Traduite en français, 2 volumes
x INTRODUCTION
révolution philosophique de Kant {Travaux de la Société des Sciences, 1893) i. En toute humilité, je me suis efforcé de bâtir sur ce que les hommes de génie ont découvert d'important et de durable et, en passant, j'ai insisté sur la continuité qu'il y a entre l'œuvre des philosophes modernes et celle des philosophes de l'antiquité. D'après ce dont j'ai pu faire l'expérience, le sens historique et la piété ne sont nullement incompatibles avec la critique de principe et l'opposition portant même sur des points décisifs.
La vie de la pensée que mon livre a pour but de dépeindre est mêlée intimement aux autres parties de la vie de l'esprit. J'ai cherché à montrer que la pensée ne peut servir la vie de l'esprit dans sa totalité quand, avant tout, elle n'est pas devenue maîtresse sur son propre domaine et ne se déroule pas selon ses propres lois comme une part indépendante de la vie de l'esprit. Je suis tous les jours plus convaincu que ce déploiement de la pensée quand il s'accomplit tel qu'il doit s'accomplir apportera de grands changements dans la vie personnelle prise en sa totalité. Il y a là des oppositions et des problèmes qui prennent des formes de plus en plus accentuées et je n'éprouve aucune admiration pour ceux qui ne trouvent pas là un aiguillon quoiqu'ils soient à même de connaître la vie de la pensée.
J'ai insisté sur l'importance que prend en général le facteur personnel dans toute pensée à mesure qu'elle approche des terrains limites ; je n'ai d'ailleurs pas caché que ma propre attitude, lorsque je parviens à la dernière étape de la pensée, a un caractère personnel, et je n'ai pu éviter de montrer quelles sont les dispositions qu'en me basant sur les résultats de ma propre expérience je crois être celles qu'on éprouve lorsqu'on y arrive.
1. Traduction allemande dans Archiv fur die Geschichte der Philosophie, 1894.
INTRODUCTION xi
J'ai encore beaucoup à apprendre, mon ouvrage a besoin sur beaucoup de points d'être complété et ses conclusions ont également besoin d'être justifiées. Mais je ne sortirai pas du cadre que je me suis tracé et qui m'a d'ailleurs offert un champ de travail suffisamment vaste. Puissent quelques-uns trouver là aussi l'occasion de travailler, même s'ils devaient changer et ce cadre et son contenu.
Harald Hoffding.
Août 1910.
La traduction de M. Jacques de Coussange a pu être faite sur les bonnes feuilles de l'édition danoise de la Pensée humaine qui a paru peu avant cette édition française. Elle a été revue très soigneusement par M. Hoffding qui avait prié son collaborateur d'entreprendre cette tâche.
[Noie de l'Éditeur.)
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
A. — Énergie psychique
1. — Je me propose, dans le travail que j'enireprends, d'examiner la pensée humaine, tâche que se sont donnée tous les philosophes, qu'ils en aient eu conscience ou non. Car il n'y a pas de questions se posant au sujet de la vie et de l'existence qui ne dépende — et pour la manière de la poser et pour la manière de la résoudre — de la façon dont on conçoit la nature de la pensée et son mode d'action. C'est donc un résumé de mon système que je donnerai ici, c'est-à-dire que j'exposerai les idées auxquelles je suis toujours revenu quand je me suis occupé des hypothèses scientifiques, de l'importance des résultats de la science à l'égard de la conception de la vie et des rapports de la connaissance scientifique avec les autres côtés de la vie de l'homme.
2. — Nous connaissons surtout la pensée en tant que réflexion. Je n'emploie pas seulement le mot réflexion dans son sens propre qui est « rechercher quelque chose dans sa pensée ou poursuivre quelque chose », mais dans cette acception d'une pensée venant après une expérience immédiate. La réflexion suppose alors que nous ayons vu, senti, vécu quelque chose. A l'instant où l'expérience avait lieu, elle nous absorbait tout entiers ; mais à présent nous nous efforçons de la faire surgir de nouveau, ou pour revivre ce que nous avons vécu, ou pour en examiner soit les différentes parties, soit les diverses propriétés, soit enfin les rapports avec d'autres expériences. Dans le pur retour à l'expérience passée, la réflexion n'est que
Hôffding. — Pensée. i
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
l'image d'une chose ; ce n'est qu'une représentation. Mais un tel retour ne peut durer longtemps sous une forme inactive. Involontairement, sans doute en raison de l'intérêt qu'a l'expérience, une suite de pensées naîtront qui serviront à mettre en évidence les rapports extérieurs et intérieurs. C'est ce qui arrive lorsque, involontairement, le poète prend des comparaisons et des images pour exprimer son sujet avec exactitude ou lorsque le contraste même avec d'autres expériences met en lumière le caractère propre d'une certaine expérience. La ressemblance et la différence peuvent donc toutes deux jeter une lumière plus vive sur ce qui a été donné par l'expérience originelle et c'est pourquoi la réflexion n'est pas nécessairement en opposition avec cette expérience, mais peut agir dans son sens et la servir, même quand elle est passée.
tin employant le mot d'expérience, nous pensons à un état essentiellement réceptif. Mais la réflexion peut aussi servir la vie de l'esprit sur laquelle la volonté n'a pas d'action, qu'il s'agisse de besoin ou d'aspiration. L'aspiration atteint souvent son but grâce à l'instinct ou au génie, sans que la réflexion ait été nécessaire, et peut-être mieux qu'elle ne l'eût fait à l'aide de la réflexion. Celle-ci agit sur nos actes lorsque l'aspiration spontanée rencontre de l'opposition. Alors il est nécessaire de considérer le but auquel on aspire, ses rapports avec d'autres efforts possibles ou réels, enfin les voies et les moyens qui y conduisent. C'est en faisant surgir les ressemblances et les différences que la réflexion rend des services. Il peut apparaître aussi une différence entre la contemplation et la discussion : ou l'image du but est maintenue sans grande oscillation et la relation avec les voies, les moyens et d'autres alternatives ne jouent qu'un rôle secondaire, comme il arrive lorsque le pilote, regardant la boussole et la bouée, dirige machinalement le gouvernail d'après ce qu'il voit, ou bien de violents mouvements vous jettent d'une possibilité dans une autre et se continuent jusqu'à ce que la concentration définitive, nommée résolution, ait enfin lieu.
