégorie.
Dans ses divers écrits, Aristote se sert de quelques concepts qui désignent les points de vue les plus généraux qui puissent être employés dans des recherches d'un genre spécial, quel que soit leur objet. Nulle part cependant il ne les a mis, comme Platon, dans une relation intérieure, avec l'activité même de la pensée et dans le traité des Catégories (que ce soit l'œuvre propre d'Aristote ou qu'il l'ait inspirée) où il les examine d'une façon particulière, il les place tous les dix à la suite les uns des autres, d'une façon tout à fait extérieure, en manière de catalogue. Pourtant il est vraisemblable qu'il les a acquis par l'analyse d'un certain nombre de jugements.
Il y a d'abord, dans la série des catégories, le concept de chose (essence, substance : oùaia; x6 ûicoxeî^evov.) Et néanmoins ce n'est proprement pas une catégorie, car le concept de chose ne peutservir de prédicat, ne peut être affirmé de quoi que ce soit. C'est la base dont la détermination est cherchée au moyen des neuf autres catégories. En soi-même, on ne peut le désigner que négativement, c'est-à-dire comme ce dont on ne peut rien affirmer et ainsi il faut le montrer dans l'intuition. Aristote, par là, a caractérisé d'une façon frappante la base continuelle de la pensée, cela justement qui sera déterminé par le travail de la pensée elle-même, mais qui, auparavant, n'a pas de détermination. Toute détermination positive est déjà un prédicat, et «l'essence » devrait être justement cela que le prédicat devrait déterminer. En opposition avec Platon, Aristote accorde une grande importance à ce fondement perpétuel, tandis que Platon l'oublie dans son enthousiasme pour les
idées qui cependant étaient proprement ses prédicats. Ici se montre le caractère réaliste de la philosophie d'Aristote. Il a le sens très vif que la pensée travaille toujours sur des sujets qui lui sont précédemment donnés.
Le sujet, le donné, est toujours un individuel (axo^ov xai ëv àpiQjxw. Catégories c,5). Il n'y a que l'individuel qui existe. La pensée trouve là une de ses limites, elle a besoin d'un point de départ qui lui-même ne puisse servir à déterminer autre chose ! Il nous estimpossible d'aller au delà. Nous trouvons des analogies à ce concept dans la théorie absolue des atomes, dans la substance de Spinoza, dans les monades de Leibniz, dans « la chose en soi » de Kant, de même que dans le concept de Dieu dans les religions supérieures (voir 24-25). Aristote veut que la pensée se termine d'une façon absolue. L'une de ses limites est donc la «substance», l'autre est constituée par les principes (àpxaQ qui conditionnent tout jugement et toute conclusion, et qui, par suite, ne peuvent eux-mêmes être prouvés. {Dernières Analytiques, 1,22).
Les (autres) neuf catégories sont la quantité, la qualité, la relation (-rccdç -ci), l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation et l'avoir (la possession d'une propriété). Aristote regarde cette liste comme complète quoiqu'il ne montre pas la nécessité que ces catégories-là justement, ni moins que celles-là, ni plus, soient données. Il les considère comme irréductibles, indépendantes, ne pouvant être regardées d'un seul point de vue, mais se trouvant dans un rapport réciproque d'analogie. Il ne parle avec détail que des trois premières (la quantité, la qualité et la relation).
La catégorie de relation (détermination de rapport) est particulièrement intéressante, surtout si on la rapproche de la théorie des catégories de Platon. Il donne comme exemple le rapport d'égalité et le rapport d'inégalité, le rapport de nombre, la cause et l'effet, la connaissance et le connu. Ce sont les rapports qui précisément avaient leur racine dans l'activité de récapitulation et de comparaison de la pensée que Platon avait posée comme base K La qualité, la quantité, et les six
1. Voir pour plus de détails au sujet du concept de relation chez Aristote : Trendelenburg : Geschichte der Kategorienlehre, p. 117-129. —
dernières catégories, quelque peu confuses, pourraient être, à l'aide de considérations plus précises, rangées dans la catégorie de relation, et on verra plus loin que, dans les temps modernes, on a voulu faire de la relation la première et la plus étendue des catégories. Aristote ne l'a pas essayé, bien qu'un grand nombre de ses exemples puissent amener à cette conclusion. Et il faut certainement en chercher la raison en ceci qu'il n'a pas (en tout cas pas dans celles de ses œuvres que nous possédons) essayé de mettre les catégories dans une connexité naturelle avec le mode d'action delà pensée en général.
