‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 46 sur 60 · Charles Darwin : Life and Letters, I, p · texte numérisé non relu

Charles Darwin : Life and Letters, I, p

CONCEPTION DU MONDE

Elle nous découvre un plus grand horizon que celui dans lequel l'idéalisme et le matérialisme poursuivent leur combat.

d) Constance et développement.

142. — Ce serait l'achèvement de notre effort intellectuel si l'existence devenait pour nous une totalité dont les parties ou les chaînons seraient mis dans un rapport mutuel si clair que nous pourrions les embrasser d'un seul regard. Il n'y aurait pas nécessité que les séries de sujets pussent être achevées dans le temps et dans l'espace, si seulement les lois qui président aux formations de séries pouvaient conduire à une loi fondamentale ou à une pensée fondamentale. Mais même alors il faudrait, si nos recherches précédentes nous orientaient dans le bon sens, supposer que les divers sujets ont été, à l'aide de fécondes analogies, modifiés à la ressemblance des formes fondamentales de la pensée même et il serait alors nécessaire de redescendre dans le monde des différences pour prouver que le courant de l'expérience qui se continue se conforme constamment aux mêmes lois et suit la même direction. L'observation et la réflexion travailleraient toujours à côté de la contemplation immobile. C'est, comme on l'a déjà vu à divers propos, le rapport de temps qui cause la continuelle inquiétude et qui rompt l'équilibre. Il n'est donc pas surprenant qu'il y ait, dans l'histoire de la pensée, une continuelle tendance à éliminer le concept de temps. On la retrouve depuis l'antique philosophie des Upanishad jusqu'à Spinoza et jusqu'à Hegel, en passant par les Eléates et les platoniciens. Elle ne se manifeste pas seulement dans la pure spéculation. Le penchant spontané à demeurer dans l'intuition au lieu d'analyser et de juger conduit à préférer l'être au devenir, de sorte qu'il ne faut point s'étonner que, bien souvent, l'invariable soit préféré au variable. Quand il y a eu à choisir entre l'être et le devenir comme phénomène-principe, les Grecs ont préféré l'être. Et s'il leur fallait accepter un devenir, ils étaient enclins à le supposer rythmique, de sorte que les mêmes situations et les mêmes événements devaient se répéter après un intervalle1.

1. Voir pour la façon dont Nietzsche a repris cette pensée, mes Philosophes contemporains (traduction française), p. 1G6 et suiv.

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Dans ces conditions seulement, l'existence pouvait être rationnelle à leurs yeux et s'accorder avec la pensée.

L'évolution comprise comme une série de changements est une idée moderne suggérée en partie par notre expérience élargie dans le domaine de l'histoire et de la nature, en partie par l'importance qu'a pris le concept de cause dans la science moderne. Formellement, les séries de cause pourraient être continuées à l'infini; mais, d'après l'expérience, elles convergent, de sorte qu'en se rencontrant et en agissant les unes sur les autres, elles donnent naissance à de nouvelles totalités. Par là, le devenir est autre chose et plus que la répétition. Et la recherche a trouvé justement, dans la formation de nouvelles totalités, son dernier et son plus grand problème. Lorsque nous avons traité de la théorie des catégories, nous avons surtout regardé le concept d'évolution comme une forme de la pensée qui nous mène à poser des questions déterminées à propos de chaque sujet donné (97-99). Nous le remettons à présent sur le tapis pour savoir jusqu'à quel pointil offre une baseàune conception du monde. Est-ce un trait caractéristique de l'existence ?

Le problème apparaît lorsque l'expérience nous montre non seulement un rapport extérieur et indifférent entre les diverses séries de causes, mais aussi un choc, de sorte que la friction ou la convergence ne conduit pas à la formation d'une totalité ou tout au moins y met obstacle. Et après l'évolution vient la dissolution. La question est alors de savoir si, en dépit de l'indifférence et du choc, on peut découvrir une évolution progressive dans l'existence, pour autant que nous pouvons la regarder comme un tout.

