‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 39 sur 60 · Traduction française · texte numérisé non relu

Traduction française

LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE

elle-même. La grande opposition entre la continuité et la discontinuité, entre le libre progrès de la synthèse, du travail psychique, et son arrêt devant des continuités où il n'y a pas de distinction possible et devant des différences qui ne peuvent être intégrées, forment le caractère commun de tous les problèmes. Il s'agit, aussi bien dans le monde de la pensée que dans l'existence regardée comme ensemble des sujets que nous connaissons, et que dans le monde des valeurs, de déterminer et de montrer les transitions entre les sujets discontinus. Il va de soi que la continuité et la discontinuité ont un caractère différent dans les différents domaines, puisquà le prendre strictement, il n'y a là qu'une analogie entre les divers exemples d'un seul et même concept.

La différence des problèmes se manifeste dans l'histoire de la pensée par cela que différents motifs ont poussé les hommes à philosopher et l'analogie se manifeste par cela qu'elle nous mène d'un problème à un autre. Ce peut être un intérêt éthique ou religieux qui conduise à bâtir une philosophie ; dans ce cas on s'engage dans le problème de l'évaluation. Mais on s'aperçoit bientôt que pour en aborder l'examen on a besoin d'une conception de la nature de la connaissance et de ses limites, aussi bien que d'une conception de l'existence dans laquelle l'idéal éthique et l'idéal religieux doivent être réalisés. On est acculé immanquablement à un dogmatisme insoutenable lorsque, partant de l'idée qu'on a du rang des valeurs et de leur sort, on veut donner les lois de la connaissance et créer une conception du monde. La pensée, l'expérience et les valeurs mêmes, en raison de la division du travail, demandent la destruction du dogmatisme. — Le besoin de rassembler son expérience et son savoir, dans une vaste conception du monde, peut être un autre motif qui porte à philosopher. On va droit au problème de l'existence, mais on découvre vite que la possibilité et la valeur d'une conception du monde suppose la valeur de notre connaissance en général et qu'il faut examiner sa nature et ses limites. Pareillement, on s'aperçoit qu'il est nécessaire de rechercher l'influence que notre intérêt, la vie de notre volonté et de notre sentiment ont sur la formation de notre conception du monde et cela mène à traiter

INTRODUCTION

d'une façon particulière le problème de l'évaluation. — Enfin on peut être poussé parle besoin de séparer ce que l'on sait de ce que l'on ne sait pas, donc parle problème de la connaissance, et de là on en viendra naturellement aux deux autres problèmes qui l'un et l'autre supposent celui-là. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que le problème de la connaissance se révèle plus ou moins comme le problème fondamental. — Le timbre des diverses philosophies dépend du problème qui en est le point de départ et en détermine les points de vue.

Il y a encore un problème que nous devons mettre au nombre des problèmes philosophiques. Les trois problèmes que nous avons nommés ont quelque rapport avec la psychologie. Et c'est souvent l'intérêt psychologique, le besoin d'observation et d'examen de la vie de l'âme qui forme le point de départ d'une étude philosophique. On commence alors par l'examen de l'énergie psychique pour arriver à l'examen des problèmes qui se posent et de sa capacité à les traiter. On doit, en conséquence de ce qui a été démontré dans la première partie de notre exposé, répondre à la question desavoir si la psychologie fait partie de la philosophie, si elle constitue même toute la philosophie ou si elle n'est peut-être en aucune façon une discipline philosophique, que toute philosophie a besoin d'une introduction historique, d'une analyse de l'énergie psychique qui se manifeste dans la vie de la pensée aussi bien que dans celles de la volonté et du sentiment. Pour cela au moins, la psychologie fait partie de la philosophie. Elle nous conduit au point où surgissent les trois problèmes. La psychologie décrit le lieu d'où nous partons pour nous orienter dans l'existence et les conditions qui nous permettent de le faire. Les branches spéciales entre lesquelles se partage la psychologie et les méthodes particulières qui sont appliquées pour chaque sujet particulier 1 sont indépendantes à l'égard de la philosophie et le concept de la nature delà vie de l'âme qui lui sert de base doit continuellement être mis dans la plus grande harmonie possible avec elles. La psychologie subjective, descriptive et analytique forme l'intermédiaire entre la philosophie et la psychologie spéciale. De