L'apparition de la réflexion est une sorte de réveil, non du sommeil ni de l'inconscience, mais de la vie de l'âme sponta-
née et de ses expériences, d'états qu'on peut caractériser préalablement comme étant ceux de la sensation, de l'intuition, de la représentation, du sentiment, de l'émotion, du désir et de l'aspiration. Lorsqu'elle prend la forme du simple examen, la réflexion touche à la vie involontaire de l'âme ; dans son effort pour faire surgir les différences et les ressemblances, elle s'éloigne de plus en plus du spontané. La langue marque bien cette différence par ces deux expressions : Penser quelque chose, et penser à quelque chose. C'est cette dernière espèce de réflexion, la discursive, la mobile, qui nous servira dans ce qui suit, car c'est celle que nous pouvons le mieux observer et celle qui, en même temps, joue un rôle décisif dans le problème de la pensée : il n'y a de problème que pour cette espèce de réflexion; c'est pourquoi je la désignerai par le mot de pensée ; et pourtant il n'y a qu'une différence de degré entre l'une et l'autre. La représentation revécue, la durée d'un souvenir n'est possible que pendant un instant ; une observation attentive nous montre que, selon un rythme plus ou moins long, nous allons au sujet qui occupe nos pensées et le quittons. Chaque retour peut amener une reconnaissance, de sorte que le rapport de ressemblance peut jouer ici un aussi grand rôle que dans la réflexion discursive. La représentation était peut-être nouvelle pour nous au premier moment ; mais elle devient connue parle retour répété. Aussi la réflexion qui examine n'empêche aucunement que d'autres représentations et d'autres expériences ne puissent opérer et ne soient justement la condition de l'intérêt qui rend possible le maintien d'une seule image. Ce qui là dedans s'applique à la réflexion discursive, s'applique également, jusqu'à un certain degré, à la contemplative.
Il ressort de cette description que le travail de la pensée consiste à comparer, à distinguer ou à trouver des ressemblances. Quand je pense à quelque chose, je cherche à déterminer ses rapports avec autre chose ; oui, plus je trouve de rapports de ressemblance et de différence, mieux ma pensée l'a pénétré. Ceci s'applique naturellement au cas où c'est une seule et même matière que j'examine dans ses connexions et dans ses diverses conditions. Je compare alors
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
les différentes manières dont se présente le sujet dans les différents cas.
Mais la comparaison suppose encore la cohésion ou connexion, c'est-à-dire la synthèse. Je ne puis comparer deux sujets que lorsqu'ils me sont donnés en même temps par mes sensations, mon souvenir ou mon imagination, ou que je conserve l'image de l'un tandis que l'autre s'offre à mon observation immédiate. Si un objet a complètement disparu lorsque l'autre se présente, il n'y a pas de comparaison. Le travail de la pensée consiste en une concentration par laquelle les ressemblances et les différences sont décisives pour les rapports qui lient l'un à l'autre les sujets dans le rapprochement, résultat du travail. La synthèse est une manifestation de l'énergie, du pouvoir d'accomplir un travail.
L'opposition dont cet effort vient à bout est produite par les sujets qu'examine la réflexion et qui sont donnés par la vie de l'âme spontanée, par les sensations, la mémoire ou l'imagination, le sentiment de plaisir ou de déplaisir, le désir ou l'aspiration.
Le travail de concentration est d'autant plus difficile que le nombre des sujets qui doivent être mis en rapport les uns avec les autres est plus grand. La plénitude de contenu peut être telle que l'énergie psychique dont on dispose, dans ce cas particulier, ne puisse pas l'embrasser tout entière. La vie de l'âme menace alors de se rompre, de devenir chaotique.
La raison n'en est pas seulement dans la multiplicité, mais aussi dans le degré de différence qu'offrent les sujets. Oui, plus ils se ressemblent, plus ils peuvent s'amalgamer de façon à ce que le travail qui est fait pour l'un n'ait pas besoin de se répéter pour l'autre, moins il faut de travail. Les sujets qui sont en opposition ou même en lutte les uns avec les autres demandent une grande énergie pour être englobés dans la continuité de la vie de l'âme. L'effort est nécessaire pour l'observateur qui doit trouver un point de vue sous lequel les opposants atteindront l'unité comme pour celui qui doit subordonner les incitations et les intérêts en lutte à la pensée d'un but suprême.
Gela tient, en troisième lieu, à la place plus ou moins indé-
pendante que les différents sujets doivent prendre dans l'ensemble qu'on s'efforce d'atteindre. Il est plus facile d'arriver à une unité schématique qu'à une unité où l'on fait la part des propriétés de chaque sujet. La ressemblance peut apporter là une difficulté de plus lorsqu'elle conduit à une fusion et par suite à l'anéantissement de l'indépendance des sujets. A cet égard, des différences et des oppositions très marquées peuvent être un avantage.
Plus les sujets sont éloignés les uns des autres dans le temps et dans l'espace, plus le travail est grand. Le contemporain et le proche se joignent involontairement et la connexion s'impose. Et si nous laissons les sujets actuels pour nous enfoncer dans le monde du souvenir et de l'imagination, la liaison se forme aussi très aisément : « avec grande facilité, les pensées fixent leur demeure l'une chez l'autre ». Mais quand il s'agit de maintenir un sujet actuel en même temps qu'un souvenir passé ou qu'un idéal qui n'a surgi dans l'âme que dans un instant de transport, alors l'énergie psychique est mise à une forte épreuve. On ne peut évidemment pas demander de plus grand effort que de maintenir côte à côte les expériences et le trésor de la réflexion et de l'idéal.
Enfin l'exactitude plus ou moins grande, le plus ou moins d'intériorité du lien qui unit les sujets, en dépit de leur différence, jouent encore un rôle. Il y a beaucoup de degrés dans la connexion, depuis la réunion et le groupement extérieur jusqu'à la liaison intérieure que peuvent exprimer une conception scientifique, une image artistique ou une grande résolution.
En dehors de ces cinq rapports, dont on peut dire qu'ils sont analogues aux rapports de la masse avec l'énergie physique, il faut considérer la rapidité avec laquelle s'opère la synthèse. L'homme de génie et l'homme de volonté peuvent, en un instant, dépenser un capital d'énergie que les autres hommes dépensent dans un espace de temps beaucoup plus long. Sur le terrain de la vie des sentiments, ce contraste apparaît comme un contraste entre la violence et l'intériorité, l'émotion et la disposition d'esprit1; des oppositions analogues existent pour
4. Voir là-dessus mon Esquisse d'une psychologie fondée sur l'expérience (traduction française), IV, 7 ; VI E, 4-5.
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les autres parties de la vie de l'âme. Dans la recherche, la découverte offre souvent une analogie avec l'émotion, la démonstration une analogie avec le sentiment.
