‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 25 sur 60 · La Science et L'Hypothèse, p · texte numérisé non relu

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bas que les franches oppositions que suppose la discontinuité. Delà naissent de grands problèmes. Ainsi quand une nouvelle propriété psychique, unenouvelle tendance psychique se dévoile soudain, on se demande s'il peut y avoir eu auparavant une continuité telle qu'on l'avait supposée. Dans le domaine de la matière, la découverte de la radio-activité, dans le domaine biologique, la démonstration des mutations conduit à des questions analogues.

On n'a pourtant aucune raison de nier que la discontinuité ne soit dans la vie de la conscience une propriété primordiale à égal titre que la continuité. Ce serait à tort qu'avec quelques philosophes de nos jours (voir 3), on comprendrait la discontinuité comme un produit plus ou moins artificiel de l'attention et de la réflexion, ayant pour cause des motifs pratiques. La conscience consiste en une lutte continuelle de la continuité avec la discontinuité, et cela s'applique spécialement à la vie de la pensée. L'expérience de la différence, de l'opposition et de l'interruption est aussi élémentaire que l'expérience de la transition insensible, glissante. Et l'expérience de la discontinuité est même considérée, au point de vue de la biologie pratique, comme bien plus significative parce qu'elle est un réveil qui peut dégager de l'énergie. L'expérience nous montre autant de lutte et de tension qu'elle nous montre d'harmonie et de continuité entre les différentes tendances de la vie et de la conscience ; sans cela il n'y aurait pas de résistance à vaincre, pas de tâche pour l'énergie psychique. Les différences appartiennent à la vie, pas seulement à la réflexion. Et quand elles présentent les relations les plus claires, la réflexion les emploie à élucider les états et les sujets continus. C'est un trait que nous retrouvons perpétuellement dans notre connaissance, qu'un côté ou une partie de notre expérience serve à éclairer d'autres côtés ou d'autres parties par la voie de l'analogie.

Inversement la continuité sert aussi à éclairer la discontinuité. Les différences données, les oppositions et les rapports de tension deviennent clairs par la découverte ou la supposition de membres intermédiaires ou de transitions en aussi grand nombre que possible, de sorte que, finalement, les difïé-

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rences deviennent infiniment petites. On cherche à comprendre les sujets ou éléments qui sont en opposition marquée les uns avec les autres comme des points extrêmes de séries connexes. Même le choc ou le bond par lequel la sensation et la pensée commencent est mis dans un rapport de continuité avec d'autres sujets et d'autres éléments existant dans la vie de la conscience ou en dehors. Ce qui, en apparence, est casuel dans le point de départ, disparaît. De cette façon, le principe de continuité a toujours été, dans l'histoire des sciences, un grand principe de découverte en ceci qu'en l'appliquant on essaye de donner au rapport une fois découvert une aussi grande extension que possible. L'imagination scientifique travaille, d'après ce principe, jusqu'à ce que la réflexion de nouveau montre la discontinuité. Ainsi Newton se demanda si la force qui fait tomber la pierre sur la terre ne devait pas agir aussi sur la lune et il étendit cette question à tous les corps les uns par rapport aux autres. Par toutes les représentations et toutes les conclusions se rapportant au passé de l'homme, au passé de la vie, au passé de la nature en général, nous inférons des forces et des lois que nous connaissons maintenant et dont la validité nous est prouvée. Le principe qui y est contenu, le principe d'actualité, n'est qu'une forme particulière du principe de continuité. Là se manifeste une expansion que la psychologie ne montre pas seulement dans ce qui regarde la vie de la pensée, mais aussi dans ce qui touche à celle des sentiments. Ainsi une disposition provoquée par un phénomène spécial a une tendance à s'étendre à tout l'état sentimental tant que cette disposition ne rencontre pas une autre disposition venue d'ailleurs.

La pensée a ainsi sa tâche, aussi bien quand il y a trop d'intermédiaires que lorsqu'il y en a trop peu. Elle cherche à faire la continuité discontinue et la discontinuité continue et ces deux processus, opposés en apparence, sont mutuellement dans la plus étroite connexité. Dans l'un et l'autre, la pensée avance par une réunion dans des relations déterminées.

