‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 47 sur 60 · C. — Évaluation · texte numérisé non relu

C. — Évaluation

146. — Tandis que, dans le problème de la connaissance, il s'agissait surtout du rapport des formes et des sujets donnés et dans la conception du monde du rapport mutuel des sujets donnés, avec l'évaluation apparaît au premier plan, dans la vie de la pensée le troisième élément, le motif, l'intérêt, la valeur. Ce n'est pas une chose absolument nouvelle, car on en découvre l'action dans toute connaissance et dans toute conception du monde. Mais, jusqu'à présent, nous avons neutralisé cet élément en supposant un intérêt purement intellectuel de sorte que l'intérêt qui subsistait, n'était que celui de parvenir à la compréhension la plus claire et de se former la conception du monde la mieux fondée. Nous allons examiner maintenant le problème qui surgit par cela qu'il y a d'autres valeurs que les intellectuelles.

Mais le problème de valeur ne peut être séparé complètement des autres problèmes. Où que ce soit qu'il s'agisse de valeur, nous supposons un tout d'une espèce ou d'une autre et la valeur que prend un sujet dépend du tout par rapport auquel nous le considérons et du rapport dans lequel elle est avec ce tout, qu'elle favorise sa durée, y mette obstacle ou enfin l'anéan-

1. Grundlage der gesammten Wissenschaftslehre (2e édit.), p. 243-245.

ÉVALUATION

tisse. Comme étoile notre terre a eu, en un certain sens, son apogée quand elle était lumineuse par elle-même ; à ce point de vue, son refroidissement est une perte de valeur. Comme patrie de la vie organique et psychique, elle a atteint plus tard son apogée et à ce point de vue son refroidissement a été une augmentation de valeur. L'évaluation nous ramène toujours là, quelque sympathie que nous ayons pour l'état d'étoile. Le fondamental dans le concept de valeur est l'effort, le besoin qui peut être favorisé ou combattu. Au moyen de l'analogie, nous pouvons attribuer un pareil effort à chaque cercle de sujets qui peut constituer un tout à nos yeux. Mais immédiatement et textuellement, ce n'est que chez les êtres vivants et doués d'âmes que nous découvrons cet effort. (Voir 100.) L'opposition entre la satisfaction et la privation se manifeste ici comme une opposition entre le plaisir et le déplaisir ou la douleur. De même que nos sensations sont des signes de ce qui se passe dans le monde qui nous entoure ou dans notre organisme, les sentiments de plaisir ou de déplaisir sont les symptômes de ce que notre besoin et notre effort, quel qu'en soit le but, est favorisé ou arrêté. A tous les stades de la vie, une activité fondamentale, dans un sens déterminé, est une condition de l'application du concept de valeur. Ce qui peut devenir pour nous une nourriture spirituelle est déterminé, comme notre nourriture corporelle, par le besoin de notre nature etsa direction qui ne sont pas les mêmes à tous les degrés et dans toutes les personnes, mais dont l'histoire est l'histoire même de la vie humaine. Après beaucoup de déplacements, d'effets de contraste et d'expansion, qu'il appartient à la psychologie de décrire dans leurs traits généraux se développe le vouloir fondamental qui, dans les cas particuliers, détermine ce qui aura de la valeur pour l'individu regardé comme un tout, ou pour un groupement d'individus dont les aspirations consciemment ou non, sont dirigées dans le même sens.

Les problèmes de valeur se posent de deux manières différentes. Ils peuvent pour la totalité individuelle et pour le groupement être liés à la difficulté d'atteindre ce qui a de la valeur.

4. Voir mon Esquisse d'une psychologie (traduction française) V B, 8 d. VI G : 1-2, et ma Morale, XIII, 4.

LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE

11 s'agit alors de savoir si l'on peut trouver les moyens et les voies qui y conduisent. Le concept de valeur engendre des concepts comme ceux de but et de norme (102, 103) ; alors il y a lutte pour atteindre le but et maintenir la norme. Toute une série de valeurs médiates éclôt là comme la condition de la réalisation de la valeur immédiate. Une autre série de problèmes naît de ce qu'il y a des valeurs différentes dans la même totalité. Les valeurs organiques, économiques, intellectuelles, esthétiques, éthiques et religieuses peuvent s'opposer l'une à l'autre dans l'individu et le combat décide laquelle prédominera et déterminera le rang des autres et leur place. Un groupement, une société est un monde dans lequel les individus particuliers et les groupes, avec leurs diverses valeurs et leurs activités différentes, peuvent être en conflit.

147. — Si maintenant nous comparons toutes ces valeurs, il faut supposer une valeur fondamentale qui donne leur rang aux autres valeurs. Une évaluation ne peut avoir lieu sur une table rase. Chaque valeur ramenant au rapport entre un tout et les conditions de sa durée et ce rapport devant être cherché par la voie de l'expérience et de la réflexion, il est possible de construire une théorie de valeur scientifique. Nous nous trouvons ici à ce même point qui, précédemment (6), s'est montré être celui où l'homme pour la première fois se trouve en face de la nécessité : le rapport entre le moyen et le but. Il y a là cette possibilité de rationalité et d'objectivité qui est la condition d'une théorie de la valeur scientifique. La morale, par exemple, demande une confirmation biologique, psychologique et sociologique de toutes les valeurs, en particulier de toutes les normes *.

L'expression de « raison pratique » peut être appliquée à la réflexion qui, de ces différentes manières, est employée au service du problème de l'évaluation. Cette raison n'est naturellement pas d'autre espèce que la « théorique » ; elle travaille seulement dans d'autres conditions, et, nommément, dans la limitation que marque le concept de valeur fondamentale. Là où la raison pratique ne peut rien faire, où l'on ne peut

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