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C. — Les catégories formelles

72. — Quelle que soit ia chose à laquelle nous pensons, nous comparons. Dans toute expérience, il y a une comparaison spontanée ; le nouveau est ramené à ce qu'on a déjà expérimenté et si ce n'est pas possible, la nouveauté apparaît d'autant plus fortement grâce à l'opposition. 11 n'y a pas de description qui ne se fasse par l'indication de points de ressemblance et de différence entre un sujet et d'autres sujets ; les points de ressemblance et de différence sont ce que j'appelle les éléments. Il est indifférent qu'un sujet soit compris ou non comme « réel ». Le souvenir et l'imagination sont traités à cet égard comme la sensation.

Psychologiquement vu, le rapport de différence apparaît le

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premier, puisque c'est la condition pour qu'un sujet existe à nos yeux. Sentir, c'est distinguer. Un sujet doit saillir sur les autres sujets pour être compris ; il faut qu'il soit en relief. Il en est de même dans le monde du souvenir et de l'imagination. Lorsque le travail de la pensée remplace l'intuition immédiate, il y a effort pour faire ressortir les ressemblances. Nous avons distingué une suite de degrés qui conduisent la pensée du monde des différences à celui de l'identité (62-69). L'identité est l'idéal et la mesure de la pensée, la condition de toute formation de concept, de jugement et de conclusion. Il faut qu'à un point de vue ou à l'autre, les différents sujets soient regardés comme identiques pour qu'ils puissent entrer dans un concept commun. S'il n'y a une certaine identité entre la représentation qui sert de point de départ et la représentation terminale, on ne peut prononcer de jugement. Finalement, la conclusion n'est possible que par la substitution, par l'identité des concepts qui apparaissent dans différents jugements.

Tandis qu'au point de vue psychologique et historique, l'identité est une annulation de la différence, au point de vue logique, la différence est une annulation de l'identité qui est la norme de la pensée ; le différent est ce qui ne peut être substitué à autre chose, c'est l'irrationnel, en ceci que toute rationalité consiste dans la possibilité de substitution. L'identité est un rapport entre a et a, en dernier lieu le rapport d'un sujet avec lui-même. En opposition, il y a les rapports de qualité, d'une part la ressemblance de qualité {as. et o2), d'autre part, la différence de qualité (a et b) qui, toutes deux, excluent la substitution. Le travail de la pensée passe par-dessus les qualités pour rendre les substitutions possibles ou, en tout cas, pour refondre les ressemblances de qualités et les différences, de façon à ce qu'elles se rapprochent autant que possible de l'identité. Plus les séries deviennent continues, plus on est près de l'atteindre ; la différence n'apparaît alors que lorsque, par un bond, on compare les membres les plus éloignés de la série. On parvient ainsi à voir l'ensemble des sujets, à déjà les dominer, même si on n'arrive pas à une puissance absolument rationnelle sur eux. Si de telles séries ne peuvent pas être formées, il faut nous contenter d'un triage de ce qui ne HÔFFDiNG. — Pensée. 12

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peut être placé dans une série avec certains sujets. Nous employons donc alors la catégorie de négation (a et non a), laissant à l'avenir la possibilité de trouver un rapport positif. — C'est sous la catégorie de qualité que la deuxième, la troisième et la quatrième séries sont appliquées, tandis que la négation s'arrête à la chaotique. Si l'on réussit à établir le rapport qui répond aux cinquième, sixième et huitième séries, qui sont transitives, de telle manière, que les rapports ou les membres, ou l'un et l'autre, soient toujours identiques, la conclusion est possible et la rationalité entre en jeu. Quant à la série de réciprocité, la rationalité y joue aussi un rôle, pour autant que le rapport entre les membres deux à deux peut être retourné et pourtant demeurer identique. — Le schéma de la rationalité est A S B ^ G... répondant à la série des différences progressive, à la série d'identité partielle et absolue. Même la série de différences chaotique peut être expliquée comme une espèce de série de différences progressive : si A, B, C et D forment une série de différences chaotique, je sais alors que A est différentde G, qui est également différent de D. Un rayon de rationalité brille ainsi dans le chaos même des différences.

a) Identité.

73. — L'identité est un degré ou une espèce de ressemblance. C'est par une série de degrés de ressemblance que la pensée monte jusqu'à l'identité (Voir 21 et les séries allant de (1) à (6).

On a pensé que le rapport était inverse de sorte que le concept d'identité servait de base au concept de ressemblance. L'identité, a-t-on dit, ne peut être définie, mais la ressemblance peut l'être à l'aide de l'identité, c'est-à-dire comme le point de vue duquel l'identité trouve place ; la ressemblance est le rapport existant entre des choses qui appartiennent à la même espèce *. Mais alors il faut demander comment se forment en nous les concepts d'espèce. Le concept d'espèce ne signifiet-il pas qu'il y a certains points de vue d'où l'on peut regarder es choses dont il s'agit comme identiques, en sorte qu'on peut jes mettre l'une à la place de l'autre ? Et c'est là justement la

i. Husserl : Logische Untersuchungen, II, p. 112 et suiv.

