AVANT-PROPOS
vons-nous, en quelque mesure, le définir, le traiter, le résoudre ? L'homme de science, dans son domaine, n'a que faire d'en scruter les termes : il lui suffit de se donner les postulats qui orienteront utilement ses propres recherches. Mais le philosophe est un homme qui ne recule pas devant cette question même, persuadé que, là où s'arrête la portée de la science positive, une certaine puissance de la nature humaine, la raison, peut encore, à bon droit, essayer de porter son regard.
Hôffding est une âme philosophique : le gant que la science jette à Fhomme, il se relève ; et fièrement il intitule l'ouvrage où s'exprime sa réflexion la plus profonde : « La pensée humaine ». Qu'est-elle en soi, que contient-elle, que vautelle, que peut-elle, cette pensée, à laquelle, de plus en plus docilement, les choses viennent se soumettre ?
11 en faut convenir : la pensée pure ne suffit pas à expliquer, à engendrer le mode d'existence que la raison cherche par delà le mécanisme des choses : la vie. Ce fut l'erreur des philosophies dites dogmatiques, de croire qu'il n'y a rien de plus dans l'être que dans la pensée prise en soi, et que, par suite, un inventaire exact des formes de la pensée pure suffirait à nous fournir les lois fondamentales de l'univers. Il y a, dans l'être, un élément d'originalité, d'activité synthétique, d'individualité, qui dépasse invinciblement les cadres fixes où la pensée, livrée à elle-même, enserre ses objets. C'est en vain que dans l'un mathématique, dans l'universel immobile, dans le stable, le rigide, l'absolu, on voudrait chercher la mesure adéquate du réel mouvant et agissant. L'absolu n'est que la fatigue de l'esprit humain, renonçant à suivre la vie dans son effort éternel, et lui enjoignant de se conformer à une courbe dont lui-même pose la formule.
La pensée n'est pas l'être : prise à part, elle est moins
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large que l'être. S'ensuit-il, toutefois, que l'être échappe à la pensée ; que les principes de l'être doivent être demandés à une intuition entièrement dépouillée d'éléments intellectuels et rationnnels ?
A une telle conclusion Hoffding ne saurait souscrire, et c'est la caractéristique de sa philosophie, de proclamer hautement l'originalité et la vie irréductibles de l'être, et, en même temps, de maintenir l'union indissoluble de Fêtre et de la pensée.
L'antinomie que l'on croit découvrir entre la pensée et l'être, et pour laquelle il n'y a d'autre solution claire que l'anéantissement de Fun devant l'autre, résulte d'une conception trop étroite de l'intelligence. On se plaît à la définir la faculté de voir les choses sous l'aspect du général. Or Fêtre, en tant qu'être, est essentiellement individuel. Il faut donc, étant donné Fidée que l'on se fait de l'intelligence, ou que l'individualité qui paraît dans l'être soit purement illusoire, ou que Fêtre, dans ce qui lui appartient en propre, échappe totalement aux prises de l'intelligence.
L'intelligence est-elle, effectivement, enfermée dans le général ? telle est la question que s'est posée Hoffding. Et le résultat de ses recherches, c'est que le général n'est pas l'objet unique et ultime de la pensée : c'est l'instrument dont elle se sert pour essayer de saisir les rapports réels des choses. La pensée humaine, l'intelligence, ne s'identifie pas avec les concepts qu'elle forme pour réduire le monde en objet de science : la mesure n'est pas le géomètre. Le concept, détaché de l'esprit, est là, devant lui, immobile et aveugle. Tel le mot, isolé de celui qui le prononce. Mais l'esprit, quant à lui, vit, s'adapte, se développe et se réalise ; et, inventeur du concept, il ne s'enferme pas dans les limites qu'il lui impose. Toute pensée est, dans son origine, dans sa réalité, individuelle. Ce sont les esprits qui pensent, ce ne sont pas les concepts. Les idées mêmes qui, avec le temps, sont devenues le plus impersonnelles ont été engendrées par des génies vivants, qui se proposaient d'exprimer, d'accroître, de hausser leur vie