L'irrationnel apparaît ici sous une forme plus marquée que précédemment. Il désigne ce qui met obstacle et ce qui dissout la tendance à s'arrêter ou à revenir aux formes les plus élémentaires de l'existence. Toutes les formes d'existence qui apparaissent avec le caractère de la totalité doivent lutter pour subsister, la société et la personnalité aussi bien que l'organisme, les corps célestes et le système solaire. Et la lutte peut avoir un double caractère : elle peut être le moyen de s'assurer une durée plus stable et elle peut être le commencement de la dissolution.

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143. — Toute conception du monde qui veut s'ouvrir de tous les côtés à l'existence telle qu'elle se manifeste dans notre expérience doit accorder une importance décisive à ce combat. Partant du monde des abstractions spéculatives où régnent les catégories purement formelles, nous descendons ici aux situations les plus concrètes. Nous assistons au grand processus du monde dans lequel le sort des totalités devient l'ultime et décisive question. Est-ce le chaos ou la totalité qui a le dessus ?

Le caractère inachevé de l'expérience peut et doit jouer ici un rôle décisif. Si dans le mouvement rythmique de l'évolution et de la dissolution, se constituent toujours de nouvelles formes de totalité d'une espèce supérieure, la condition en doit être que les sujets qui apparaissent puissent entrer comme des membres supplémentaires dans le processus, et tantôt remettent l'évolution en marche après un arrêt, tantôt la conduisent à des formes supérieures, caractérisée d'une façon plus déterminée. Alors les processus de l'existence pourraient être compris en analogie avec cette espèce de conclusions progressives dans laquelle il entre toujours de nouvelles prémisses :

BrC A = C

Chaque prémisse s'ajoute comme quelque chose de nouveau sans lequel la conclusion s'arrêterait et sans laquelle la formation des totalités logiques serait impossible. La conception du monde qui regarde la formation et l'évolution comme un phénomène principe doit par suite reposer sur la croyance qu'un pareil supplément d'éléments qui sont nouveaux par rapport aux totalités données est toujours possible. Et la conception du monde opposée pour qui le chaos est l'essentiel doit reposer sur l'idée que ce supplément est impossible.

Le problème devient encore plus compliqué par cela qu'il y a beaucoup de totalités différentes d'où l'on peut regarder révolution. Et c'est un nouveau problème de fondre ces divers points de vue en une conception de totalité.

LES PROBLÈMES DE LÀ PENSÉE

Le pur intérêt intellectuel conduira déjà à un choix. La totalité dans laquelle la concentration et la différentiation sont unies de la façon la plus harmonieuse sera l'objet le plus élevé de la pensée et désignera son problème le plus élevé. Il y aura à chercher davantage, mais justement pour cela, ce ne sera pas l'objet que la recherche maîtrisera le plus facilement. Toute notre science peut être regardée comme une grande préparation à pénétrer dans la nature et dans la destinée des totalités concrètes. Et la totalité la plus concrète où le rapport d'échange entre la concentration et la différentiation apparaît de la façon la plus intérieure et la plus diverse, est la personnalité humaine dont l'énergie même a produit la science. Toutes les autres totalités que nous connaissons sont plus élémentaires que cellelà. Mais le plus individuel et le plus concret marquent la limite de la science qui touche à l'art. Lorsque, d'une façon purement intellectuelle, nous nous intéressons plus aux totalités qu'aux éléments, c'est parce qu'elles nous offrent un contenu plus riche, un concours de lois plus vaste. Mais pour satisfaire l'intérêt intellectuel, il faut justement que l'analyse s'empare de la totalité et la dissolve en éléments et en lois élémentaires. C'est l'antinomie dont nous ne sortons pas. L'intérêt esthétique s'attache, au contraire, à l'image de la totalité comme telle' et apporte ainsi un utile correctif à l'intérêt intellectuel pour lequel l'image doit être essentiellement la base d'une nouvelle analyse.