4. Voir à ce sujet mon Esquisse d'une psychologie (traduction française), 4^ édition, ehap. i.

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plus la psychologie elle-même est, pour ce qui regarde les hypothèses et ses méthodes, aussi bien que toutes les autres sciences, un objet d'analyse pour la théorie de la connaissance. Il y a une action réciproque constante entre la théorie de la connaissance et la psychologie : les formes que celle-là présente doivent être| psychologiquement possibles et la conception de la nature de la vie de l'âme qu'offre la psychologie est construite sur l'application même de ces formes. Il en est du monde de l'âme comme du monde en général : l'homme se comprend par le monde, mais toute intelligence du monde est déterminée par la nature de l'homme. Ce n'est pas un cercle vicieux, car il peut y avoir et il y a de fait un échange rythmique entre les deux points de vue. C'est en nous conformant à ces considérations que nous avons examiné le problème psychologique dans la première partie de notre exposé.

A. — Connaissance

a) Formes et principes.

107. — Les catégories expriment les modes par lesquels la pensée opère dans son rapport réciproque avec les sujets. Elles nous apprennent à connaître notre organisation intellectuelle. Ce que nous comprenons, et même en général le fait de comprendre quelque chose, ne dépend pas seulement de la constitution des sujets donnés, mais aussi de la nature de notre esprit, de même qu'il ne dépend pas seulement des objets extérieurs, mais aussi de la constitution des organes de la vue, que nous voyions telle ou telle couleur, et même seulement que nous voyions des couleurs. C'est le besoin et la faculté d'unité et de continuité qui déterminent le caractère commun des formes de la pensée. Ce besoin et cette faculté peuvent s'exprimer par d'autres modes que par ceux qui conduisent à ce qu'aujourd'hui, dans la science, nous appelons compréhension. Quand il s'agit de cette compréhension, il n'y a de toute la richesse de pensée que possède l'homme, qu'une série de pensées étroites et nettement achevées qui lui serve. A ceci s'appliquent les mots de « Wallenstein » : Le monde est étroit et le cerveau large. La pensée est ailée au positivisme en

CONNAISSANCE

passant par l'animisme et par la platonisme. Cette voie n'a pas été parcourue une fois pour toutes ; bien des hommes doivent la suivre de nouveau ; de même que, dans le processus de leur naissance, leur développement a offert une analogie avec l'évolution de l'espèce, leur développement intellectuel reproduit celui de l'humanité. Les possibilités psychologiques sont plus vastes et plus nombreuses que les possibilités de la théorie de la connaissance. Ce que réclame l'intelligence des sujets doit naturellement s'accorder avec les lois générales de la vie de la conscience ; mais les conditions de la compréhension sont d'un genre si spécial qu'on ne les peut connaître que par l'analyse même du travail fait pour l'acquérir. Les conditions et les principes de la science expriment l'habitus intellectuel qui pose les questions et critique les réponses d'une manière plus stricte et plus exacte que là où régnent l'intuition spontanée et des associations d'idées, où dominent nos désirs et nos appétits sans être soumis à la discipline de l'expérience non plus qu'à celle de la réflexion.

Aux différents groupes des catégories répondent autant de groupes de principes. Le principe fondamental est la nécessité que tout sujet soit considéré dans le plus grand nombre possible de rapports {relations), rattaché à autant de sujets que possible afin qu'il soit déterminé aussi parfaitement que possible. C'est une exigence ou une pensée conductrice qui prend naissance dans la nature même et dans le mode d'action de l'énergie psychique ; elle formule une des conditions de la détermination parfaite. — En un certain sens, elle est dérivée de l'expérience : nous savons, par l'expérience, que nous ne pouvons connaître que de cette manière et que de cette manière il est possible aussi de connaître. Mais nous posons là un idéal, une anticipation de toute connaissance qui mérite ce nom. De fait, c'est une hypothèse que tout soit en relation (ou, pour employer cette expression équivoque, que tout soit relatif). Lt c'est une hypothèse qui s'est trouvée justifiée toutes les fois que nous avons pu vérifier les rapports. Nous ne rencontrons sur notre chemin jamais rien qui soit sans rapports. Pour autant, nous pourrions parler ici de loi. — Aux catégories formelles répond le principe de conséquence qui veut qu'il Hôfpding. — Pensée. 17