Pour mesurer l'énergie psychique qui se manifeste dans la synthèse, il faut faire la part de tous ces éléments. Il n'est évidemment pas question ici d'une mesure exacte, mais bien d'une estimation. De fait, aussitôt que nous cherchons à scruter les raisons qui font que nous estimons une opération de la pensée, une tendance de l'esprit, une conception de la vie plus élevée ou plus basse que telle autre, nous devons considérer toutes ces circonstances et, en réalité, nous le faisons, plus ou moins consciemment, plus ou moins exactement. Il n'y a pas autant d'énergie psychique dans l'état de rêve où les sujets changeants déploient successivement des suites d'images, que dans l'état de veille où les pensées ont un but et une direction générale. Nous n'employons là qu'une mesure psychologique. Et même si la conception de l'énergie psychique, par la manière dont elle se forme, présente quelque analogie avec la conception de l'énergie physique, cette conception là est pourtant basée sur ses expériences particulières, dans lesquelles les observations et les recherches physiques et physiologiques ne jouent pas un rôle décisif. Il ne faut pas méconnaître pour cela l'importance des essais qu'ont faits et la physiologie et la psychologie expérimentale pour mesurer le travail du cerveau qu'entraîne certaines opérations élémentaires de l'esprit comme le calcul ou l'effort de mémoire et qu'on apprécie au moyen de ses rapports avec le travail musculaire qui peut se produire en même temps. Le travail de l'esprit se manifeste alors par la diminution d'énergie qui se montre en même temps dans le travail musculaire. Mais même cette mesure suppose que, d'une façon purement psychologique, on puisse distinguer un travail mental plus facile d'un plus difficile ; sans cela on se meut dans un cercle vicieux. On ne connaît pas directement le travail du cerveau qui correspond au travail mental précédemment décrit; on ne le connaît que par le travail mental même auquel on pense qu'il correspond.
3. — La réflexion suppose qu'il y a des sujets sur lesquels elle peut exercer sa faculté de comparaison et de concen-
tralion. Que sont ces sujets ? La loi de la synthèse s'appliquet-elle également à eux? Là nous nous trouvons devant une question qui a sa difficulté propre et qui se lie à toute la nature de la vie de l'àme.
C'est d'abord la réflexion qui nous apprend à connaître les sujets. Elle est l'intermédiaire grâce auquel ils nous deviennent accessibles. La vie psychique spontanée ne doit être ni jugée ni décrite dans ses phénomènes immédiats d'après la manière dont elle apparaît à la réflexion. C'est une vie dans laquelle nous n'avons pas le droit de supposer que les propriétés et les déterminations qui apparaissent clans le travail de la réflexion existent déjà. Lorsque, pendant quelques instants, nous avons pu nous enfoncer dans la vie psychique spontanée, mais non inconsciente par conséquent, et que, plus tard, nous en conservons le souvenir, elle produit sur nous l'effet d'un courant, d'un flot de sujets multiples que nous désignons par les expressions de sensations, de souvenirs, de sentiments, d'aspirations, etc. Ce n'est pas un chaos de sujets indépendants ; il y a déjà dans la vie psychique spontanée des enchaînements et des totalités aussi bien que des différences et des oppositions. Les mots que nous employons pour dénommer ce que nous retenons de cet état spontané en témoignent. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est la continuité; voilà pourquoi le mot de « courant » s'offre si facilement pour désigner ce que nous appelons la donnée immédiate. Mais ce n'est pas un courant uniforme. Des différences de qualités existent, sans' quoi nous ne pourrions distinguer entre les espèces de sujets que, tout à l'heure, nous avons appelés sensations, souvenirs, etc. Il y a des tourbillons dans le courant ou des méandres, en sorte qu'il ne coule pas en droite ligne; il peut se produire une poussée de diverses tendances, de directions plus ou moins opposées. Il y a des arrêts, tandis que dans les cas où les différentes tendances suivent la même direction, un soulagement, une accélération auront lieu.
Il apparaît, à travers les expressions indéterminées et imagées dont nous disposons pour désigner ces premières données que présuppose la réflexion, qu'il n'y a pas d'opposition absolue entre cette base lui servant d'appui et ce qui est le fruit
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
de son travail. Nous trouvons aussi là l'unité et la multiplicité, la continuité et la discontinuité, et nous découvrons bien des degrés et des nuances dans ces rapports. L'idée de l'ancienne école anglaise (Locke, Hume et Mill) qui comprenait les données immédiates de la vie de l'âme d'une manière atomistique, c'est-à-dire comme si elles consistaient en une masse d'éléments indépendants les uns des autres, n'est pas justifiée. Dans le domaine psychique, aussi bien que dans le domaine physique, ce n'est que la réflexion qui amène à la conception d'atomes, conception inspirée par le besoin de rendre les différences aussi marquées que possible pour que leur liaison soit en retour aussi claire et aussi visible que possible. L'unité dont la réflexion est le témoignage et qu'elle cherche elle-même à produire, devient alors incompréhensible, mais on n'a plus de raison de vouloir, comme William James 1 et M. Henri Bergson 2 l'ont essayé de nos jours, représenter la vie involontaire comme étant en opposition radicale avec la réflexion et ses opérations. Alors, cette vie serait indescriptible et incompréhensible et ce serait une énigme insoluble de penser comment on peut avoir connaissance de la donnée immédiate dans laquelle cependant la réflexion puise constamment. W. James et M. Bergson ont marqué une réaction significative contre la méprise de l'intellectualisme et la surestimation de la réflexion, réaction qui, à plus d'un égard, rappelle celle de Hamann, de Herder et de Jacobi contre Kant. Ce n'est pas la raison pure, mais le courant immédiat de la vie de l'âme qui, assurent-ils, est le plus élevé et apporte la vérité. Les distinctions de la pensée et les définitions sont nécessaires pour que, pratiquement, nous puissions nous reconnaître dans la vie. Et la science analytique a encore accentué cette opposition que la langue favorisait déjà en donnant des noms indépendants aux différents sujets et en prenant dans les rap-
1. The Stream of Thought, Minci, 4884 (réimprimé au chapitre ix des Principles of Psychology et surtout A Pluralistic Universe (1909), sect. 7, publié postérieurement.
2. Les données immédiates de la conscience (1888) et l'article paru plus tard, Introduction à la Métaphysique. [Revue de Métaphysique et de Morale, janvier, 1903), réimprimé, en partie, dans les Cahiers de la Quinzaine, n° 12, de la quatrième série.
ports spatiaux les bases de nos idées intuitives. L'éveil de la réflexion tournant son observation vers la vie involontaire dont elle est issue est regardé comme le péché originel.
