‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 43 sur 60 · Philosop hia prima, IX · texte numérisé non relu

Philosop hia prima, IX

2. Le mot sujet est appliqué ici dans trois sens différents : 1° le sujet est ce qui est donné, la « donnée immédiate », ce qui a été vécu spontanément et ce qui peut ensuite être analysé, comparé par la réflexion. C'est donc le corrélatif de réflexion (Voir 7 et d'ailleurs tout le reste de cet ouvrage) ; 2° le sujet est, dans la grammaire et dans la logique du jugement, le corrélatif du prédicat (Voir 29-35) ; 3° le sujet est, dans la théorie de la connaissance, l'épistémologie, le corrélatif d'objet (Voir 124-127). Le contexte fera comprendre dans quel sens est employé ce mot; néanmoins, pour éviter toute confusion, nous avons, dans le passage suivant, employé l'expression de sujet donné quand le mot est appliqué dans le premier sens, et celle de sujet pensant (ou connaissant) quant il est appliqué dans la troisième (note du traducteur).

CONNAISSANCE

donnés, connexité fixe et conforme aux lois, et comme les différences de qualité marquent la limite de la démonstration complète d'une pareille connexité, une tendance apparaît dans la conscience pensante, la tendance à mettre ses différences au compte du sujet qui connaît tandis que l'objectif est regardé comme une somme d'atomes mobiles et sans qualités. Les sciences de la nature mécanique ont pris cette direction. La philosophie spéculative est allée plus loin et elle a mis au compte du sujei qui connaît les différences de degré, de temps et d'espace (différences intensives, protensives, extensives); ce fut surtout la différenciation de temps qui, pour la spéculation de toutes les époques, demeura l'irrationnel qui devait être éliminé ; y parvenait-on, la pensée purement logique pouvait se déployer selon la nécessité intérieure. A la fois les sciences mécaniques de la nature et la philosophie spéculative comptaient que ce qui était une condition de l'intelligence et ce qui rendait possible la connaissance devait être ce qu'il y avait de plus objectif.

Contrairement à cela, la philosophie critique assura qu'il fallait bien distinguer les différents modes d'après lesquels nous disposons les sujets donnés selon la nature de notre pensée pour gagner ce qui, pour nous, est l'intelligence et la constitution de l'existence elle-même. Nous travaillons sans interruption et spontanément sur la base de la nature de notre pensée à pétrir les sujets donnés de telle sorte qu'il y ait la plus grande continuité possible. Mais plus la nature de notre esprit et son mode d'action ont d'influence sur les résultats de la connaissance, moins nous pouvons considérer ces résultats comme de purs objets. Ici le criticisme est d'accord avec le pragmatisme, seulement celui-ci regarde les formes comme de purs moyens, non comme des expressions de la nature du sujet pensant.

Au point de vue du criticisme, ce n'est pas la discontinuité, mais la continuité qu'on attribue au sujet qui connaît. Les sujets donnés deviennent alors ce qui doit avoir une autre origine que le subjectif.

126. — Le sujet donné et la forme sont des abstractions parce que, dans chaque acte de la connaissance, nous les lions l'un à l'autre, et il en est de même du sujet qui connaît et de l'objet. Ce sont deux points de vue qu'on peut appliquer de différentes

LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE

façons, mais qui ne se séparent jamais . Et chacun d'eux s'applique à la fois aux formes et aux sujets donnés.

Nous pouvons faire de notre propre sujet pensant un objet pour nous, entre autre quand nous l'étudions psychologiquement, par exemple pour découvrir les formes d'après lesquelles il constitue sa connaissance. Ces formes dont on a fait un système dans la théorie des catégories doivent être prises comme un fait. Elles deviennent des objets quand la réflexion se pose sur elles. Toute connaissance a lieu en partant d'un point de vue déterminé qu'il peut être utile de connaître. Alors nous objectivons le sujet pensant. Gela arrive souvent quand nous recherchons comment ce qui regarde le point de vue de la connaissance, ce qui regarde le sujet pensant s'est développé jusqu'au degré atteint aujourd'hui et a acquis les formes qui sont à sa disposition. Il n'y a donc pas seulement les sujets donnés, mais aussi les formes qui peuvent apparaître comme objets. — D'un autre côté, il n'y a pas d'objet pouvant être donné et pouvant être pensé à moins qu'il ne soit en rapport avec un sujet pensant ou du moins avec ce qui paraît l'être. Dans toute description d'un ordre de choses objectives, nous supposons donc, consciemment ou inconsciemment, un sujet qui conçoit, que ce soit nous ou un sujet que nous créons en analogie avec nous-mêmes. Le sujet qui connaît est pour la théorie de la connaissance le point d'appui qu'Archimède réclamait pour soulever le monde, le point d'appui qui sert, non pas à soulever l'existence, mais à la comprendre. Il faut toujours supposer ce point de vue. Nous ne connaissons rien de plus que ce qui se montre de ce point de vue, et nous ne connaissons rien autrement. Cela est vrai à la fois pour les sujets donnés et pour les formes.

Lorsque nous considérons quelque chose comme objet, il faut que nous indiquions la constitution du sujet pensant pour lequel il existe. Et lorsque nous considérons quelque chose comme sujet pensant, il nous faut d'une part chercher l'ensemble objectif qui détermine sa constitution et par suite les sujets donnés et les formes dont il dispose, de l'autre remarquer que par cette recherche nous faisons du sujet pensant un objet (si c'est nous-mêmes, donc pour nous-mêmes dans un

CONNAISSANCE

autre état, en tout cas dans un autre moment qu'auparavant). Nous n'avons jamais un simple sujet pensant (S), mais toujours un sujet déterminé objectivement ou un sujet objectivé (So). Et nous n'avons jamais non plus un pur objet (0), mais toujours un objet subjectivé (Os). S et O sont de pures abstractions. Ce que nous avons devant nous est toujours So et Os.