144. — L'évolution et le progrès sont deux concepts différents. Tout évolue, mais l'évolution peut avoir diverses valeurs. On rencontre le concept de progrès lorsqu'on passe du problème de l'existence à celui de la valeur. Nous pouvons décrire l'évolution d'une façon schématique selon les points de vue indiqués plus haut ; mais avec le progrès nous supposons une totalité déterminée par rapport à laquelle il existe, et finalement nous supposons les unités les plus élevées que nous connaissions, celles auxquelles s'attache surtout l'intérêt intellectuel et l'intérêt esthétique et qui, du point de vue éthique et religieux, représentent les phénomènes-principes. La race humaine, dans ses représentations religieuses, a compris l'évolution du monde de telle sorte qu'on pouvait l'embrasser du

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regard comme une grande réalisation de l'idéal éthique le plus élevé. La vie personnelle chez les dieux et chez les hommes était le centre, ce dont l'intérêt finalement déterminait tout et, dans les religions éthiques, le but suprême de l'évolution était la réalisation de l'idéal de justice, tel qu'il était compris à ce stade. Ce qui en formait la base, c'était une projection de la vie de la personnalité humaine qu'on objectivait et qu'on faisait infinie. Ce point de vue serait pleinement justifié s'il était possible de regarder toute l'évolution humaine sous le jour de totalités personnelles ou, pour employer une expression plus exacte, si tous les processus d'évolution pouvaient trouver leur explication dans les catégories de la vie personnelle : l'effort, le but, la valeur. Saint Augustin, le plus grand penseur théologique qui ait jamais vécu, a essayé de les expliquer ainsi *, et Dante a donné à cette conception sa forme classique. Au dernier chant du «Paradis », il dit : « Je vis dans sa profondeur l'amour réunir comme en un volume ce qui s'éparpille en feuillets sur l'univers ; la substance, l'accident et leurs modes rassemblés entre eux, de telle manière que ce que j'en dis n'en est qu'une faible lueur. »

Il n'y a rien d'étonnant à ce que beaucoup d'esprits et non pas des esprits médiocres aient été plongés dans de profondes anxiétés lorsque Copern ic et ses successeurs ayant fondé un nouveau système du monde, on vit qu'il était impossible de baser scientifiquement une conception du monde sur l'effort et l'idéal humain regardés comme le phénomène-principe. Ce sentiment est exprimé d'une manière saisissante par des hommes tels que Jacob Bohme et Pascal. La théologie spéculative a postérieurement cherché à faire revivre la pensée du moyen âge. Hegel se moque de l'importance qu'on accorde à l'infinité de l'univers : c'est la « mauvaise » infinité ; d'un point de vue idéal, on a toujours raison de regarder les formes de vie spirituelle qui surgissent sur la terre comme l'entrée dans un monde de vérité infinie 2.

Il est clair qu'en scrutant plus attentivement le problème de l'évolution à ce point de vue, nous reviendrons à notre précé-

1. Voir ma Philosophie de la religion (traduction française), § 64 ; 78.

2. Histoire de la philosophie moderne (traduction française), II, p. 187.

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dent examen du problème de l'esprit et de la matière. La dernière réponse que puisse nous donner la pensée est renfermée dans les considérations que ce problème nous conduit à faire (voir 141). En vérité, les trois problèmes cosmologiques, unitémultiplicité, esprit-matière, évolution-constance, se rejoignent et forment ici un nœud qu'on peut trancher par des postulats de la croyance, mais qu'on ne peut dénouer. Et, il faut le remarquer, le nœud qu'on a coupé se reforme toujours de nouveau, si l'on ne cesse de penser. Le fil de la pensée doit toujours être filé d'après les mêmes lois, que l'on commence par ce que l'on suppose être un point de vue supra-humain ou par le point de vue naturellement humain. Celui qui pense est toujours un homme, qu'il croie dominer des conditions naturelles ou surnaturelles. Et les mêmes problèmes continueront donc à se poser, peut-être seulement sous une forme plus tranchante. Ce qui n'est pas vrai en philosophie ne peut l'être en théologie.