S'il n'y avait une parenté entre la vie de l'âme spontanée et la réflexion, il serait impossible de comprendre comment celleci pourrait naître. Mais dans la description même que James et M. Bergson donnent de l'opposition qu'il y a entre le travail de la pensée et la donnée immédiate, description qui est un chefd'œuvre de psychologie descriptive, il est dit expressément qu'il est dans la « donnée » des différences et de la connexité, des qualités et de la continuité. James met surtout en relief les continuels passages de l'un à l'autre (continuons transitions) et la difficulté qu'il y a de distinguer entre le rapport et l'objet qui est en rapport (relation and matter related), M. Bergson insiste surtout sur l'essence ininterrompue et pourtant hétérogène du courant intérieur (durée hétérogène et indistincte ; durée dont les moments se pénètrent). Mais nous touchons ici justement la possibilité intérieure de la naissance de la réflexion. Tout le poids n'en doit pas reposer sur les causes extérieures (besoin pratique, mécanisme de la langue et technique de la science). L'opposition de la continuité et de la multiplicité qualitative, de la liaison et des divers éléments donne la raison de l'éveil de la réflexion. Dans cette opposition, se trouve la possibilité d'un arrêt du courant involontaire, arrêt auquel la réflexion discursive peut porter remède par des déterminations claires et précises. De môme que la compréhension d'une chose se complète par une comparaison, la réflexion peut éclairer la relation entre la continuité et la discontinuité, entre l'unité et la multiplicité. Et ce n'est pas une chose complètement étrangère qu'elle apporte dans son opération, car déjà, dans la donnée immédiate, apparaissent les ressemblances et les différences, la connexité et la multiplicité, et, en même temps, ce qui est de la plus grande importance, un effort involontaire pour mettre de l'harmonie entre les diverses tendances. Si un pareil effort n'existait pas, on n'aurait pas le droit de parler d'un courant, d'une continuité mouvante en unité de direction1.
1. Il y a quelques années, un de mes jeunes auditeurs m'écrivit : « Je puis me dire libre de tout but, comme de tout intérêt et de toute foi en
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
Ici apparaît une analogie avec ce que nous appelions la synthèse lorsqu'il s'agissait de la réflexion, c'est-à-dire une tendance à rassembler et à réunir. Et la réflexion naît quand se fait sentir un besoin particulier de réaliser cette tendance plus entièrement que la vie involontaire n'y parvient avec ses propres ressources. Ici déjà, avant que la réflexion ne soit éveillée, il peut arriver des crises, des catastrophes et cette existence se ^transformer en un chaos. Avant que la réflexion ne soit éveillée, un travail peut être nécessaire ; mais l'apparition des difficultés, la lutte qu'elles provoquent, leurs solutions sont soumises dans la vie de l'âme spontanée, à d'autres conditions que lorsque la réflexion est installée en maîtresse. Peutêtre se passe-t-il des choses de la plus grande importance pour la vie psychique dans des régions plus basses que le domaine de la réflexion et peut-être la réflexion n'a-t-elle à faire qu'avec les contre-coups de ces processus lointains. Il sera toujours impossible de prouver que, sur un point quelconque, nous reposions sur une donnée absolument immédiate, j'entends sur une donnée au sujet de laquelle aucun travail n'ait été fait. Ce que nous appelons, dans quelques cas, donnée immédiate, ne mérite ce nom que par rapport à un certain travail psychique tandis qu'en réalité ce n'est encore sans doute que le résultat d'un travail.
4. — Si nous commençons par la réflexion et que nous cherchions à savoir quelle est sa manière d'agir, nous arrivons au concept de la synthèse et nous trouvons par suite que ce concept peut s'appliquer aussi à la vie de l'âme spontanée qui constitue la base permanente d'où jaillit la réflexion pour en faire le sujet sur lequel s'exerce son activité. Il faut nous familiariser avec l'idée que la vie de l'âme spontanée, telle qu elle se déroule avant l'éveil de la pensée, ne peut être éclairée et désignée qu'au moyen de l'analogie. Nous ne la comprenons
n'importe quoi se trouvant en dehors de moi ou en moi. Je sens certainement quelque vouloir, quelque chose qui se hâte, mais cela vit de sa propre vie, pousse de côté tout ce qui l'arrête et n'accomplit certainement jamais aucun acte qui ne soit à son avantage. » Ici la réflexion n'a donné aucun résultat, aucune solution ; la vie involontaire s'est maintenue dans son unité et dans sa direction bien déterminée qui a semblé d'autant plus frappante au jeune psychologue que chez lui la réflexion a eu moins de prise là-dessus.
ÉNERGIE PSYCHIQUE il
qu'en analogie avec la transparente réflexion et les expressions que l'on emploie pour en parler sont généralement empruntées au monde de la réflexion. Cette vie de l'àme sponsanée est si loin d'ôtre la plus facile à comprendre qu'il faut au contraire le plus grand art pour la distinguer dans ses différences avec la vie de l'âme formée par la réflexion. Ce qu'on appelle le sens commun opère, dans sa psychologie, avec des concepts qui appartiennent au domaine de la réflexion. C'est une inclination enfantine qui nous pousse à regarder tout dans la vie de l'âme comme le fruit d'une pensée claire et déterminée, d'une délibération et d'un calcul. On personnifie, pour ainsi dire, non seulement la nature extérieure, mais aussi la nature intérieure, on pose une personne derrière la personne. Cette psychologie puérile explique même la vie personnelle qui se déroule en dehors de la volonté en se figurant qu'il y a au delà encore une personne qui pense d'une façon déterminée ce qui s'y meut comme dans les anciens ouvrages d'optique on représentait un homme à l'intérieur de la tête, regardant l'image que les rayons formaient sur la rétine.
11 faut la réflexion pour découvrir et comprendre la vie de l'âme spontanée et pourtant celle-ci consiste proprement en ce que la réflexion n'y joue aucun rôle. Cette difficulté ne peut être résolue que si, pour autant que nous conservons le souvenir de la vie involontaire après l'éveil de la réflexion, nous arrivons à comprendre ce souvenir et l'exprimons à l'aide d'analogies avec ce que nous savons clairement dumonde même de la réflexion. C'est ce que nous faisons quand nous disons que la synthèse est la forme essentielle, non seulement de la réflexion qui compare, mais aussi de la vie de l'âme spontanée et que c'est le concept psychologique le plus vaste.
Là nous nous trouvons en face d'une nouvelle difficulté; synthèse signifie concentration, mais il faut que quelque chose soit concentré et ce doit être une multiplicité. Les sujets sur lesquels se pose la réflexion pour les unir et les comparer forment une multiplicité connexe. Chacun d'eux existe pour nous, grâce à une distinction, et dans chacun en particulier nous pouvons encore distinguer divers côtés, différentes propriétés ou différentes parties que nous appelons éléments.