Nous pouvons, conformément à ces considérations générales, indiquer trois manières de voir différentes à l'égard des relations du sujet pensant et de l'objet.

a.) Au point de vue psychologique. — Je cherche à expliquer ici l'origine du sujet qui connaît, avec son organisation, ses facultés de sentir et de penser, etc., d'une façon historique et scientifique. Tout sujet pensant est le produit de certaines conditions que je puis m'efforcer de découvrir sinon toujours trouver. Le vu dépend des yeux qui voient et je cherche à découvrir comment les yeux possèdent leur constitution actuelle. Il en est de même pour les formes de la pensée qui se sont développées sous Tinfluence de conditions sociales et physiques. Je déduis donc, autant que je le puis, le sujet (Si) de l'objet (0A) ou delà somme des objets. L'empirisme et l'évolutionisme prennent cette voie, mais ils oublient que les conditions intérieures sont une supposition perpétuelle pour les influences extérieures. On suppose toujours là des degrés antérieurs de ce qui apparaît comme S±. Nous pouvons désigner comme S2 ce sur quoi 0* agit, attendu que, dans chaque cas, S2 constitue une analogie avec Si (voir 9). Nous ne sortons pas de l'action réciproque continuelle des conditions intérieures et extérieures. Il y a là possibilité pour une série infinie

Le signe < signifie « suppose ». Oi suppose S2, s'il doit être lui-même la supposition de S4. Les conditions intérieures et extérieures se supposent les unes les autres à l'infini. En poursuivant notre analyse, nous nous mouvons, dans chaque cas, à une place déterminée d'une pareille série, mais nous n'en sortons jamais. C'est une série de différences à variations identiques.

P) Au point de vue épistémologique et psychologique. — Si je regarde le sujet pensant Si et si je trouve son mode de connaissance conditionné par l'objet Oi, il me faut, en raison de la continuelle dépendance réciproque de S et de 0, supposer ou construire un sujet S2 pour lequel Oi existe. S2 ne pourrait coïncider tout à fait avec S4. En fait la constitution de S2 est peut-être conditionnée par02 qui suppose Ss et ainsi de suite. Cette série peut donc, quant à la forme, se poursuivre toujours. Il s'agit seulement d'avoir des objets en nombre suffisant. Le problème se pose toujours de nouveau, tantôt sous la forme psychologique, tantôt sous la forme épistémologique. C'est un jeu d'alternance de l'explication de causalité et de l'interprétation. Chaque temps, chaque peuple, chaque individu a son Os et son So qu'il s'agit de déterminer s'il veut se comprendre lui-même et comprendre le monde qui existe pour lui. Mais l'explication doit être donnée par des générations postérieures se transportant dans l'état de choses qui déterminait la conception et l'intelligence des générations antérieures et ayant appris à voir avec leurs yeux.

Prenons le signe < pour exprimer « suppose » et prenons le signe | pour exprimer « objectivé par » et nous aurons la série suivante :

Cette série est inconvertible et intransitive et ne se distingue de la série à variations identiques qu'en ce que le rapport est changé d'une façon rythmique. On pourrait l'appeler série à variations alternantes.

y) Au point de vue épistémologique. — Il est en notre pouvoir de constituer une série qui, pour ce qui est de la forme, pourrait être continuée indéfiniment en fixant la réflexion sur notre propre pensée ou sur nos propres sens. La pensée Si peut devenir l'objet de la pensée S2, celle-ci l'objet de la pensée S3 et ainsi de suite. L'acte par lequel on prend conscience de soimême peut toujours être exercé de nouveau, quoique naturellement il ait un contenu de plus en plus pauvre à mesure qu'il s'éloigne de l'état originel concret et riche d'objets. C'est une

CONNAISSANCE

série qui s'engendre par elle-même et se poursuit toujours d'après la même loi *.

Laissant au signe | le sens de « objectivé par », nous aurons la série de différences à variations identiques.

L'intérêt de cette série est qu'elle est engendrée par la réflexion elle-même, indépendamment des sujets donnés et des conditions particulières. Mais l'intérêt s'attache surtout à la forme, et la série de différences à variations alternatives est plus riche en indications de problèmes et de situations changeantes. Ce n'est qu'en apparence que le concept d'objet est rejeté dans la série S± j S2 j S3... Là c'est S même dont, constamment, on fait 0. Ces séries prennent une forme plus spéciale qui offre un intérêt particulier quand nous tenons compte de ce que l'explication psychologique et l'objectivation peuvent elles-mêmes être objectivées. Le rapport entre St et Oi est alors, aux deux points de vue, un objet pour S2 et lorsque S2 lui-même est traité aux deux points de vue de la psychologie et de la connaissance théorique, on peut poursuivre la série :

C'est le progrès par des unités supérieures, d'une espèce purement formelle auxquelles la philosophie spéculative a cherché à donner un contenu réel. L'intérêt d'une pareille série vient de ce qu'elle exprime la loi de synthèse, la réunion continuelle des manières de voir qu'on a appliquées et des résultats acquis. Si cette série pouvait se poursuivre dans la réalité, ce qui demanderait constamment une nouvelle plénitude de sujets donnés et une énergie psychique toujours renouvelée, les plus hautes aspirations de l'idéalisme seraient satisfaites. En tout cas, la série contient une poussée vers l'idéal qui est intéressante.

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