60. — Si l'on cherche une détermination plus circonscrite de la relation, en dehors de ce qu'elle peut être continue ou discontinue, il apparaît que, dans les cas particuliers, elle

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peut être ou un rapport cle ressemblance ou un rapport de différence. C'était déjà une chose supposée dans ce que nous avons dit touchant le rapport de continuité. Car la continuité est un rapport de ressemblance dans une multiplicité qui n'est pas comprise comme une multiplicité, parce que la différence n'y est pas marquée, et la discontinuité suppose une certaine différence dans une multiplicité.

L'idée que toute pensée est une proposition de rapport, s'exprime plus exactement en disant que toute pensée est une comparaison (voir déjà 2). On peut dire aussi que dans toute sensation et dans toute intuition, c'est un rapport de ressemblance et de différence qui détermine l'apparition des sujets et des éléments particuliers et la manière dont ils sont liés (voir 11 ; 14; il). Il y a une analogie entre ces fonctions les plus élémentaires et le jugement. Mais pour le moment, nous nous en tiendrons surtout au dernier, parce que là les rapports sont plus facilement accessibles et parce que le jugement est d'une importance décisive pour le développement ultérieur de la connaissance. Tout jugement exprime à la fois un rapport de ressemblance et un rapport de différence. En dépit delà différence entre le sujet et le prédicat, nous avons pourtant dans le prédicat le sujet lui-même vu d'un nouveau côté ou sous une nouvelle forme. C'est le rapport de différence qui rend le jugement possible et lui donne son contenu, mais le jugement est justement une victoire sur la différence, en ce sens qu'il l'anéantit ou la limite.

Nous avons déjà eu l'occasion de parler des différentes espèces ou des différents degrés de ressemblance : identité, uniformité, ressemblance complexe, ressemblance de qualité et ressemblance de rapports (analogie) (21). Nous traiterons, dans ce qui va suivre, des différentes espèces ou des différents degrés de différences, puisque ce sont les uns et les autres qui sont l'origine de catégories plus spéciales.

On ne prouve que tous les rapports ne sont jamais que des rapports de ressemblance et de différence que par ce que dans chacun des cas qui se présente, on trouve ces rapports au moyen de l'analyse. Quelques philosophes ne sont pas d'avis que toute synthèse et tout établissement de rapports soit une Hôpfding. — Pensée. \ i

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comparaison. Ainsi M. Th. Lipps 1 affirme qu'il faut distinguer le jugement de concentration du jugement de comparaison; dans celui-là, une multiplicité est réunie dans une totalité ; dans celui-ci, différents sujets sont mis dans une comparaison mutuelle. Nous prononçons un jugement de comparaison quand nous affirmons qu'un ton est plus haut que l'autre. Lorsque nous disons par exemple : «C'estun arbre», nous prononçons un jugement de concentration dans lequel, dit M. Lipps, la multiplicité donnée, « ce», est concentrée avec le mot arbre dans une unité objective et nécessaire ; ce jugement de dénomination renferme la certitude que lorsque cette dénomination sera appliquée, je penserai cette multiplicité comme une seule chose. — A ce sujet, il faut d'abord faire remarquer que le différent seul peut être appelé multiple et être réuni en un tout. Si les éléments du sujet donné étaient absolument identiques pour la qualité, le temps et le lieu, il n'y aurait pas de multiplicité; le sujet serait alors une unité absolue. Le rapport de différence est présupposé. Par suite, il y a, dans la dénomination même, une hypothèse de ressemblance entre le sujet (ce) et d'autres sujets, et c'est cette ressemblance qu'exprime le prédicat. Enfin, il faut que le sujet, pour que ses éléments puissent s'assembler sous un commun prédicat, soit déjà séparé des autres sujets comme quelque chose en soi (voir 30 et suiv.). Il y a donc là, au fond, un rapport de différence.

L'opposition entre l'unité et la multiplicité se manifeste toujours comme une opposition entre des ressemblances et des différences. Dans cette opposition intervient l'intérêt ou le but qui y conduit la pensée. Il coopère, dans les cas particuliers, pour déterminer quel groupe sera formé, quel sujet sera choisi pour être déterminé, par conséquent quelle différence sera faite ; et il agit dans le choix du point de vue d'après lequel on considère le sujet. Le sujet choisi (le groupe) répond au sujet du jugement, le point de vue à son prédicat. Au lieu de dire : « C'est un arbre», j'aurais pu, en le considérant sous un autre rapport, dire du même «c'», « c'est dur», ou « c'est quelque chose autour duquel je dois tourner». Et de même,

i. Grunzuge der Logik (1893), p. 93-95.