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
Le résultat semble être alors que nous aboutissions à une opposition entre la synthèse et les éléments et que la multiplicité des éléments soit la condition essentielle de l'action de la synthèse. On pourrait en tirer cette conclusion que l'originel, dans la vie de l'âme, est une multiplicité d'éléments et que la concentration intervient seulement à un moment postérieur du développement. John Locke a soutenu cette théorie qui a souvent reparu dans la psychologie. Elle s'appuie sur l'analogie avec la formation d'une unité mécanique composée d'éléments qui auparavant se montraient d'une façon indépendante, un tas de sable, par exemple, formé de grains de sable qui étaient épars et qui sont rassemblés pour la première fois. La question est de savoir si cette analogie est juste.
La vie de l'âme, quand la réflexion s'éveille, ne commence pas cependant d'une façon absolue ; en ce cas, elle n'aurait pas de sujet sur lequel se poser. Les éléments, c'est-à-dire les parties, les divers côtés et les propriétés que la réflexion distinguera dans un sujet ou dans plusieurs sujets et qu'elle peut déterminer à travers leurs mutuelles ressemblances et leurs mutuelles différences sont justement le fruit d'un travail de la pensée. Ils sont extraits de l'ensemble dans lequel ils apparaissent spontanément et sont posés dans une certaine opposition l'un vis-à-vis de l'autre, opposition sans laquelle ils ne peuvent devenir un objet de certitude. La caractéristique donnée à chaque élément particulier et, par conséquent, à chaque sujet est soumise à ses rapports avec d'autres éléments et avec d'autres sujets. On n'a aucune raison de croire qu'il y ait dans la vie de l'âme des éléments isolés, indépendants les uns des autres, des espèces d'atomes psychiques. Si on l'imaginait, ce serait confondre l'action de la réflexion avec son propre fondement, autre exemple de la psychologie naïve qui tend à prendre les différences créées par la pensée pour des différences originairement données.
Le souvenir que nous gardons de l'état involontaire ou spontané, si nous le conservons, nous le montre, et ici les maîtres de la psychologie descriptive que nous avons cités ont indubitablement raison, non comme un chaos de diverses parties indépendantes les unes des autres, mais comme un courant,
une pulsation, non pas homogène, mais telle qu'il y a une relation entre les nappes des profondeurs et les vagues de la surface. Nous trouvons, pour autant que nous voyons quelque chose, l'unité et la multiplicité si enchevêtrées l'une dans l'autre que nous ne pouvons les séparer extérieurement. C'est justement le besoin que nous avons de comprendre leur rapport avec plus de clarté qui provoque l'éveil de la réflexion.
Mais nous ne pouvons, dans le domaine de la vie de l'âme, pas plus que dans celui de la matière, regarder un élément quelconque comme absolument isolé ou absolument simple. Le problème de trouver des relations entre les éléments ou les sujets qui semblent isolés et celui de découvrir une multiplicité intérieure dans les éléments ou les sujets qui paraissent simples s'offrent sans cesse à la réflexion qui trahit une sorte d'apathie quand elle s'arrête trop tôt dans cette voie. En termes différents, la loi de la synthèse doit toujours être appliquée de nouveau, même à l'égard des sujets et des éléments.
D'autre part, on ne saurait donner de synthèse absolument concluante. Aussi longtemps que dure la vie de l'âme, de nouveaux sujets entrent dans le courant spontané et ils y sont soumis à un travail involontaire. Ce sont de nouvelles gouttes, ou peut-être de nouveaux affluents qui peuvent modifier sa nature et son cours. La nature des nouveaux lits que le courant se forme lorsque le terrain change est également modifiée. Et tant que la réflexion est éveillée, le problème de découvrir de nouvelles synthèses plus grandes, plus intérieures et embrassant plus d'objets se pose constamment. C'est un travail psychique qui ne cesse jamais. La synthèse qui, jusque-là, a assuré la multiplicité de la vie peut devenir un des sujets ou un des éléments que comprendra une synthèse ultérieure. Aussitôt que nous avons conscience de l'état de l'âme ou de son activité antérieure, a lieu ce passage à une nouvelle synthèse, qu'il soit ou non un progrès, qu'il soit ou non un état ayant plus de valeur. C'est un nouveau moi pour qui les moi précédents deviennent objets de conscience. Il n'y a pas de synthèse définitive. Même la philosophie qui parle le plus de l'unité supérieure est toujours embarrassée quand elle doit en arriver à traiter d'une unité suprême.
PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE
On a, naturellement, tout à fait raison lorsque, dans un ensemble particulier ou dans des recherches d'un ordre spécial, on laisse de côté ces difficultés de principe et qu'on regarde ces éléments ou ces sujets comme s'ils étaient simples et absolus. Toute observation scientifique faite dans une direction voulue suppose une certaine abstraction. Si, par exemple, la psychologie expérimentale a réellement besoin d'opérer sur une espèce d'atome psychique ou de reflet comme simple et indépendant, elle est aussi justifiée à le faire que le sont les sciences de la nature opérant avec des atomes matériels. Mais il faut éviter le dogmatisme qui changerait en des réalités finales les conceptions qu'autorisent les besoins de la recherche. Et il peut être également raisonnable de regarder, dans le langage quotidien et dans la pratique, au point de vue éthique et juridique par exemple, l'individu comme une unité absolue, une synthèse achevée, sans égard à cela, qu'au fond, la synthèse désigne un travail, une énergie en mouvement qui n'est pas donnée une fois pour toutes. Il y a, en somme, un rapport irrationnel entre la vie psychique et ce que nous appelons ses éléments. Il s'agit maintenant de trouver autant d'éléments que possible ; mais il peut être raisonnable et justifié de s'en tenir à un petit nombre de décimales pourvu que l'on n'oublie pas que la question par là n'est pas épuisée. L'irrationnel est, ici comme partout, à la fois une limite et un problème.
Cette antinomie tient à l'essence de la vie psychique et elle est propre au concept de personnalité. La vie psychique et la personnalité ne peuvent se comprendre comme des produits d'éléments donnés antérieurement, par cela que les éléments que nous en connaissons tiennent ce qui leur est propre du fait qu'ils sont des chaînons de la vie psychique. Nous nous mouvons dans un cercle vicieux quand nous ne voyons pas clairement qu'il y a là une action réciproque qui ne s'épuisera point : les parties sont déterminées par le tout et le tout par les parties. Dans chaque cas, dans chaque observation psychologique, nous devons rechercher jusqu'où la synthèse, la formation de l'unité est arrivée et sur cette base observer comment agit l'apparition d'un nouveau sujet. Mais la rupture
entre la synthèse et le sujet est toujours plus ou moins artificielle par rapport au jeu continuel de rencontre et de séparation, de continuité et de discontinuité, d'unité et de dissolution.