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définition de l'identité (voir 49 et 69) qui peut donc très bien être définie. La possibilité de substitution est le plus haut degré de ressemblance. La ressemblance est le concept le plus vaste, l'identité n'en est qu'un cas spécial. Ce qu'est, somme toute, la ressemblance ne se peut définir. Que deux choses se ressemblent, c'est ce que nous apercevons immédiatement comme nous apercevons qu'une chose est bleue ou rouge (voir 21). Mais si je suppose que la ressemblance soit connue immédiatement, je puis définir l'identité comme le degré de ressemblance dans lequel la substitution (à quelques égards ou à tous les égards) devient possible. Cette définition a le grand mérite de rappeler combien il est important de distinguer entre les différents degrés ou espèces de ressemblances, puisqu'ils ne peuvent tous servir à une fonction aussi importante que l'est la substitution pour le travail de la pensée. Elle montre en même temps la voie par laquelle nous atteignons le concept d'identité. C'est une définition analytique par laquelle nous allons de la plus grande totalité (la ressemblance en général) à une partie ou espèce (1 identité), comme lorsque, en géométrie, nous définissons le point par la ligne, la ligne par la surface, la surface par le corps1.

En conséquence, on ne peut pas définir la ressemblance comme l'identité -J- la différence. C'est une espèce particulière de ressemblance (voir 21), mais non la seule. Lorsque deux couleurs se ressemblent, on ne peut « partager » cette ressemblance en identité et en différence. La ressemblance est pour nous une qualité immédiate qui apparaît spontanément quand nous posons l'une à côté de l'autre deux couleurs comme le jaune et l'orangé, en tout cas lorsque nous comparons ce rapport avec le rapport entre le jaune et le violet par exemple. Nous pouvons souvent substituer une partie d'une chose à la partie correspondante d'une autre chose, mettre par exemple le pied d'une chaise à une autre chaise dont le siège et le dos sont différents de ceux de la première. Mais cette ressemblance complexe est toujours dérivée. Elle suppose qu'on extraie le

i. Voir Zeuthen : Matematikens Historie, I, p. 102 et suiv. E. Mach : Erkenntnis und lrrtum, p. 354, sur la supériorité des définitions analytiques.

concept d'identité du concept de ressemblance générale et indéterminée *.

Nous définissons l'identité psychologiquement et génétiquement comme le plus haut degré de ressemblance et l'identité logique, d'après Leibniz, comme la possibilité de substitution. Cette définition logique est expérimentale. Il nous faut essayer jusqu'où la substitution peut s'effectuer. Il dépend quelquefois du problème et du point de vue que les sujets soient ou non identiques. Le but en décide. Ai-je un but qui soit pour moi l'unique but qui compte, tout ce qui ne sert pas ce but est identique à mes yeux, car ce m'est également indifférent. Pour le fanatique, toute foi qui n'est pas la sienne, qu'elle soit positive ou négative, est indifférente. Intellectuellement, l'identité est une puissante arme de la pensée pour maîtriser le tourbillon de la multiplicité.

Dans la formation de concepts, tous les groupes de sujets deviennent des exemples, à la fois dans le sens de représentants de valeur égale et dans le sens de prototypes d'une ordonnance à venir. Socrate demandait à Eutyphron de déterminer le concept de piété, afin qu'il pût se servir de la dénifition comme d'exemple ou de prototype (le grec uapaSety^a signifie l'un et l'autre), ainsi appeler pie ce qui s'accorde avec le concept de piété, et appelle impie ce qui ne s'accorde pas avec ce concept (Eutyphron, p. 6.). Mais les actions qui s'accordent avec le concept de piété peuvent être différentes les unes des autres et il peut n'être pas possible de les mettre partout les unes à la place des autres.

En raison de la loi de conservation de l'énergie, les diverses forces delà nature peuvent être regardées comme équivalentes et être substituées l'une à l'autre, là seulement où il s'agit du point de vue même de l'énergie et non de la forme spéciale de l'énergie ni de son emploi pratique. A cet égard, l'énergie potentielle est identique à l'énergie actuelle. Nous pouvons, sur le terrain psychique, adopter, dans certaines limites, une manière de voir correspondante. Là aussi nous pouvons parler d'équi-

1. Voir à propos de l'influence fatale que cette définition a eue pour la psychologie, mon Esquisse d'une psychologie (traduction française), p. 166 et 205.

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valents. Ainsi la domination de soi-même n'est possible que par suite de l'équivalence de divers intérêts ou de divers penchants. Un penchant ne peut disparaître, à moins qu'il ne meure de mort lente, faute d'aliment, que si une autre tendance attire et accapare toute l'énergie comme, par exemple, l'intérêt artistique détruit le désir des jouissances sensuelles. Le point de vue de l'identité est ici quelque chose qui remplit l'esprit et absorbe toute l'énergie.

L'homogénéité absolue de toutes les parties du temps et de l'espace est un grand exemple du dépouillement qu'on peut faire subir à la qualité de ressemblance pour en tirer l'identité. Cette pensée est déjà en travail chez les penseurs de la Renaissance, Telesio, Giordano Bruno *, et elle est la base des sciences de la nature dans les temps modernes. Elle a été formulée par Maxwell de la manière suivante : « La différence qu'il y a entre deux faits ne dépend pas de la simple différence entre les moments et les lieux où ils se passent, mais seulement de la différence entre les espèces de corps dont il s'agit, entre leurs formes et leurs mouvements 2. » L'antiquité parlait au contraire de « lieux naturels ».

Pour me servir d'un exemple tout extérieur, je dirai que des choses du même poids, un homme, un bloc de glace, une pépite d'or, etc., peuvent être regardées comme identiques, lorsque le poids est la seule chose que l'on considère. Même le mot « chose» exprime l'identité des sujets les plus différents quand, par chose, on entend un discernable qui, jusqu'à un certain degré, est alors une totalité. Il n'y a rien qui ne soit une chose. A cet ordre de pensée appartient la belle définition que la mère d'Adam Homo donne à son enfant lorsqu'elle veut lui expliquer ce que c'est que « d'être 3 ».

1. Histoire de la philosophie moderne (traduction française), 1, p. 96 et suiv., Mo et suiv.

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