Le dernier devoir du philosophe est de faire honnêtement son bilan intellectuel. Il ne perd pas courage parce que tous les « rêves fleuris » de l'intelligence ne se sont pas réalisés. Il a devant lui une tâche assez grande, celle de faire avancer et d'approfondir l'intelligence des sujets donnés aussi bien que l'intelligence que l'esprit humain peut avoir de lui-même. Goethe a sans doute raison de dire que l'homme n'est pas créé pour résoudre des problèmes, mais pour voir où commence le problématique et pour se tenir ensuite dans les limites de ce qui peut être conçu. Le travail est déjà suffisant alors ; car il faut constamment prouver que la limite de l'énergie de la pensée est exactement trouvée, et, on peut, en dedans des bornes du « concevable », toujours faire des progrès," c'est-à-dire élargir et approfondir. Nous sommes à même, dans la partie de l'existence que nous pouvons en quelque façon embrasser du regard, de découvrir un processus d'évolution qui, partant de la forme de l'existence purement élémentaire conduise aux totalités personnelles en qui peut surgir le besoin de comprendre et d'évaluer l'existence, de même que la capacité de le faire. Il y a beaucoup de trous à remplir, beaucoup d'énigmes à éclaircir dans cette série ; mais avec ses problèmes et ses valeurs, elle

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a pour nous une grande importance, même si nous ne pouvons autour faire tourner l'univers entier comme si c'était le processus central de l'existence.

145. — Nous avons appliqué spontanément, dans ce quia précédé, les concepts de valeur qui finissent par dominer dans les essais tentés pour arriver finalement à une conception du monde. L'intérêt purement intellectuel ne conduira jamais qu'à ce qu'affirme la conséquence de la pensée et l'exactitude de l'observation. Il vaut mieux alors changer de point de vue et poser directement le problème de la valeur.

Une considération nous servira pourtant de transition, c'est que si l'évolution de l'existence était achevée ou si elle marchait dans un sens ou dans une direction qu'on ne pût sur aucun point, dans quelque degré que ce fût, changer ni modifier, il serait inutile de poser un problème particulier de la valeur. Si tout consistait en une perfection actuelle et éternelle ou si tout avançait, avec une énergie et une rapidité suffisantes, dans la voie qui conduit à la perfection, le travail humain ne serait pas nécessaire et toute évaluation serait illusoire. L'examen des concepts de valeur n'a de signification que lorsqu'il y a des obstacles et des empêchements que le travail humain peut surmonter. Ce qui fait la possibilité de l'éthique, c'est justement que toutes les individualités et toutes les totalités doivent lutter pour subsister. Il s'agit alors de l'extension du processus d'individualisation et de totalisation dans la partie de l'existence sur laquelle règne la volonté humaine. Toute morale repose sur une contradiction si le cours du monde ne s'écoule pas, pour une part, dans la volonté humaine, comme il s'écoule également, pour une part, dans la pensée humaine. (Voir 136-137.) Le problème religieux aussi, quand il sera bien compris, se montrera dépendant de l'interminé et de l'interminable de l'existence.

Dans son ardent idéalisme moral, Fichte retourna ce rapport. Nous devons travailler à accomplir notre devoir, à développer notre personnalité et, par suite, il doit y avoir une réalité, une matière qui pourra être travaillée, un univers inachevé. Fichte ne pouvait pas trouver d'autre raison à l'existence de quelque chose de différent de la pensée même, et que, par suite, on

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ne peut pénétrer, si ce n'est le fait du problème éthique. Qu'il y ait des sujets donnés que la pensée puisse approfondir, cela est dû à des raisons éthiques. La raison ne pourrait être théorique si elle n'était pratique1. — Il n'est cependant pas nécessaire de faire ici de différence entre le but et le moyen. La raison « théorique » et la raison « pratique » dépendent toutes deux d'une même condition, l'existence imparfaite. Il n'y a qu'une différence, c'est que par le problème de la valeur nous établissons la manière de considérer les choses de la façon la plus concrète et la plus spéciale. Nos problèmes se comportent, comme nos catégories, à l'inverse de ce qui concerne le contenu et de ce qui concerne l'étendue. Le problème que nous allons examiner, le dernier de la série, est le plus personnel et, pour l'intelligence, le plus spécial de tous.

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