AVANT-PROPOS
consciente et personnelle. Et, comme la pensée part de l'individualité, ainsi elle y aboutit. Déjà la science, aujourd'hui, refuse de congédier, comme indignes de son attention, les individus et les choses qui n'arrivent qu'une fois, comme le lui prescrivait la philosophie de l'Ecole. La métaphysique et la pensée modernes, de plus en plus expressément, veulent que toute connaissance, toute théorie puisse, et atteindre l'individu, et engendrer des manières d'être senties, vécues par des individus. Synthèse, analyse, synthèse : tel est le rythme de la pensée. Or toute synthèse est une action, et toute action est chose individuelle.
Si donc il y a un aspect de la pensée qui la présente comme hétérogène à l'égard de l'être, il en est un autre, de mieux en mieux aperçu, qui révèle sa parenté avec l'être. L'individualité qui fait le fond de celui-ci se retrouve dans l'essence même de celle-là.
C'est de cette pensée profonde, active, supérieure aux catégories d'une logique purement statique, que Hôffding, dans le présent ouvrage, cherche à nous donner une connaissance précise et développée. Rien, disait finement Kant, n'est plus séduisant et flatteur que d'esquisser des plans et de risquer des aperçus ; mais rien n'est plus décevant. Il ne suffît pas de dire, en gros, que l'intelligence n'est pas toute dans telle collection de concepts immuables, mais qu'elle domine ses catégories comme l'ouvrier son œuvre : cette doctrine ne prend véritablement corps, et ne devient digne de faire face aux savants systèmes de l'intellectualisme dogmatique, que si elle est en mesure de nous montrer avec quelque précision comment des opérations qui comportent véritablement vie et progrès, peuvent, néanmoins, demeurer logiques et intellectuelles.
Hôffding étudie, en ce sens, les fonctions de la pensée, les catégories sous lesquelles elle range les choses, les problèmes supra-scientifiques qu'elle se pose. Etude très minutieuse et originale, qui enrichit de la manière la plus précieuse notre connaissance de l'esprit humain.
AVANT-PROPOS v
La fonction générale de la pensée, selon Hôffding, c'est Feffort pour concevoir comme continu ce qui est donné comme discontinu, et réciproquement.
Les catégories de la pensée sont, les unes fondamentales et communes, les autres spéciales. Les premières sont : la synthèse, la relation, la continuité et la discontinuité, la ressemblance et la différence. Les secondes sont : 1° les catégories formelles, ou relatives à la connaissance ; 2° les catégories réelles, ou relatives à l'existence ; 3° les catégories idéales, ou relatives à la valeur.
Enfin les problèmes que pose la pensée sont : 1° celui du rapport de notre connaissance à la nature des choses ; 2° celui d'une conception générale du monde ; 3° celui du rapport des valeurs entre elles, ou problème moral, ainsi que celui du rapport des valeurs avec la réalité, ou problème religieux.
Toutes ces questions, Hôffding les traite dans le même sens : la pensée, sous quelque face qu'on la considère, est une réalité originale, et non jamais une simple chose inerte et réductible à une formule. C'est un être vivant, en même temps que doué d'une certaine essence.
Or, ainsi entendue, la pensée tient dans le monde une tout autre place qu'elle ne ferait si elle se réduisait à ce système statique de catégories achevées, qu'imaginent les intellectualistes dogmatiques. Immobile et toute faite éternellement, la pensée n'est qu'une expression abstraite de la trame immuable des choses, une formule sans efficace, un épiphénomène. La pensée vivante, au contraire, foncièrement une avec l'Etre concret et agissant, est, elle-même, un facteur de la vie. Elle n'est pas une image, un reflet, une traduction faite après-coup : elle engendre, elle donne aux choses un cours que, d'elles-mêmes, celles-ci n'auraient pu prendre.
Telle paraît être, dans ses traits essentiels, la d octrine de
vi AVANT-PROPOS
Hôffding. Elle se réclame de l'antique raison humaine, dont l'éveil et le développement conscient a constitué la philosophie. Elle n'altère pas cette raison, elle dégage son originalité et son essence, en la rattachant à la personnalité vivante, seule capable d'unir, selon les expressions de Pascal, l'esprit de finesse à l'esprit de géométrie. Déjà Aristote enseignait que la raison juge, non seulement du possible (Suvaxov), mais du convenable (npénov). Une catégorie immobile peut-elle, à elle seule, à travers l'infinie variété des choses, juger du convenable ? La philosophie des Platon et des Aristote a consisté essentiellement à découvrir et exalter, dans la raison, une vie, non seulement supra-physique, mais supra-logique. Ce n'est donc pas renier leur héritage, c'est le faire fructifier, que de mettre en évidence la parenté de la raison avec la causalité, la vie et la volonté, H yàp voO evepysta Çcotj... Çioh àptoryi xal cliùioç : cette parole d'Aristote demeure la maxime de la philosophie. Sa lâche n'est pas d'abîmer le rationnel dans le physique et dans le logique abstrait, non plus que de le dissoudre dans l'action capricieuse d'une puissance indéterminée : elle consiste à développer l'activité propre de la raison, laquelle n'est ni purement analytique, ni purement synthétique, mais tend à concevoir et réaliser une liaison à la fois logique et vivante, dont l'analyse et la synthèse sont les deux aspects artificiellement opposés l'un à l'autre.