Il y a une rythmique de l'àme analogue aux rythmes qui caractérisent la vie organique, ou qui, plutôt, en donnent un prototype rythmique qui ne commence point avec la réflexion, mais qui, d'après tout ce que nous connaissons, se fait déjà sentir dans la vie psychique involontaire. Oui, cette rythmique marque même le rapport entre la réflexion et le cours involontaire de la vie de l'àme. La difficulté de comprendre la naissance de la vie psychique consiste justement en cela qu'elle ne peut être expliquée comme un produit d'éléments donnés auparavant, mais que dès le premier moment elle se meut dans un rythme et dans un rythme ayant cela de propre qu'aucun des éléments ne peut avoir une priorité absolue sur l'autre.
0. — Dans l'histoire du concept de synthèse, l'antinomie a été une pierre d'achoppement. Le concept de synthèse luimême est une très vieille pensée dont on trouve les traces dans Platon et dans Aristote et surtout dans Plotin et qui depuis le temps de Leibniz a toujours été repris, avec plus ou moins de force, dans la psychologie et dans la philosophie en général 1 .
Hume crut trancher le nœud gordien en dissolvant la vie psychique en éléments absolument indépendants et par conséquent en faisant un problème de toute unité et de toute concentration dans la conscience. Le principe d'unité (the uniting principlé) était pour lui l'incompréhensible. Kant est parti de l'idée opposée ; il pensait que c'est ce qui n'a point de liaison, l'isolé, l'indépendant qui nous est incompréhensible, en psychologie et en tout lieu où nous le rencontrons. Mais il a
1. Pour l'histoire du concept de synthèse dans les derniers temps, voir Georges Dwelshauvers : La synthèse mentale (F. Alcan, 1908), p. 179-223. (Exposition du concept de synthèse chez Leibniz, Kant, Wundt, Hôffding et Pierre Janet). — Chez S. Kierkegaard, cette conception apparaît d'une façon énergique et profonde, surtout à propos de la mesure qu'il emploie dans sa doctrine des stades. Voir mon livre, Danske Filosofer, p. 153 et suiv., p. 165 et suiv.
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encore maintenu l'hypothèse de Locke supposant qu'il est donné comme base à l'action de concentration et de mise en ordre une multiplicité qu'elle doit unir. Il en est venu, par cette voie, à sa fatale distinction entre la forme de la connaissance et sa matière. Pourtant il n'a pas manqué de discerner que déjà, dans la vie de l'âme spontanée, opèrent des formes analogues à celles qu'emploie la réflexion. La synthèse est, dit-il, l'acte d'une fonction de l'âme aveugle, mais indispensable, sans laquelle nous n'aurions aucune connaissance, mais dont nous ne prenons vraiment conscience qu'en de rares occasions. C'est le problème de la pensée de faire de la synthèse un concept. Et cette même fonction aveugle de l'âme (Kant l'appelle imagination) conditionne en même temps la liaison des deux points extrêmes de notre connaissance, la sensation et l'intelligence. C'est évidemment le désir qu'avait Kant de ne pas accorder une trop grande place dans ses recherches aux observations psychologiques qui l'a empêché de donner une plus riche caractéristique du cours spontané de la vie de l'âme. J.-F. Fries a développé, de ce côté-là, le système de Kant et pourtant il est regardé par ses disciples comme celui quia découvert la base involontaire1. Mais, dans ce fondement, la tendance spontanée, la connaissance immédiate, il pensait avoir une règle de vérité qui fût au-dessus de toutes les erreurs. Hélas! cette règle ne peut se formuler parce qu'elle ne devient consciente par la réflexion qu'imparfaitement et d'une façon fragmentaire ! Il y a du dogmatisme dans une foi trop ferme en la valeur souveraine de la vie psychique involontaire, dogmatisme qui est un pas en arrière sur Kant. Lorsque Fries suppose que la spontanéité est non seulement continuelle mais aussi constante, il dit plus que la réflexion ne saura jamais prouver. Le rapport irrationnel de l'immédiatité et de la réflexion n'est pas ici strictement maintenu.
Comme nous l'avons déjà dit, M. Henri Bergson insiste beaucoup sur ce rapport. Ce philosophe n'est pas satisfait du concept de synthèse parce qu'elle suppose toujours une opposition entre l'unité et la multiplicité. N'y a-t-il pas, demande-
1. Voir à ce sujet mon compte rendu des Abhandlungen der Frieses- <hen Schule, Neue Folge, dans les Gôttinger Gelehrte Anzeiger, 1907.
t-il, une opposition qui revient sans cesse, quelle que soit la chose dont on parle et quelle que soit la chose à laquelle on pense ? Ce qu'il s'agit de dire, c'est quelle espèce d'unité et quelle espèce de multiplicité existent dans la vie de notre âme. Le courant de la vie de la personnalité ne peut se définir à l'aide de concepts qui sont toujours dans une certaine opposition les uns vis-à-vis des autres. On ne peut atteindre une réelle unité au moyen de la thèse et de l'antithèse. Il faut à l'inverse s'enfoncer dans le courant immédiat de la vie de l'âme pour en voir surgir les oppositions. L'intuition doit prendre la place de la réflexion.
Considéré d'un certain côté, le point de vue de M. Bergson rappelle celui de Fries, mais il faut ajouter qu'il nous donne avec bien plus de maîtrise l'intelligence de ce que signifie le mot de « spontanéité ». Tandis que Fries et ses disciples pensaient que la véritable connaissance pouvait être atteinte en transportant, autant que nous le pouvons, cette base spontanée dans les formes de la réflexion, M. Bergson veut que nous enchaînions la réflexion et que, par un acte de volonté, nous nous enfoncions de nouveau dans l'immédiat, que nous nous identifiions à l'immédiat. Mais l'énigme est alors de savoir comment une valeur de connaissance peut se prouver sans l'aide de la réflexion. Un des problèmes qui appartiennent à la pensée nous donnera plus tard l'occasion de mettre en lumière ce point délicat de la philosophie professée par ce penseur français.
