Différences réelles
Les différences formelles dont nous venons de parler peuvent exister entre n'importe quelles valeurs. Que nous les appelions formelles, cela n'empêche pas qu'elles conditionnent des différences décisives dans les états de l'âme. Nous sommes autrement disposés quand nous jouissons que lorsque nous travaillons, quand nous vivons sur de simples possibilités que lorsque nous nous mouvons entre des valeurs actuelles. De ce point de vue, toutes les différences de valeur sont réelles. Mais dans une acception plus étroite, les valeurs réelles sont celles que conditionne la propriété des sujets à laquelle les valeurs sont attachées, que conditionne ce qui « a » de la valeur. Ici on peut distinguer deux groupes, dont l'un se rapporte plutôt au contenu des valeurs, l'autre à leur étendue.
a. La valeur peut dépendre de la pure existence organique, de la pure conservation de soi. Il s'agit là littéralement et simplement d'être ou de ne pas être. Le sentiment de la vie organique est la base de cette valeur, mais à ce sentiment peuvent encore se rattacher des valeurs idéales, médiates et potentielles ; le sentiment de puissance surtout, déterminé entre autres par la certitude de dominer les conditions de la vie, est voisin comme source de valeurs dérivées qui, par un déplacement, peuvent devenir immédiates. Les valeurs intellectuelles, esthétiques et éthiques se trouvent dans une certaine opposition avec les valeurs de cette espèce, les biologiques. Le rapport de ces différentes sortes de valeurs avec l'existence en général, donne naissance aux valeurs religieuses.
b. A l'égard de l'étendue, il y a une différence entre les valeurs individuelles, sociales et cosmiques. Quelque valeur de contenu que l'homme connaisse, il y a une différence si les valeurs tombent dans son propre lot, en opposition consciente ou inconsciente avec le lot des autres, ou s'il les considère comme des biens qui sont communs à de vastes groupes et si, pour une part, son évaluation est inspirée par cette considération. Il y a entre les valeurs individuelles et sociales une action réciproque continuelle, tantôt en harmonie, tantôt en désharmonie. Par suite apparaissent des catégories dérivées et des
LES CATÉGORIES IDÉALES
problèmes spéciaux. — Nous pouvons parler de valeurs cosmiques lorsque, au moyen de l'analogie, nous établissons une évaluation des conditions d'existence appartenant aux totalités les plus vastes.
103. — La possibilité d'un rapport irrationnel, sinon antirationnel, entre les catégories est plus facile à concevoir pour les catégories de valeurs que pour toute autre classe de catégories. Jusqu'ici la conscience humaine a généralement eu confiance dans la possibilité d'appliquer les catégories de valeurs aussi bien que les autres catégories. Le dernier travail de la pensée commence quand il y a un doute sur l'accord réciproque des formes de la pensée aussi bien que sur leur application aux sujets. C'est ce doute qui forme la base des problèmes de la philosophie que nous allons examiner. Il y a déjà un problème à résoudre si l'on veut faire l'histoire de l'évolution de la pensée et donner une vue d'ensemble des différentes formes qu'elle a prises. Mais, par ce qui a précédé, nous avons formulé la supposition de la validité du travail de la pensée tel qu'il est constitué à présent. Nous allons maintenant nous efforcer de montrer que cette supposition était fondée.