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y ait un accord profond entre toutes les pensées que nous nous formons à propos des sujets. Dans un jugement, un sujet ne peut avoir de prédicats qui le contredisent ; et une conclusion ne peut lutter avec les prémisses. Il y a encore au fond de cela une tendance instinctive : le besoin d'accord avec nousmêmes, le besoin de ne pas nous renier nous-mêmes quand nous passons à de nouvelles pensées ou à de nouveaux sujets. Ce qui est nouveau doit s'accorder avec ce qui est ancien ou ce qui est ancien avec ce qui est nouveau. En face de ce besoin, il peut en fait s'élever un autre besoin : celui d'entrer dans les impulsions et les relations de représentations du moment sans avoir examiné leur accord avec ce que d'autres moments ont apporté. Aussi le principe de conséquence qui est développé spécialement dans les principes de la logique peut-il être appelé une hypothèse pour autant que nous partons de ceci que tous les sujets doivent être soumis à cette exigence. — Aux catégories réelles répond le principe de cause en raison duquel, lorsqu'un sujet surgit, nous cherchons un autre sujet auquel nous puissions le rattacher par une analogie avec la manière dont, logiquement, nous rattachons la suite à la raison (la conclusion aux prémisses). Ce principe aussi formule une exigence qui a son origine dans la nature de l'énergie psychique. Cette exigence, par suite, ne subsisterait plus si., à un certain degré et dans une certaine étendue, le rapport réciproque des sujets ne lui avait donné satisfaction. La loi de causalité peut être appelée aussi bien une hypothèse qu'une loi. Mais l'essentiel est et demeure qu'elle exprime une pensée sous la conduite de laquelle nous pouvons, dans le monde de l'expérience, satisfaire notre besoin d'unité et de continuité *.

Les deux autres catégories réelles ont aussi leurs principes correspondants : si nous suivons, les directions des séries de cause apparaît la question des formations de totalité et des stades de V évolution, et, pour parvenir à une intelligence complète, il est nécessaire d'essayer l'emploi de ces points de vue

i; J'ai développé avec plus de détails la conception du principe de cause que je ne fais ici qu'indiquer, dans mon Esquisse d'une Psychologie (édition française) V D, p. 272, où j'ai montré, en particulier, qu'il est impossible d'en donner une preuve expérimentale parfaite.

CONNAISSANCE

qui sont les plus spéciaux et les plus hypothétiques . Il est juste cependant d'en faire des principes parce que tout sujet, lorsqu'il apparaît, se présente déjà à nous comme une totalité; on ne peut donc en atteindre l'intelligence qu'en cherchant à travers quels stades cette totalité s'est formée. En réalité la connaissance commence toujours par cette question, aussitôt que le sujet est reconnu et classé. — Pour ce qui est des catégories idéales, des catégories de valeur, les principes qui y répondent appartiennent aux classes déjà nommées : relation, conséquence, causalité et totalité. La réflexion d'évaluation n'a pas d'autres principes de connaissance que la réflexion de compréhension. Quand une pensée de valeur conduit à l'idée d'un but, je ne puis, sans rupture avec les principes de relation et de conséquence, ni même sans discorde avec moi-même, éviter de chercher et de m'emparer des moyens qui sont nécessaires pour l'atteindre. Et le rapport entre les moyens et le but étant un rapport causal rentre donc ainsi dans les principes qui répondent aux catégories réelles. Qu'il y ait des catégories de valeurs particulières et un problème d'évaluation particulier, cela vient surtout de ce que les relations qui apparaissent dans l'évaluation présentent des propriétés particulières et qu'aussi la différence entre les valeurs différentes demandent des recherches particulières.