A propos de ce que les notions dont la réflexion se sert pour caractériser la vie de l'âme, synthèse, unité, multiplicité, etc., s'adaptent à tous les sujets, je ferai remarquer qu'il faut chercher la raison pour laquelle ce groupe de notions s'applique à tous les thèmes et doit s'y appliquer justement dans le fait qu'elles expriment les formes que prend nécessairement la vie de l'âme et en particulier la connaissance. Ce n'est que par l'emploi de ces formes que deviennent possibles l'appropriation, l'adaptation à la continuité de notre propre nature dans laquelle sont renfermées toute intelligence, toute connaissance. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il n'y ait aucun
1. Introduction à la Métaphysique. [Revue de métaphysique et de morale, 1903, p. 15-17.)
IIôffding. -- Pensée. 2
produit de la connaissance qui ne porte leur empreinte. Notre connaissance a une analogie consciente ou inconsciente avec notre propre nature.
M. Stumpf regarde comme un rapport d'opposition entre les phénomènes et les fonctions de l'âme, le rapport d'opposition dont, sous des noms divers (sujet et réflexion, matière et forme, spontanéité et réflexion, intuition et analyse), nous avons traité ci-dessus1. A l'égard de ce rapport, il avance, avec toutes sortes de réserves, l'hypothèse que les phénomènes psychiques ne subissent pas de changement parce qu'ils sont analysés. Lorsqu'au cours d'une observation, nous remarquons quelque chose que nous n'avions pas aperçu au premier moment, cela ne produit pas de changement dans notre observation même, mais seulement dans le degré de conscience explicite que nous en avons. Un son, assure-t-il, résonne de la même façon, soit que je remarque les notes simples qui y sont contenues, soit que je ne les remarque pas. Une chose que l'on mange procure la même sensation, soit que l'on distingue un goût acide et un goût sucré, soit que cela fasse un tout. A mon avis, il n'est, de prime abord, pas vraisemblable qu'il en soit ainsi. L'attention morcelée qui constitue l'analyse doit pour nous changer l'objet. Découvrons-nous, dans un beau tableau, une tache que nous n'avions d'abord pas vue, tout le tableau prend un autre caractère. Le timbre en est changé; c'est comme s'il s'était introduit un élément qui n'existait pas au premier moment. Et, en tout cas, après l'analyse, le rapport entre les différentes parties est autre. Une tension de la volonté peut devenir nécessaire pour revenir à l'intuition dans laquelle les particularités n'étaient pas encore l'objet d'une perception spéciale. Il y a, entre l'expérience et la réflexion, une différence qu'on ne peut anéantir, mais qui contient beaucoup de degrés, comme nous le verrons dans la suite au cours de nos recherches sur les rapports de l'intuition avec le jugement. On observe aussi des différences individuelles. Pour les natures élastiques, le passage de l'expérience à la réflexion est relativement facile et celui de la réflexion à l'expérience l'est également, quoique
i. Erse heinungen und psychische Funktionen. (Abhdl. der preussischen Gesellschaft der Wiss. 1907), p. 15-21.
chez elles aussi, un contraste entre les deux états se fasse sentir.
M. Stumpf ne veut d'ailleurs que maintenir la possibilité d'une durée distincte dans l'intuition de ce qui, pour la première fois, est distingué consciemment dans la réflexion. Et il avoue que le rapport entre le phénomène et la fonction n'est pas une indépendance absolue « dans les circonstances complexes et habituelles du processus psychique ». Il est douteux que les recherches expérimentales qu'il propose à ce sujet puissent donner quelque résultat. On ne voit pas facilement comment la différence qu'il y a entre le phénomène immédiat et la réflexion pourrait disparaître. Il est difficile, clans l'expérimentation psychologique, d'obtenir un phénomène absolument immédiat.
Les chimistes disent souvent que les atomes des corps élémentaires se trouvent dans les corps composés, que le carbone et l'oxygène par exemple subsistent véritablement dans l'acide carbonique. Et M. Stumpf pense que la psychologie a le droit de faire la même supposition dans son domaine. Il me semble pourtant, voir une différence. Caries chimistes peuvent prouver qu'il y a autant de quantités pondérales dans l'acide carbonique que dans le carbone et l'oxygène pris séparément ; et au fond ils ne veulent, en s 'exprimant ainsi, pas dire autre chose. Le psychologue est, par de bonnes raisons, empêché de démontrer une pareille équivalence. Du reste, un chimiste comme Sir William Ramsay a nié expressément qu'on dût prendre cette affirmation à la lettre et M. Ernst Mach s'est exprimé dans le même sens. L'analogie n'a donc pas de base solide.
Nous ne sortons pas d'une antinomie entre le sujet et la réflexion et nous n'osons, sans plus, transporter à l'un ce qui appartient à l'autre. Nous n'osons même pas nous représenter le sujet comme une continuité absolue ni comme un chaos de différences. La continuité et la discontinuité nous y apparaissent à tous les degrés possibles et c'est la réflexion qui, la première, aperçoit l'opposition entre la continuité et la discontinuité parce que, ainsi qu'il sera montré plus tard, elle se trouve en face du double problème de découvrir la diver-
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site où l'immédiat a donné la continuité et le lien où l'immédiat a donné la discontinuité.
6. — Il y a, comme nous l'avons vu, dans la notion de synthèse une opposition entre le sujet et la forme provoquant de grandes difficultés qui deviennent insurmontables si, par sujet, on comprend une matière absolument informe. Ainsi qu'il a déjà été indiqué, tout sujet offre un double problème à la pensée qui concentre : celui de déterminer ses rapports avec d'autres sujets et celui de découvrir les différences et les rapports existant dans le sujet même. En ceci paraît le continuel effort tendant à faire le discontinu continu et le continu discontinu.
Mais quand nous ne séparons pas la pensée des autres parties de la vie psychique, il y a encore un troisième élément, en dehors de la forme et du sujet, qu'il nous faut mettre en lumière. Quand un problème se pose, il est à supposer que le besoin d'en trouver la solution existe. Le travail que nous faisons pour le résoudre prend alors de la valeur parce que nous en attribuons à tout ce qui satisfait un besoin, soit que ce besoin se proclame dès à présent, d'une façon formelle, soit que, seulement par l'apaisement que nous éprouvons après avoir accompli le travail ou après avoir atteint le résultat, nous arrivions à cette conclusion qu'une chose a fait défaut qui ne manque plus aujourd'hui.