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104. — Nous avons parlé précédemment du problème au point de vue formel comme une des formes de l'énergie psychique (27). Il faut de l'énergie pour maintenir l'opposition entre les sujets et en même temps pour sentir le manque d'intermédiaire entre les sujets. Ce n'est qu'au moyen du souvenir et de la comparaison que naissent les problèmes. Tantque dure la continuité, on ne s'aperçoit pas que les derniers états sont différents des précédents ; par suite il faut pour cela maintenir des membres qui peuvent être très éloignés l'un de l'autre dans la série. Le problème est alors de savoir comment la continuité peut s'allier à des différences de qualités. Et si la conscience, ayant à faire à des sujets discontinus, quitte un des sujets pour en prendre un autre, le manque d'intermédiaire ne peut pas être senti et il ne peut pas y avoir besoin de changer la discontinuité en continuité. Tous les problèmes seront, directement ou indirectement, ramenés à ces deux formes principales (59). Dans les deux cas naît une tension qui provoque un travail durant jusqu'à ce qu'une solution soit atteinte, une solution préalable ou définitive, individuelle ou générale. De tels rapports de tension apparaissent d'autant plus facilement que l'expérience est plus vaste ; mais d'un autre côté, les tensions peuvent disparaître avec une expérience élargie. Les problèmes ne sont donc pas toujours les mêmes dans tous les temps, pas plus que les catégories. Une histoire naturelle des problèmes telle que celle que nous adonnéeRichard Avenarius, traite des rapports spéciaux et des différences touchant l'appa-
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rition des problèmes. Lorsqu'un équilibre intellectuel est rompu, on a, comme il l'a si bien fait remarquer, le sentiment qu'on est étranger; on souffre du manque d'assurance ; tout vrai problème provoque une espèce de nostalgie. Mais on retrouve son foyer en prenant différentes voies. On peut revenir à son ancienne demeure, laissertomber les oppositions, glisser encore dans le courant de la continuité ou s'attacher à un seul des membres du rapport de discontinuité et oublier les autres. On est de nouveau dans l'état qui a précédé le doute. Mais on peut aussi passer à travers le doute et se créer un nouveau foyer intellectuel qui devienne une demeure durable ou qui ne soit qu'un abri passager.
Les problèmes philosophiques dépendent tellement de la nature de la pensée qu'ils la suivent dans ses voies et qu'ils se posent toujours de nouveau, même si c'est sous des formes différentes. L'antinomie psychologique qui naît du concept même de l'énergie psychique (4) en présente le type. La pensée porte avec elle ses énigmes. Elle ne peut sauter sur sa propre ombre. Elle ne saurait pas plus que la personnalité se penser comme pleinement achevée. Elle va de problème en problème. Le désir de recherches scientifiques est une forme spéciale du besoin qu'on a de conserver l'harmonie avec soi-même au milieu d'expériences multiples et changeantes. Il se manifeste dans la science formelle et dans la science réelle, là comme un besoin de constituer des séries de pensées dans lesquelles un membre sorte nécessairement d'un autre, ici comme un besoin de relier des sujets différents de telle façon que la continuité atteinte soit aussi vaste et aussi exacte que possible. La personnalité consiste avant tout dans la liaison intérieure entre toutes les représentations, tous les sentiments et tous les efforts. Ce n'est donc pas un sacrifice qu'elle fait quand elle voue son existence à la recherche. Elle crée, dans la science comme dans l'art, une image objective d'elle-même. Seulement ainsi l'on comprend le caractère intime que peut prendre la joie de la connaissance, Vamor intellectualis qu'éprouve le savant lorsqu'il s'élève à un nouveau point de vue d'où les sujets particuliers peu vent être regardés comme les membres d'un grand ensemble . On ne comprend que par là le feu sacré qui, toujours de nou-
LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE
veau, met la pensée en mouvement, en dépit de tout ce qui menace de l'éteindre. Et, de son côté, la personnalité a besoin d'être purifiée en s'inclinant devant la connexité de la pensée objective, l'ordre des choses fixes dans lequel elle a elle-même sa place déterminée. On conquiert la liberté par la vérité. La noblesse de la personnalité lui vaut de pouvoir trouver par ses propres forces les grandes lois qui conditionnent sa durée et déterminent les souhaits qui naissent en elle, de même que les conditions permettant que ces souhaits puissent être réalisés.
105. — Si nous avons eu raison de dire tout à l'heure que les problèmes philosophiques, à un plus haut degré que les autres problèmes d'un ordre spécial, dépendent de la nature même de la pensée, nous trouverons dans la description que nous avons donnée de sa croissance et de ses formes une indication qui nous permettra de découvrir quels sont les problèmes philosophiques.
