‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 29 sur 60 · tome I, p · texte numérisé non relu

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LES CATÉGORIES FORMELLES

idéaliste, et par suite aussi toute représentation religieuse, repose sur l'analogie par cela que l'homme comprend les forces les plus intimes de l'existence en ressemblance avec ce qui s'agite dans sa propre âme. Une métaphysique matérialiste bâtit d'ailleurs aussi sur l'analogie, seulement sur une analogie qu'elle emprunte à une autre sorte d'expérience.

Kant 1 fait un usage singulièrement important de l'analogie lorsqu'il enseigne que la loi de causalité n'est que l'expression d'une analogie entre les changements de la nature et le passage des prémisses (la raison) à la conséquence dans la pensée. Les séries de changements et de faits sont ainsi interprétées en analogie avec une série de prémisses et de conclusions logiques. C'était également une découverte ; auparavant on identifiait les conceptsde raison etde cause(Spinoza etLeibniz entre autres), et lorsque cette identité se montrait insoutenable, on ne trouvait d'issue que la négation de la loi de causalité (Hume).

Maxwell et Gournot regardèrent l'application du concept de nombre à des sujets appartenant à la réalité comme fondée sur l'analogie entre la série des nombres et les séries des sujets. « Par l'analogie physique, dit Maxwell2, je comprends la ressemblance partielle entre deux lois appartenant au domainede l'expérience qui fait que l'une éclaire l'autre. Ainsi toutes les applications des mathématiques à la science sont fondées sur le rapport entre les lois des grandeurs physiques et les lois des nombres entiers de sorte que l'effort des sciences exactes tend à ramener les problèmes de la nature à une détermination de grandeurs au moyen d'opérations numériques. » Et Cournot 3 a montré que le concept de nombre et celui de groupement et d'ordonnance allaient ensemble ; la quantité est une espèce de qualité qui peut varier continûment et, par là, servir à une détermination régulière, ce qui est impossible à tout autre qualité.

1. Voir le chapitre des analogies de l'expérience dans la Kritik der reinen Vernunft.

2. Les lignes de force de Faraday, 1855. Voir mon livre, Philosophes contemporains (traduction française), p. 94. E. Mach et H. Hertz ont poussé plus loin l'idée de Maxwell. {Philosophes contemporains, p. 100 et suiv., p. 106 et suiv.).

3. L'enchaînement des idées fondamentales (1861), ï, p. 13 et suiv., p. 22.

LES FORMES DE LA PENSÉE

Dans la logique, c'est tantôt l'analogie avec la géométrie, tantôt l'analogie avec l'algèbre qui joue un rôle. On a jeté de la lumière sur le rapport des concepts par le rapport entre de petits et de grands cercles ou entre de petites et de grandes lignes ou bien l'on a formulé les jugements comme des équations logiques. Dans la possibilité même de l'emploi de pareilles formules, on a vu parfois la preuve logique, quoique la valeur même de l'analogie soit une perpétuelle hypothèse.

Ce qu'on appelle en physique la conception mécanique de la nature offre un exemple mémorable de l'emploi de l'analogie, celle des mouvements dans l'espace avec des changements qualitatifs. La lumière, le son, l'électricité et le magnétisme sont compris comme l'expression d'ondes provoquées par des causes de différentes espèces. L'analogie a conquis l'un après l'autre tous les domaines. Et dans le grand travail entrepris par la science moderne, l'analogie entre les différents phénomènes a encore joué un rôle considérable, ainsi, par exemple, l'analogie entre le son et la lumière chez Young, l'analogie entre l'électricité et le magnétisme chez Faraday1, etc. Leibniz comprenait le repos en analogie avec le mouvement, tandis que la pensée grecque avait une tendance à employer l'analogie dans le sens contraire et, pour cela justement, trouvait une si grande difficulté à penser le mouvement.