108. — Dire qu'un principe est vrai signifie qu'on peut travailler avec ce principe et lorsqu'il s'agit, comme ici, des principes de la connaissance, cela signifie qu'à leur aide, on peut avancer dans la compréhension des sujets, découvrir leur ordonnance et leur relation intérieure et fixe. La vérité peut être désignée comme une valeur de travail, parce qu'elle n'existe pour nous que parle travail intellectuel. Si les principes sont définis comme des exigences, ils ne sont pas seulement imposés aux sujets, mais à nous-mêmes aussi. Car si, réellement et pour une part essentielle, ils ont leur origine dans notre nature, c'est notre devoir, le devoir de la probité intellectuelle, de nous y conformer et de les appliquer autant que nous le pouvons.

Les qualités des sens sont déjà des hypothèses de travail (voir 12). C'est encore plus significatif pour les principes de la

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réflexion. Mais ce serait les mal comprendre que de les regarder pour cela comme absolument arbitraires. Tout instrument de travail doit convenir à la main qui s'en sert et qui l'a inventé dès l'abord. Et les instruments de la pensée sont dans un rapport plus intime avec sa propre substance que les instruments mécaniques ne le sont avec la main. On s'en rend compte lorsque, partant des principes qui, de fait, ont conduit et conduisent l'investigation humaine, on remonte aux catégories et des catégories à l'énergie psychique dans ses divers degrés. C'est la voie que nous avons suivie dans le sens opposé.

La vérité ne peut pas être définie alors comme l'accord de nos pensées avec l'existence. Nous ne connaissons l'existence que grâce à un perpétuel travail ayant pour but d'approprier les objets à nos formes de pensée. La réalité, la vérité des objets consiste pratiquement, même pour le sens commun, dans la connexité étroite entre autant de sujets exactement compris que possible (voir 36, 38 ; 63).

De là vient que nous avons plus facilement l'intelligence du mouvement que celle du repos . Gomme la sensation et la réflexion sont éveillées par le changement, c'est par les lois des changements que nous apprenons à connaître la nature des sujets. Par suite nous comprenons le repos comme un mouvement arrêté, comme un équilibre de tendances. Si tous nos sujets étaient dans un perpétuel équilibre, la connaissance ne serait que reconnaissance et ordonnance. Si les sujets eux-mêmes ne se mouvaient pas, la pensée irait et viendrait de l'un à l'autre, en admettant d'ailleurs qu'elle puisse être le seul élément mobile dans un monde immobile.

Il n'y a pas une opposition absolue entre la pensée et les sujets; chaque sujet qui émerge dans la conscience montre qu'il a subi un remaniement analogue à celui qu'opère la réflexion (11). Et d'un autre côté, la pensée peut elle-même devenir un sujet ; une pensée peut prendre comme objet une pensée antérieure, l'examiner et la comparer. Kant a commis l'erreur fatale de supposer que la «matière », que j'ai appelée sujet, était reçue passivement. Mais le rapport entre l'activité et la passivité a un nombre infini de degrés. On ne saurait prouver

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qu'il existe une passivité absolue, une simple matière, une pure sensation. Ce serait, comme Maimon l'a fait remarquer si justement, une « idée» au sens Kantiste : Nous pouvons, en faisant abstraction du travail de la pensée et de l'action réciproque des éléments sensoriels, nous rapprocher de quelque chose de semblable, mais non y atteindre. D'ailleurs il faudrait bien aussi un travail infini, l'abstraction étant un travail, pour arriver à une série de différences chaotique (62) constituant la « pure matière » . Partout et toujours, dans notre connaissance, différents éléments agissent ensemble. Nous ne pouvons donc jamais arriver à comparer ni nos sujets en soi et pour soi, ni nos formes de pensée en soi et pour soi avec une existence existant en soi et pour soi. Et, en tout cas, une pareille comparaison serait encore un acte de la pensée déterminé, pour une part essentielle, par la forme d'activité de notre pensée, de sorte que la question de « l'accord » se pose toujours à nouveau.

La conception statique de la vérité où la vérité consisterait dans l'accord de la connaissance avec l'existence, doit donc être abandonnée, en partie parce qu'il y a là une contradiction, en partie parce que notre réfléxion ne peut jamais atteindre le point où nous aurions, d'un côté, notre propre connaissance avec ses formes, de l'autre les sujets d'une façon absolue. La seule conception de la vérité qui soit possible est la dynamique dans laquelle la vérité se manifeste par la connexité étroite et fixe de nos sujets réalisés par le travail de la pensée. La conception de la vérité dynamique est symbolique ; si même nous pensions une existence subsistant par elle-même, son rapport avec la conscience ne serait, ni pour ce qui regarde les sujets ni pour ce qui regarde les formes, une ressemblance de qualité ou une identité ; ce ne serait jamais qu'une analogie.