Dans tout acte de la pensée, à quelque degré de l'évolution qu'il se passe, nous distinguons trois éléments différents. L'énergie psychique de la pensée s'exprime dans certaines formes que, par l'abstraction, nous pouvons séparer de ce à quoi elles sont appliquées, de ce que, précédemment, nous avons appelé les sujets. Le concept sujet aussi est dû à l'abstraction. 11 n'y a pas de sujet qui soit absolument sans forme ; la synthèse s'empare d'un sujet dès sa naissance à la vie de la conscience. Nous ne pouvons parler des sujets indépendamment de toute forme de pensée ou de toute formation par la pensée que grâce à l'analogie qu'ils offrent ainsi avec la matière que travaille un artiste et que nous connaissons avant qu'il ne l'ait travaillée. Là, nous ne connaissons pas le bloc de marbre quand il n'est pas taillé. Nous appelons sujet tout ce qui peut être l'objet de la réflexion. La forme et le sujet n'agissent pas seuls ; il s'y joint toujours des motifs, des intérêts, des valeurs. Ils peuvent varier d'espèce etde degré, car ils vontdel'amère nécessité qui oblige l'homme à réfléchir et à inventer pour subsister dans l'existence jusqu'au besoin purement intellectuel qui se satisfait d'une façon immédiate par la connexité claire et fondée que la réflexion peut établir entre autant de sujets que possible. La théorie des catégories montre déjà cette trinité, sujets,
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formes, motifs ou valeurs, dans la distinction faite entre les catégories formelles, réelles et idéales.
La théorie des catégories nous fait voir que les formes prennent des caractères toujours plus spéciaux en raison des sujets auxquels elles s'appliquent. Ceci renferme le premier problème philosophique, celui du rapport de la forme et du sujet. Sontce les formes qui dérivent du sujet ou est-ce le contraire ? De quel droit les formes sont-elles appliquées au sujet si elles n'en dérivent pas ? Peut-on s'appropriercomplètementlessujetsetles épuiser à l'aide des formes de la pensée telles qu'elles existent actuellement ? De pareilles questions appartiennent auproblème de la connaissance. Le troisième élément, le motif ou la valeur agit aussi là. On peut bien se demander si le choix des sujets et celui des formes qui sont appliquées ne seraient pas dus à une considération de valeur, à un motif qui peut être plus ou moins saisi par la conscience. Cette question rentre dans le problème delà connaissance, même si elle peut être neutralisée parce que nous présupposons tout d abord l'intérêt intellectuel qui, d'une façon immédiate, se dirige sur le rapport des formes et des sujets pour l'éclairer.
Le rapport réciproque des sujets pose un autre problème. Les diverses sciences ont chacune pour objet un certain groupe de sujets. Mais lorsque s'élève la question de savoir quel sujet ou quel groupe de sujets doit être considéré comme fondamental, comme le sujet à la lumière duquel nous regarderons les autres sujets, nous nous trouvons en face du problème de V existence (le problème métaphysique ou cosmologique). 11 s'agit de savoir jusqu'où une conception générale du monde est possible et quel caractère elle doit avoir. Selon le groupe des sujets qui lui sert de base la conception du monde aura un timbre différent. L'élément de la valeur apparaîtra ici également ; mais il faudra, autant que possible, l'éliminer pour qu'on puisse voir à quels résultats mène l'intérêt purement intellectuel. Le besoin de clarté nous oblige à séparer les divers points de vue.
Si nous cherchons à amener à une conclusion le point de vue de la valeur que l'analyse des catégories idéales nous a montré étroitement rattaché au concept de totalité, nous découvrons deux problèmes qui peuvent être compris sous le nom
de pt%oblèmes de l'évaluation. On peut d'abord se demander quel est le rapport réciproque des différentes valeurs et si l'on peut les ramener à une valeur fondamentale en sorte que leur rapport avec cette valeur détermine Tordre de leur série. C'est le problème éthique. On peut ensuite se demander quel est le rapport entre les valeurs d'une part et, de l'autre , la connaissance que rendent possible les formes et les sujets. Il s'agit là du rapport entre le monde des valeurs et celui de la réalité. Y a-t-il harmonie ou désharmonie entre ces deux mondes ? Tel est le problème religieux. A ceci se rattache la question de la possibilité de tirer des concepts de valeur une conception du monde bien fondée, de façon que la valeur des formes et des sujets dépende de leur rapport avec les valeurs.