La pensée a une signification biologique parce que l'attention donnée aux changements qui ont lieu dans le monde extérieur permet d'éviter des dangers et d'obtenir certains avantages. Mais là aussi apparaît l'importance de la synthèse, en ceci que ce n'est que dans des relations élémentaires que suffit l'attention accordée à un seul changement ; il est important que l'expérience élémentaire soit mise en relation avec l'action d'autres expériences actuelles ou antérieures et leur soit soumise ; la réaction contre l'expérimenté peut seulement alors devenir utile. Il n'y a que l'instinct qui réagisse d'une façon élémentaire; lorsque la réflexion est éveillée, une orientation plus nette devient possible et entraîne naturellement des rapports plus riches avec l'existence environnante . Ce que Pawlow 1 a appelé la réflexe conditionnée donne un intéressant exemple
i, The Lancet, 6 octobre 1906.
d'une synthèse qui appartient peut-être à la pure physiologie. La sécrétion de la salive peut être provoquée non seulement par l'action d'une matière introduite dans la bouche, mais aussi par l'action de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du toucher, à condition que cette action sur les sens se soit fait sentir en même temps que l'effet produit par cette matière et que la seconde expérience ne soit pas séparée de la première par un trop long intervalle. La synthèse d'association opérant ici permet à une certaine influence de prendre la place d'une autre avec laquelle antérieurement elle n'avait pas de rapports. Déjà dans un cas aussi simple que celui-ci, nous constatons une combinaison d'états actuels et antérieurs. Ce qui apparaît dans ce phénomène parfaitement simple, se montre au plus haut degré du développement psychique.
Le résultat a une valeur immédiate dans cet exemple de sécrétion de la salive (qui, naturellement, si nous regardons au delà, a aussi sa valeur connue au moment du processus de la digestion). Les sensations qui la provoquent indirectement, n'ont d'abord qu'une valeur médiate. Et, à un degré de développement plus élevé, c'est, en conformité avec cela, le résultat de la réflexion qui a de la valeur, tandis que la réflexion ellemême n'estqu'un moyen. Mais il est très possible qu'une valeur, de médiate, devienne immédiate. Il arrive alors ce qu'en psychologie nous appelons un déplacement de motif.
Quand c'est une dure nécessité qui nous amène à penser, la valeur ou le motif demeurent dans un rapport purement extérieur avec la pensée. La valeur est le sujet lui-même, en ceci que, lorsqu'il ne peut être atteint directement, il pose le problème de découvrir des voies et des moyens pour y arriver et par suite, devient le but. Dans le rapport déterminé et forcé entre le but et le moyen, nous trouvons la première rencontre de l'homme avec la nécessité de la pensée. S'il veut A (le but), il doit aussi vouloir B (le moyen). L'homme entre par cette voie dans le monde de la réflexion, même lorsqu'il n'a pas de motifs plus directs d'y pénétrer. Mais la recherche de ce rapport nécessaire entre le but et le moyen peut prendre une valeur indépendante, exciter un intérêt direct, car alors il s'agit du rapport entre l'effet et la cause, et la valeur est attachée à la
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réflexion même et à son travail. Cela devient une force qu'il est intéressant de mettre en œuvre, quel que soit le résultat auquel on parvienne.
Quand on a atteint le degré, où soit la valeur, soit le motif se confondent exactement avec l'exercice de la pensée, de façon que celle-ci est à la fois le but et le moyen, quand, en d'autres mots, il s'est développé un sentiment intellectuel, une joie de la pensée elle-même faisant qu'elle se déroule d'après ses propres lois en rapport avec les exigences des sujets, nous n'avons alors pas besoin de nous rappeler spécialement les motifs et les valeurs concernant la connaissance. Nous ne souhaitons pas d'autre satisfaction que celle qui est attachée à l'usage de notre faculté de penser.
Nous supposons, dans nos travaux sur la pensée humaine, que ce degré est atteint. Il n'existe en ce cas pas d'autre but que de savoir où mène la pensée conséquente et nous n'avons pas besoin de nous placer constamment au point de vue de valeur ; il nous a servi une fois pour toutes avec le besoin d'observer et de conclure. Même là où, en fait, d'autres motifs que l'intérêt intellectuel entrent en scène dans les mouvements de la pensée, il est heureux, lorsque de pareils motifs à l'égard desquels le travail de la pensée n'est qu'un moyen, par leur déplacement, deviennent, pour un instant, purement intellectuels. Ainsi le travail est mieux fait. Et en tout cas, c'est toujours un examen inspiré par des motifs purement intellectuels qui revise le travail exécuté pour d'autres motifs, quels qu'ils aient été.
7. — Le concept d'énergie, dans le sens où nous l'avons pris, a son origine dans les sciences de la nature et c'est par analogie que nous l'avons transporté dans le domaine de la vie de l'âme. Toutes les expressions psychologiques sont transportées du monde matériel au monde spirituel, du monde de l'espace au monde de l'esprit et de la pensée. Mais plusieurs difficultés s'élèvent dans l'emploi de ces analogies. On ne peut mesurer exactement, dans le domaine psychique, que ce qui a trait aux phénomènes élémentaires et jamais aussi parfaitement que pour ce qui appartient à l'énergie matérielle. Pour la méthode, la physiologie moderne s'en tient au point de vue qui explique les états physiologiques par des causes physiolo-
giques, aussi longtemps que des causes physiques du monde environnant n'interviennent pas. N'importe quel état de l'activité du cerveau sera donc expliqué par des états antérieurs du cerveau et de l'organisme. D'après une sévère méthode scientifique on explique tous les états matériels, dans l'organisme et en dehors de l'organisme, en les considérant comme nés de la transformation de l'énergie physique qui s'est manifestée dans l'état matériel qui a précédé. Quand deux états du cerveau se succèdent ainsi, l'explication est trouvée si l'on parvient à prouver que toute l'énergie qui s'est manifestée dans le premier état s'est transportée sans diminution à l'autre état, pour autant qu'elle n'a pas passé à d'autres processus physiologiques. Il est peut-être impossible de faire des expériences dans cette direction ; mais, si l'on y parvenait elles proclameraient l'achèvement de la méthode physiologique qui pourrait prendre pour épigraphe les paroles de Spinoza disant que l'explication d'un état corporel par l'intervention de l'àme est un aveu de l'impuissance où nous sommes de l'expliquer. Si même certaines expériences que l'on peut mener à bout semblent démontrer qu'avec l'apparition d'un état organique naît ou disparaît de l'énergie physique sans équivalent physique, il faut plutôt croire, en se plaçant au pur point de vue des sciences de la nature, qu'il y a un vice dans l'expérimentation que se vanter d'avoir découvert une limite à la durée de l'énergie physique. « Le Principe de la conservation de l'énergie physique, dit Maxwell L, a pris une si grande importance scientifique qu'aucun physiologiste n'accordera la moindre confiance à une expérience qui montrera une différence importante entre le travail accompli par un être vivant et la somme d'énergie reçue et employée. » Depuis que Maxwell a écrit ces paroles, on a entrepris des recherches qui, en faisant la part des erreurs possibles, montrent que l'échange de matière et de force pendant l'accomplissement d'un travail intellecluel ou corporel offre une équivalence entre ce qu'a reçu l'organisme et ce qu'il emploie