On développera de nouvelles analogies si les essais que l'on fait actuellement pour fonder la mécanique sur l'électro-magnétisme réussissent. On a vu que de la théorie de l'électricité, on peut déduire des lois analogues aux lois que la mécanique a formulées au sujet du travail et de l'énergie 2.

Dans la biologie, l'analogie entre divers organes, grâce à la ressemblance de la fonction qu'ils accomplissent dans les différentes espèces, ont contribué à donner une intelligence plus claire de certaines variations et de certaines formes d'organes. Une et même fonction est exécutée au moyen d'organes qui diffèrent extrêmement par leur structure et leur degré de dévelop-

1. Th. Mertz : History of European Thought in the 19 th Century. II, p. 16-89, en offre toute une série d'exemples.

2. Chr. Christiansen : Om det elektromagnetiske Grundlag for Mekaniken (du fondement électro-magnétique^de la mécanique). Tidsskrift for Fysik, V, p. 17).

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pement. Il y a une analogie entre les poumons, les bronches et les trachées, et il y a également une analogie entre la fonction de ces organes spéciaux et la respiration de la peau qui a lieu aussi chez des animaux qui n'ont pas d'appareil de respiration spéciaux, mais qui respirent par toute la surface de leur corps.

11 existe entre la structure du système nerveux et sa fonction d'un côté, la propriété de la vie de l'âme et son mode d'action de l'autre, une analogie significative. L'activité de l'un et de f autre a le caractère d'une synthèse, d'une concentration. De quelque façon qu'on s'imagine le rapport de la vie de l'âme et du système nerveux, cette analogie doit jouer un rôle essentiel dans la formation de l'hypothèse.

Il y a des problèmes analogues dans des domaines scientifiques très différents. Le problème que la radio-activité pose à la physique, les mutations le posent à la biologie, les transformations de l'âme etles changements soudains de caractère, à la psychologie. L'attitude de la pensée vis-à-vis de telles questions doit aussi être analogue.

Parfois, de même, il peut s'élever dans les sciences de la nature un débat semblable à celui qui a mis aux prises Luther et Zwingle, à propos de « c'est » et de « cela signifie » ; tel est le cas lorsque quelques chimistes soutiennent, comme Svante Arrhenius l'a fait de nos jours, que les atomes des matières élémentaires demeurent tels dans les matières composées, tandis que d'autres, comme Ostwald, Mach, Ramsay, assurent que ce n'est là qu'une manière imagée de parler. Ce que nous constatons, c'est seulement que le poids de la matière complexe est égal au poids des matières élémentaires dont elle est composée. 11 n'y a d'ailleurs pas ici de ressemblance de qualité. Nous avons déjà parlé d'une question analogue dans le domaine psychologique (15).

Quelle que soit, dans les cas particuliers, notre attitude visà-vis de cette question, « identité ou analogie ? » il est certain que c'est une marque de dogmatisme de confondre l'une et l'autre. Il y a du dogmatisme rationaliste en philosophie à identifier la raison et la cause et à confondre ainsi la substitution et la succession. On néglige dans ce cas la grande différence que met le rapport de temps dans toutes les déterminations

LES FORMES DE LA PENSÉE

purement logiques et mathématiques. Dans les sciences de la nature et dans l'école philosophique qui pensait avoir dans les analogies des sciences naturelles la vérité absolue, le dogmatisme matérialiste apparaissait lorsque la conception mécanique de la nature était regardée comme prouvée par la possibilité de son application dans les différents domaines, parce qu'alors on ne voyait pas que la pure analogie peut, aussi bien que l'identité, rendre possibles de semblables utilisations. Ayant ainsi montré par des exemples l'importance qu'a l'analogie pour la pensée lorsque la substitution n'est pas possible, nous revenons aux quatre qualités déjà nommées, le temps, le degré, le nombre et le lieu, qui peuvent donner les fondements d'analogies fécondes et, par suite, contribuer à la rationalisation d'autres qualités.

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