A ceux qui trouveraient que le problème esthétique manque dans cet exposé, je ferai remarquer seulement son analogie avec le problème éthique. La valeur esthétique consiste en ce qu'un sujet apparaît comme une totalité caractéristique, qu'elle est saisie intuitivement et maintenue seulement comme telle, en dehors de tout intérêt pratique et intellectuel. Esthétiquement, nous regardons la réalité comme une image et l'image comme la réalité ; c'est assez pour nous quand le sujet, que ce soit la réalité même ou son image, s'étend jusqu'à devenir proprement un tout. Le hideux et le discordant peuvent aussi rentrer là-dedans ; alors, les conditions pour que de pareilles images deviennent l'objet du travail et de l'appropriation donnent lieu au problème esthétique. Dans l'éthique, le travail se fait autour de la totalité véritable qui constitue la valeur fondamentale. La différence entre l'image et la réalité est ici d'une importance décisive. Il y a au fond de toute évaluation une catégorie de totalité. Nous pouvons comprendre la totalité comme une image, et c'est le problème esthétique, comme la base du jugement des actions et des effets, et c'est le problème éthique, enfin comme ce dont le sort détermine la valeur de notre sentiment de la vie et la valeur de l'existence, et c'est le problème religieux. Il faudrait, dans un exposé complet des problèmes philosophiques, que le problème esthétique reçût une place particulière. Mais ce qu'il y a de typique dans nos rapports avec les problèmes apparaîtra, je l'espère, même si je
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m'en tiens aux problèmes que je me sens le mieux préparé à traiter. Je puis du reste renvoyer à ma Psychologie (V, B, 12 ; VI, C, 9), et à ma Morale (XXX, 1, 2) 4.
106. — On ne peut séparer d'une façon si déterminée les divers problèmes que par suite d'une division du travail intellectuel qui a évolué lentement. Leur indépendance apparaît d'une manière plus significative dans le platonisme que dans l'animisme, d'une manière encore plus marquée dans le positivisme que dans le platonisme, en un mot plus nettement dans la science moderne que dans la science antique. Les principes et les formes de la connaissance, la nature la plus intime de l'existence, le rang des valeurs et leur destinée, ce sont trois points de vue qui, primitivement, n'en constituaient qu un seul. La théorie de la connaissance, la cosmologie (métaphysique) et l'éthique marchaient spontanément ensemble. On commença à les séparer, en partie, dans la philosophie post-platonicienne des Grecs, grâce surtout à la division de la philosophie en logique, physique (= métaphysique) et éthique. Mais ce fut principalement la philosophie empirique et critique du xvme siècle qui insista sur cette différence. La réaction romantique de la première partie du xixe ne la ht oublier qu'un instant.
Mais il ne faut pas que cette division du travail soit une séparation. Le caractère synthétique de la pensée serait détruit si l'étude des différents problèmes devait conduire à des résultats opposés, à des résultats qui ne se compléteraient pas l'un l'autre ou qui ne montreraient pas une parenté réciproque. Ce serait un nouveau problème. D un autre côté, une solution identique de tous les problèmes, dans ce sens qu'un seul principe contiendrait la solution des problèmes de la connaissance, de l'existence et de l'évaluation constituerait une tâche irréalisable. Mais on doit supposer qu'il y a analogie entre les différents problèmes ; cela vient déjà de ce qu'ils occupent une seule et même pensée en travail dont la nature détermine les problèmes, même s'ils n'ont pas tous exclusivement en elle leur origine. Les problèmes et leurs solutions sont déterminés à la fois dans leur espèce et dans leur direction par la pensée