109. — Une pareille conception de la vérité est loin de conduire au scepticisme, ainsi qu'on pourrait le croire. Gomme nous n'avons jamais « l'existence même » en face de nous comme un objet, de façon que nous puissions la comparer avec nos pensées et avec « d'autres » objets, si l'on adoptait la conception statique de la vérité, un doute au sujet de la validité de notre connaissance serait toujours possible et ne serait jamais détruit. Avec la conception dynamique de la vérité, nous sommes au

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contraire en perpétuel travail pour trouver de nouveaux sujets et pour trouver une connexité plus étroite entre les sujets que nous connaissons. Et ce travail appartient justement à l'énergie psychique. Ce n'est donc pas devant une norme étrangère que nous nous inclinons.

La conception dynamique de la vérité est un corollaire de la philosophie critique pour qui la vérité de nos pensées fondamentales dépend de ce qu'elles rendent possibles de sévères expériences. En même temps cette école trouvait la condition fondamentale de la connaissance dans l'analyse d'une pareille expérience. Une comparaison entre la connaissance et un ordre des choses absolu est impossible ; nous ne pouvons que comparer mutuellement les pensées et les sujets. Kant lui-même ne vit pas cette conséquence aussi clairement que ses disciples, Maimon, Fichte, Fries. Le maître était encore entravé par le concept de la vérité statique qui appartenait au dogmatisme, comme le montre sa théorie de la « chose en soi » existant d'une façon absolue, en dehors de toute connaissance. Mais lorsqu'il regarde la loi de causalité comme «une analogie de l'expérience» et que, par suite, il pense que les événements ayant lieu dans le temps ontun rapport analogue aux prémisses et aux conclusions de notre pensée, il est bien près de la comprendre comme une hypothèse de travail déterminée par la nature de notre pensée.

Les sciences de la nature avaient gardé jusqu'à une époque récente une conception statique de la vérité. Cela apparaît surtout dans la théorie de l'espace et du temps de Newton, dans la théorie des atomes de la physique et de la chimie, et dans la conception des espèces de l'histoire de la nature. De même que les nombres projetés de Pythagore, les idées de Platon, la substance de Spinoza, l'espace, le temps et les atomes projetés ont été regardés comme l'expression de l'essence absolue de l'existence quoique tous ces concepts ne fussent formés que sous l'effet du travail de la pensée et pour son utilité. C'était, pour qui se plaçait à de pareils points de vue, une infirmité qui nous empêchait d'atteindre au pur monde des nombres, des idées ou des atomes et à la substance absolue, au temps absolu et à l'espace absolu. La philosophie critique, au con-

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traire, regarde tous ces concepts comme des moyens et des formes qui nous sont très utiles pendant notre travail pour établir la connexité achevée que nous appelons réalité. Ce n'est pas la « réalité » qui par une chute a quitté le pur monde des « idées », ce sont les idées qui, par le travail de la pensée qu'elles provoquent, nous conduisent vers des concepts de réalité plus parfaits.

110. — Pourtant, à chaque degré, s'affirme une différence entre quelque chose qui est regardé comme donné et le travail plus ou moins conscient dont cela même est l'objet. La conception de la vérité dynamique n'anéantit pas les différences qu'il y a entre les sujets et les formes. Au contraire, elle affirme que la manière dont les sujets ont été traités jusqu'ici par la science n'est pas la seule possible. On a pu établir des hypothèses et des principes grâce auxquels les sujets ont été mis dans une connexité étroite et fixe ; mais nous ne pouvous prouver que ces hypothèses et ces principes soient les seuls possibles, qu'ils soient l'unique voie par laquelle on puisse atteindre un semblable résultat. Le succès de la science n'est pas la preuve de son entière vérité tant qu'il ne peut être prouvé que d'autres hypothèses n'auraient pas eu le même résultat. Il n'y a donc pas de rapport d'identité absolue, mais seulement un rapport d'identité partielle (67 ; 69) entre la connexité des sujets et les hypothèses dont elle est dérivée. Ici l'antécédent et le conséquent ne peuvent changer de place.

