‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 30 sur 60 · Temps · texte numérisé non relu

Temps

76. — Aucune pensée n'est possible, aucune conscience ne peut exister sans une variation de qualité. C'est le changement qui éveille la conscience et met la pensée en action. Mais en même temps, c'est le changement qui nous pose tous nos problèmes. Le changement, la variation, le temps dans le sens le plus élémentaire du mot, est lui-même une qualité, une expérience immédiate qu'on ne peut décrire. Que B succède à A, c'est une expérience aussi simple qu'elle est possible. Elle ne suppose pas nécessairement que nous ayons une conscience claire d'Aetde B indépendamment l'un de l'autre. On peut percevoir le changement comme un choc indéterminé. La plus simple expérience que nous ayons est une perception de changement. Une représentation du temps, du temps comme catégorie, n'est possible que par l'attente et par le souvenir. Mais dans l'attente et dans le souvenir, la représentation de temps a un caractère qualitatif. D'abord ce sont surtout des motifs pratiques qui entraînent cette représentation. Elle n'existerait pas si chaque besoin, chaque souhait était satisfait immédiatement. Mais lorsqu'il y a un intervalle entre l'apparition du besoin ou du but et l'instant où il est atteint, on peut alors compter trois parties ou membres, le moment où le besoin est senti, le temps intermédiaire pendant lequel on attend qu'il soit satisfait ou

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pendant lequel on s'efforce de le satisfaire, et la satisfaction ou la déception. Ces trois membres peuvent être qualitativement différents, à un degré très élevé. Que l'on songe à la différence entre le besoin — le défaut ou le désir — et la jouissance. La différence entre le trois états est plus marquée, lorsque, dans l'intervalle, nous sommes obligés d'attendre passivement; nous demeurons alors dans un état d'arrêt, d'abattement qui est en vive opposition avec la trépidation du besoin et avec la jouissance . Au contraire, plus nous pouvons être actifs dans l'intervalle, plus grande est la continuité des trois états. Si l'on atteint au plus haut degré d'activité, le temps disparaît pour ainsi dire .

Il y a un quatrième membre lorsque l'énergie est en tel excédent qu'on peut sacrifier des pensées à ce qui existait avant le moment présent, par conséquent avant le besoin ou l'idée du but. Un désir passionné ne regardera qu'en avant, non en arrière. Le souvenir n'a une importance pratique que lorsqu'il entre comme élément dans les désirs et dans le but. S'attarder au passé est le signe qu'on est assez dégagé visà-vis des motifs pratiques. Le souvenir peut aller jusqu'à prendre une valeur immédiate, même si ce dont on se souvient appartient absolument au disparu.

Lorsque la représentation de ce rythme à quatre membres est formée et que l'expérience montre qu'il revient dans des expériences grandement différentes, lorsqu'enfîn beaucoup de rythmes semblables sont vécus et s'ajoutent l'un à l'autre dans le souvenir pour former une chaîne, alors la représentation du temps comme la forme ou le cadre général d'un contenu, qualitativement très différent, peut se constituer. Et on s'aperçoit que le cadre peut toujours être élargi en raison de la même règle qui lui a permis de se former. La satisfaction du désir peut faire naître de nouveaux besoins, et ainsi de suite, indéfiniment, le passé, dont on se souvient, peut réveiller le souvenir d'un temps encore plus éloigné, et ceci se poursuivre d'une façon illimitée. Une épuration de tous les éléments pratiques et qualitatifs peut s'opérer petit à petit. Cette épuration même a sa signification pratique par cela qu'elle permet une vue d'ensemble plus vaste et une mensuration mieux déterminée. Il peut être pratique de regarder au delà du pratique.

Le rapport entre les membres des séries de temps deviennent alors le rapport de pure succession, le pur rapport « d'avant » et « d'après », un rapport qu'en soi et pour soi, on suppose n'avoir pas d'influence sur le contenu qualitatif du temps. Ici le principe de Maxwell (73) est en vigueur. Chaque moment est supposé qualitativement identique à l'autre et le rapport qu'il y a entre eux constitue une série de différences progressives (66). Le temps est devenu alors « une pure forme d'intuition », ou plutôt une représentation individuelle typique : les temps différents sont compris comme appartenant à un seul et même temps qui s'avance sans pouvoir se terminer.

77. — Mais tout ce processus d'épuration ne peut, comme le montre l'expérience, s'effectuer que sous l'influence de deux autres catégories dont nous n'avons pas encore parlé, l'espace et le nombre. L'indépendance de la représentation de temps est donnée par le fait que nous avons une perception de changement immédiate et que nous pouvons reconnaître (distinguer) un grand nombre de petites séries de temps. Pour les séries de temps plus longues, nous sommes forcés de nous servir de l'espace comme de schéma ou de symbole. Là intervient alors l'analogie. Et le concept de nombre trouve son application dans la mesure du temps comme dans la mesure d'espace. Mais l'application de ces deux catégories à la compréhension du temps et à sa mensuration supposent que l'épuration de la nature primitive et qualitative du temps est déjà arrivée à un certain degré d'achèvement. L'indifférence des moments doit d'abord se maintenir.

Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, il n'est pas possible de donner une définition du temps. La mécanique ne définit pas non plus le temps, mais seulement ce qu'elle entend en disant que deux temps sont égaux. Lorsque deux points matériels, dans les mêmes circonstances, partant du même endroit et dans le même moment, parcourent le même espace, on dit que le temps dont ils ont besoin pour le faire est égal. Mais on suppose que tous les moments sont identiques, au point de vue qualitatif et au point de vue quantitatif. Il faut ainsi qu'un travail de la pensée ait eu lieu au sujet de la présentation du temps pour que les déterminations mathématiques

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puissent entrer en vigueur. Mais en raison de la tendance à l'expansion et à la projection qui est propre à la conscience, elle ne voit pas que le temps dans sa forme complètement développée est, en un certain sens, sa propre œuvre, conditionnée par sa propre forme ; elle comprend le temps comme existant en soi et réalisé dans les mouvements des corps célestes (Aristote) ou constant comme un ordre des choses absolu (le temps « vrai, absolu, mathématique, s'écoulant régulièrement » que concevait Newton). En opposition avec cette idée, on a voulu limiter la valeur du temps à une valeur purement subjective et empirique par cela qu'on s'en tenait à ce que le rapport de temps, grâce à l'analogie avec le rapport d'espace, pouvait être exprimé comme un rapport de dépendance purement mathématique. Ou bien on a regardé le rapport de temps comme conditionné par une rupture du repos immuable de l'éternité, grâce à laquelle l'effort incessant vers l'avenir prend la place du repos concentré et achevé 4.

Mais il y aura toujours dans notre connaissance un élément historique, en dépit des sciences exactes de la nature, de la théologie et de la métaphysique spéculative. Dans de grands moments, l'existence peut, pour autant que nos expériences ont atteint une certaine amplitude, demeurer devant nous comme purement logique ou comme un système d'équations, ou bien encore nous pouvons voir « le monde en repos devant nos pieds, dans l'éternelle lumière du soir ». Mais il nous faut bientôt nous replonger dans le courant des changements et du temps. Le temps ne peut jamais être anéanti une fois pour toutes.

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