Si la raison est vraiment telle, et si elle a une prise réelle sur l'homme, et, par lui, sur le monde ; si elle naît et se forme du commerce intime de la conscience humaine avec l'être même ; si elle est, au fond, l'intelligence dans son unité avec l'action, il s'ensuit, semble-t-il, que l'alternative d'une nécessité toute mécanique et d'une liberté soustraite à la causalité, qu'un esprit borné à l'évidence des sciences positives est enclin à imaginer, répond mal à la nature des choses. Il n'y a pas, en réalité, d'une part, un système de rapports abstraits exclusivement soumis à la loi logique de l'identité, de l'autre une activité qui s'efforcerait de se prouver à elle-même son
AVANT-PROPOS vu
existence en s'insurgeant contre le mécanisme des choses et essayant de Je rompre. Mais la loi et la vie, dans l'être, ne font qu'un; et ainsi la loi est souple et la vie est réglée. Et le problème étrange que nous nous donnons parfois, de comprendre comment peuvent entrer en rapport entre elles une liberté toute spirituelle et des forces toutes matérielles, n'est qu'une suite du dédoublement artificiel auquel nous soumettons la vie de l'être, pour pouvoir nous en réprésenter les éléments avec la clarté de l'évidence sensible, suivant laquelle nous construisons notre monde. Ce problème, en réalité, n'existe pas : il n'y a pas, entre les choses et l'esprit, l'hétérogénéité radicale que nous supposons. L'idée d une action de la matière sur l'esprit ou de l'esprit sur la matière n'est, en réalité, qu'une métaphore. Mais on peut dire que cette métaphore est vraie à sa manière. C'est ainsi que dans l'ordre même de la science positive, Newton parlait d'une attraction mutuelle des corps, bien que l'expression, prise au propre, n'ait aucun sens.
En s'unissant de plus en plus étroitement aux sciences, la philosophie n'abdique en aucune façon. Comme elle démêle le rôle de la pensée, avec son originalité créatrice, dans tout travail scientifique, ainsi elle comprend de mieux en mieux la possibilité d'une action intime de cette même pensée surFâme humaine et sur l'univers. A ce développement de la philosophie, déterminé par son commerce avec les sciences et néanmoins autonome, également conforme, et à ses origines, et à l'état actuel de l'esprit humain, nul, plus que Hoffding, n'aura vaillamment et utilement contribué.
Emile Boutroux
INTRODUCTION
Cet ouvrage donne à la fois les bases sur lesquelles j'ai fait reposer la psychologie, la morale et la philosophie de la religion et les conclusions auxquelles m'ont amené mes études dans ces divers domaines. Il m'a fallu toute une suite de travaux préparatoires pour arriver à savoir quelles sont pour moi les premières bases et les conclusions dernières. Ces travaux constituent une série de mémoires publiés dans les Travaux de la Société danoise des Sciences, dans mes Discussions psychologiques (1889) \ dans La base psychologique des jugements logiques (1899) 2, dans Sur les catégories (1908) 3 ; enfin ils ont fait l'objet de mon cours de l'Université en 1902 (Problèmes philosophiques) 4. Le contenu de ces travaux se retrouve dans le présent ouvrage et parfois sous la même forme, quand je n'ai pu en trouver de meilleure.
Mes études sur l'histoire de la philosophie ont aussi servi de fondement à ce nouvel ouvrage, non seulement mon Histoire de la philosophie moderne 5 et mes autres exposés historiques, mais aussi mon mémoire sur La continuité de
1. Traduction allemande dans le Vierteljahrsschrift fur wissenschaftliche Philosophie, 1890.
2. Traduits en français et publiés dans la Revue philosophique, octobre et novembre 1901.
3. Traduction allemande dans les Annalen der Naturphilosophie, 1908.
4. Traduction allemande (Leipzig, 1903) et anglaise (New-York, 1905).