Il n'est pas nécessaire, pour atteindre le but que je me propose, d'examiner les changements que subit dans l'antiquité la théorie des catégories. C'était cependant un signe des temps caractéristique pour le développement intellectuel que le dernier penseur de l'antiquité, Plotin, ait limité la valeur des catégories au monde sensible. Dans le monde supra-sensible disparaissent les différences et les oppositions que désignent les catégories aussi bien que la différence même entre la substance et ses prédicats. Tout y est dans une unité intérieure et et dans une harmonieuse plénitude. Néanmoins quand Plotin voulait penser quelque chose appartenant à ce monde suprasensible, il avait besoin de se servir de quelques-unes des catégories, mais elles prenaient alors pour lui une signification plus ou moins mystique *. La théologie chrétienne a fait de même. Augustin se reproche, dans ses Confessions (IV, 16), d'avoir été trop occupé de la théorie d'Aristote sur les catégories (decem prœdicamenta) qui ne pouvaient servir à penser Dieu en qui on ne peut séparer l'essence et les qualités. Dieu ne peut être soumis (subjectum) à ses propres qualités ; on ne saurait, par exemple, le distinguer de sa bonté. Ici apparaît clairement la difficulté que toute pensée théologique doit vaincre. Et ce furent les néoplatoniciens qui la sentirent les premiers.
Malgré ces modifications, la théorie des catégories a régné
G. Grote (Aristote I, p. 115-122) montre que la relation est la base des autres catégories.
1 . Voir Arthur Drews : Plotin und der Untergang der antiken Wellanschauung (1907), p. 158-173.
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pendant des siècles et on peut encore aujourd'hui sans cesse constater ses effets et ses conséquences.
La tentative la plus remarquable qui ait été faite depuis Aristote pour établir une théorie des catégories est due à Kant et son essai a fait époque. Pour les détails de sa classification des catégories, je dois renvoyer à mon mémoire Om Kontinuiteten i Kants filosofiske Udmklingsgang. {De la continuité dans Vévolution philosophique de Kant), (Vid.Selsk, Skr.. VI1) et à mon ouvrage sur Y Histoire de la philosophie moderne 2. Je ne marquerai ici que quelques traits essentiels.
Kant fait dériver, consciemment, les prédicats fondamentaux ou catégories de la fonction du jugement. Par là, il comprend le jugement comme issu d'une action qui assemble, d'une synthèse et, en outre, il voit dans la synthèse une action qui est au fond de toute conscience, que nous le remarquions ou non ; de la sorte, il a mis la théorie des catégories dans la connexité la plus étroite avec la nature de la conscience humaine.
Aussi Kant voit-il très clairement que les catégories ne sont d'abord que des formes de notre pensée, tandis qu'Aristote les comprenait, d'une façon immédiate, comme des prédicats de l'existence (xaTYjyopiai toïï ô'vtoç, Catégories c, 2.) Après avoir posé les catégories, Kant recherche comment, de quel droit et dans quelle étendue, on peut dire qu'elles conduisent à une connaissance valable . Il distingue aussi d'une façon déterminée entre le fait que nous travaillons avec certaines formes de la pensée et la validité de la connaissance que nous acquérons par leur moyen.
Kant était convaincu qu'un nombre déterminé de catégories sont fondées nécessairement sur la nature de la pensée. Il appuyait sa conviction sur ce qu'il y a un nombre déterminé de classes de jugements d'espèces différentes et qu'à chaque classe doit répondre une catégorie,. Ainsi, par exemple, les jugements négatifs forment une classe de même que les jugements quantitatifs. D'après ce que nous avons montré précédemment (26, 32), il ne peut être question ici d'une différence
1. Traduction allemande dans Arc hiv fur Geschichte der Philosophie,