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j'aurais pu, en me basant sur un autre rapport, former un groupe différent, de façon que « ce » soit devenu, par exemple, l'arbre avec la terre dans laquelle il pousse, avec les oiseaux qui construisent leurs nids dans ses branches, les insectes qui rampent sur son écorce, etc. Le sujet devient alors tout un petit monde. On néglige facilement de voir que le sujet du jugement présuppose déjà une distinction parce qu'il peut rester dans une indétermination relative — étant considéré comme connu et par suite non exprimé — et parce que l'acte de distinction a été accompli avant et peut-être d'une façon spontanée.

61 . — Nous ordonnons spontanément les multiplicités données d'après leurs ressemblances et leurs différences ; c'est naturellement le premier pas de notre connaissance. Il s'agit de savoir ce que serait une parfaite ordonnance et si elle est toujours possible. Dans la théorie des catégories comme théorie descriptive de la connaissance, nous n'avons à faire qu'avec les ordonnances possibles ; la question de la valeur appartient au problème de la connaissance.

A la place du mot ordonnance, pour plus de simplicité, je me servirai, dans ce qui suivra, du mot de série quoique, d'habitude, ce mot soit pris en logique dans une acception plus étroite, c'est-à-dire qu'on l'applique à des ordonnances qui rendent possible la conclusion et l'évaluation (voir 33). La théorie de la connaissance doit rechercher s'il n'y a pas d'autres alternatives que celles qui fondent la possibilité de la science. Une va pas de soi que partout, dans tous les temps et dans tous les domaines, on puisse former des ordonnances qui rendent possibles des conclusions, et par suite la science. Nous n'avons pas le droit de fixer à l'avance la rationalité des sujets. 11 n'est pas certain, comme nous l'avons vu (35, 52), que la pensée puisse épuiser tout le contenu de la sensation, de l'intuition et de l'association par la forme transparente du jugement. Et nous ne sommes pas sûrs non plus que nos sensations et nos souvenirs puissent épuiser quoi que ce soit. Nous avons des motifs de croire qu'ils sont toujours fragmentaires. Nos sujets sont fatalementlimités. Pour cette raison déjà, on peut penser des ordonnances et des séries d'une espèce imparfaite auxquelles pourtant la pensée doit s'arrêter. La théorie des catégories a donc

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besoin d'une recherche, d'une orientation à l'égard des séries de ressemblances et de différences possibles en elles-mêmes.

Lorsque j'essaye d'ordonner une multiplicité de sujets ou d'éléments d'après leur ressemblance ou leur différence, je m'aperçois que les membres de la série qui est formée peuvent se trouver dans des rapports très divers les uns vis-à-vis des autres. Il y a trois sortes de rapports qui sont surtout importants. Il est possible de former une série qui ait cette propriété qu'on en puisse sortir n'importe quel membre sans que le rapport trouvé de ressemblance ou de différence entre les membres qui demeurent soit changé. Augustus de Morgan1 aappelé cette série, une série transitive. William James l'a définie comme une série qui permet la comparaison médiate 2. Et il est possible de former une série telle que n'importe quel membre puisse être interverti avec le membre voisin sans que le rapport de ressemblance ou de différence soit changé. J'appellerai cette série convertible. Dans une série transitive ABGD... B peut tomber et le rapport entre A et G doit être le même qu'entre A et B et qu'entre B et G. Dans une série convertible ABGD... B et G par exemple peuvent être intervertis et le rapport entre A et G, G et B, B et Dêtre le même qu'entre A et D, B et G, G et D.Une série convertible (dans la signification assignée ici à ce mot) doit être en même temps transitive. L'échange opère en partie comme un rejet. Enfin on peut former une série dans laquelle le rapport reste le même, qu'on suive la série dans un sens ou dans l'autre. Une série de ce genre peut être nommée symétrique . La série ABGD... est symétrique lorsque le rapport entre D et G est le même qu'entre C et D, le rapport entre G et B le même qu'entre B et G, et ainsi de suite. Une pareille série peut être intransitive, en particulier quand le membre voisin ne peut pas être changé. Parce que le rapport D-G est le même que le rapport C-D, il n'est pas dit que je puisse mettre D à la place de G quand il s'agit de

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