Leibniz en avait déjà fait l'observation, néanmoins sans avoir laissé prendre à cette remarque une influence décisive sur sa théorie de la connaissance. On arrive à la confirmation parfaite d'une hypothèse, dit-il, lorsque, de la conclusion, on peut remonter à l'hypothèse : « cela donne un parfait retour, suffisant à démontrer la vérité de l'hypothèse ». Mathématiquement, remarque-t-il d'ailleurs, c'est souvent possible, de sorte que la synthèse et l'analyse se répondent à rebours ; mais avec les hypothèses astronomiques ou physique de pareils retours ne sont pas possibles. Le succès ne prouve pas la vérité de l'hypothèse. De fausses prémisses on peut tirer des conclusions vraies. 11 est pourtant à croire qu'elles sont justes quand elles

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sont simples et qu'on peut baser sur elles un grand nombre de

vérités *.

Cette considération est de grande importance si l'on veut voir la science humaine dans sa vraie lumière, Kant la formula d'une façon plus générale que Leibniz (dans la phrase que nous avons citée) en ceci qu'il assura que toute connaissance est déterminée pour nous par notre organisation. Que l'on imagine une autre organisation et une autre image du monde apparaîtra. Lorsque Leibniz représentait ses monades comprenant chacune l'univers « suivant son point de vue », il n'était pas loin de la doctrine de Kant.

111. — Ce qui, dans chaque cas, est regardé comme sujet dépend du point de vue. Une intuition des sens, de la mémoire ou de l'imagination peut être regardée comme un sujet pour la pensée, tandis que d'un autre point de vue elle s'est formée sur la base d'autres sujets plus simples. La différence consiste toujours en ceci que l'élément d'activité est plus marqué dans la forme que dans le sujet. Ce qui ne peut être dérivé de la nature même de notre pensée se trouve à un plus haut degré dans le sujet que dans la forme, à quelque degré que nous recherchions l'opposition qui ne disparaît jamais tout à fait. Quelle que soit la base de notre activité incessante, elle témoigne pourtant qu'il y a quelque chose de plus que nous. C'est ce que nous voulons dire quand nous parlons de l'existence comme plus vaste que la pensée. Il nous faut alors retourner la phrase de « Wallenstein » et dire : le monde est grand et le cerveau petit. Lorsque nous séparons notre connaissance de l'existence,c'estparce quenotre connaissance est un système toujours ouvert. 11 peut toujours surgir de nouveaux sujets qui ne soient dérivés ni de sujets antérieurs ni des formes qui nous sont propres. C'est en raison de cette possibilité que nous parlons d'une existence dont nous sommes des membres. Nos objets et nos formes nous la montrent quand nous nous enquérons de leur origine. Nos formes elles-mêmes peuvent bien être regardées comme des sujets.

L'existence ne s'affirme que très indirectement par le travail

i. Leibniz : Nouveaux essais, IV, 12, 1 : 17, 5 (Opera phil. éd. Erdmann, p. 381 a ; 397 b). On en trouve déjà l'indication dans Hobbes : De corpore, XXV, I.

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que les sujets qui surgissent nous obligent à entreprendre. Ce n'est pas seulement les objets, ce sont aussi les formes qui doivent avoir leur base dans un plus grand ensemble.

Kant, qui maintient pourtant si énergiquement l'opposition entre notre connaissance et «la chose en soi », et qui, en général, fait sortir uniquement la « matière » de la chose en soi indique cependant en plusieurs endroits, ce à quoi on ne fait pas toujours attention, que nos « formes » ont aussi leur base dans « la chose en soi. » Si l'on accorde à ces indications toute leur importance, on se convaincra que, ainsi que je l'ai montré ailleurs *, Kant était plus près de la philosophie de l'expérience qu'il ne pensait lui-même. Sa théorie de la connaissance, en particulier l'idée que les formes aussi, c'est-à-dire ce qu'il y a de constant dans notre connaissance, proviennent de « la chose en soi », repose sur l'hypothèse que le fondement inconnu qui renferme la cause des formes de notre connaissance (en somme de ce qui fait que nous comprenons l'existence) opère d'une manière constante et conforme à des lois. Tout son système de catégories et de lois fondamentales s'appuie sur cette hypothèse que Kant n'a pas mise en lumière, mais qui rend toute sa philosophie hypothétique et lui enlève le caractère strictement rationaliste qu'il lui a donné. Il se flattait qu'on ne pût rien trouver d'hypothétique dans sa doctrine. Il y a de l'hypothétique dans le fondement psychologique de sa déduction de catégories, comme nous l'avons déjà fait remarquer, mais il y en a aussi dans la première origine qu'il attribue aux formes. Et si la « matière » et la « forme » peuvent avoir une origine commune, c'est qu'il y a entre la connaissance et l'existence une harmonie plus grande qui ne l'admettait Kant, tandis qu'en même temps Va priori, ce qui dans notre connaissance est absolument indépendant de l'expérience, est limité à un degré élevé. Lorsque nous employons nos formes de pensée à comprendre l'existence, c'est bien, d'une certaine manière, l'existence qui se pense elle-même en nous, pour nous servir de la

fi De la continuité dans l'évolution philosophique de Kant {Vid Selsk. Skr. 68 série, p. 33-35. (Traduction allemande, Archiv fur Geschichte der Philosophie, VII). On peut encore ajouter aux endroits indiqués Kritik der reinen Vernunft, 2e éd., p. 145 et la lettre à Reinhold, 12 mai 1789.

langue mystique et spéculative de Spinoza et de Hegel. La pensée est une partie de l'existence qui s'appuyant sur ses hypothèses, cherche à se faire une image de l'existence dont elle est un des membres.

Que notre connaissance soit ouverte, qu'elle ne soit pas et ne puisse jamais devenir un système fermé, en cela Kant avait raison et, au fond, bien plus raison qu'il ne pensait. Il pensait aussi justement que cela ne change rien à la manière dont avance notre pensée. Il nous faut, pour arriver à la compréhension, suivre les chemins qui nous sont montrés par la nature de notre esprit et par notre situation dans l'existence. Pour Copernic, à qui Kant aimait à se comparer, il était possible de tracer une image de l'aspect que prennent les phénomènes que nous regardons de la terre, quand ils sont vus d'un autre point. Mais chose semblable n'est pas possible pour le philosophe ; il peut se rendre compte qu'on ne saurait démontrer que les formes et les principes de notre pensée soient les seuls possibles ; mais il ne peut fonder une connaissance en se plaçant à un autre point de vue que le point de vue humain. Son travail intellectuel est heureusement encore assez grand ainsi.

112. — Sous l'action réciproque et dans le choc incessant du sujet et de la forme opère toujours le troisième élément, le motif ou la valeur. Un motif détermine souvent la découverte d'un sujet, y porte l'attention, et influe aussi sur la manière dont le sujet est traité. Ce motif peut être inspiré par l'instinct de la conservation organique ou par le besoin d'espérance ou de consolation. Il faut, en tout cas, qu'il n'y ait rien, dans tout l'état des sentiments et dans la sphère de l'intérêt, qui empêche la reconnaissance du sujet, ni rien qui empêche qu'il soit traité méthodiquement. Car il peut y avoir entre les trois éléments un rapport d'opposition qui provoque l'inquiétude et la lutte, non seulement dans le genre humain ou dans la société, mais aussi dans l'individu, de sorte que la « tête » le mène par un chemin et le « cœur » par un autre. Mais les sujets peuvent émerger avec une force immédiate telle et le déroulement de la pensée à travers les formes qui lui sont naturelles peut s'opérer si spontanément que tous les obstacles apportés par le troisième élément soient balayés. De cette façon, les

CONNAISSANCE

sujets et les formes ont un effet rétroactif sur les motifs et l'intérêt. Il est notamment d'importance, comme je l'ai fait déjà remarquer plusieurs fois, qu'il se forme un intérêt purement intellectuel, lié immédiatement à la vie de la pensée. Le combat entre la « tête » et le « cœur » n'est en réalité que la lutte entre deux intérêts. Ainsi que nous l'avons dit, on peut regarder comme un bien pour tout ce qui est de la vie de l'âme que la pensée ait son autonomie, qu'elle ne soit pas seulement regardée comme un moyen, que dire, comme un ennemi. Ainsi seulement il est possible de mettre à jour tous les sujets et de se servir de toutes les formes nécessaires pour arriver à l'intelligence, pour appliquer, par exemple, le critère de la réalité à tous les cas. Il y aura toujours plus à découvrir dans le monde des sujets et dans le pur monde de la pensée que ce qu'on est porté à rechercher par n'importe quel motif pratique. Ce n'est pas uniquement la philosophie ni d'autres sciences qui doivent se rappeler qu'il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que l'on ne pense, c'est sûrement aussi, à un bien plus haut degré, le sens commun et la foi basée sur la tradition et sur l'expérience intérieure. L'existence est plus vaste et sa connexité beaucoup plus intime que les motifs pratiques ne nous conduisent à le supposer. Les plus grandes énigmes que présente la conception de la vie naissent avec les vastes horizons qui s'étendent bien au delà de la sphère des intérêts de l'existence humaine quoique la pensée, inspirée par l'intérêt intellectuel, puisse les découvrir et chercher à les mesurer.

113. — Les différences entre les manières de voir épistématologiques sont déterminées par les rapports différents qu'il y a entre la forme, le sujet et le motif que ces manières de voir supposent. C'est l'irrationnel de ce rapport qui détermine les diverses directions de la philosophie de la connaissance. Si le sujet, la forme et le motif pouvaient être dérivés les uns des autres ou si un caractère déterminé de l'un de ces éléments répondait seulement à un caractère déterminé des autres, les écarts ne seraient pas aussi grands. — Les différentes positions de la théorie de la connaissance peuvent être ramenées à trois groupes dont l'un emprunte à la forme, l'autre au sujet, le troisième à la valeur (motif) sa signification particulière.

LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE

Je ne m'occuperai, dans la discussion qui va suivre, que des théories modernes. Le problème de la connaissance est un problème essentiellement moderne, quoiqu'il ait déjà paru chez les Grecs. Pour Platon, la grande énigme était desavoir comment les idées, en dépit de leur opposition avec les phénomènes, pouvaient cependant nous être suggérées par eux. Il fallait à Aristote un organe particulier, « la raison » (vouç) pour arriver à l'intelligence des principes (àpx«0 sur lesquels repose toute démonstration et qui, par suite, ne peuvent eux-mêmes être prouvés (Analyt. post II, 19). Grote, à l'opinion de qui se range Gomperz, croit que pour Aristote « la raison » achève seulement et termine l'induction qui mène aux principes, mais il admet qu'il accentue l'opposition entre l'induction et « la raison » d'une manière qui rappelle Platon1. Teichmûller2 insiste avec raison sur la communauté des opinions de Platon et d'Aristote à cet égard. L'induction n'est, pense-t-il, pour Aristote, qu'un moyen de saisir les principes ; mais elle n'en donne pas la preuve; elle fournit seulement l'occasion à la raison, qui vient d'une tout autre source, de tirer des lois générales. L'irrationnel apparaît donc clairement chez les deux grands penseurs de l'antiquité. C'est cela qui provoqua les curieuses tendances au scepticisme de la dernière période de l'antiquité.

Nous pouvons grouper sous trois désignations les tendances qui se font sentir dans les théories modernes de la connaissance, le formalisme, l'empirisme et le pragmatisme.

a. Le grand mérite de Kant est d'avoir vu qu'il faut d'abord savoir quelles sont les formes dont l'investigation scientifique dispose et qu'elle applique de fait, avant de décider quels sont leurs rapports avec les sujets. C'est en marchant sur ses traces que j'ai établi ma théorie des catégories avant de traiter le problème même de la connaissance. Kant a raison d'affirmer que ces formes doivent être déterminées par la nature de nos facultés de connaissance telles qu elles existent. Mais lorsqu'il essaye d'établir les preuves des lois fondamentales auxquelles les formes donnent naissance, reparaît cette disposition au dogmatisme dont, en dépit de son criticisme, il ne s'est jamais com-

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