Morale (traduction française) III
ÉVALUATION
trouver ni voie, ni moyen, ou nulle harmonisation des diverses Valeurs n'est possible, les valeurs ne cessent pas nécessairement d'être des valeurs, mais elles se revêtent plus ou moins de la forme de « pieux » souhaits.
Le concept de valeur fondamentale répond, dans l'évaluation, au concept de phénomène-principe dans la conception du monde, et le rapport entre la valeur fondamentale et les autres valeurs répond au critère de la réalité dans la connaissance. Il y aura toujours entre certains points de vue une analogie à laquelle on aspirera plus ou moins consciemment ; en tout cas, on ressent le désaccord entre eux quand il se manifeste clairement comme une souffrance spirituelle. C'est, en vérité, un désaccord entre différentes valeurs, un désaccord dû à la division du travail sur le terrain de la voie spirituelle, et qui, par suite, peut se montrer quand le développement de la culture a atteint un certain degré. Lorsque le critère de la réalité, le phénomène-principe et la valeur fondamentale coïncident et peuvent être exprimés par une seule pensée, il n'y a pas de différence entre la science, la conception du monde, la morale et la religion. La philosophie n'est pas alors un besoin. L'énergie psychique agit instinctivement. La connexité de l'existence et la richesse des valeurs sont exprimées tout ensemble dans de grands symboles. L'énergie est mise bien plus fortement à contribution quand les éléments de la vie sont disjoints, quand les formes, les sujets et les valeurs sont en opposition les uns vis-à-vis des autres et qu'il faut pourtant conserver l'unité de la vie de l'esprit.
Rousseau, le premier, envisagea ce problème qui a été ainsi posé. Il fit pour le problème de la valeur ce que Hume fit presque au même moment pour le problème de la connaissance.
Dans le domaine moral et religieux, le problème de la valeur apparaît sous sa forme la plus centrale. C'est aussi la religion etla morale qui donnent aux valeurs organiques, économiques et esthétiques (santé, propriété, intuition de beauté) leur place dans la connexité de la vie. Le problème essentiel de la morale est le rapport réciproque des différentes valeurs individuelles et sociales. La destinée des valeurs constitue le problème religieux. La réflexion morale n'a pas d'objet quand les valeurs de
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la vie se rassemblent spontanément en une harmonieuse unité. Et il n'y a pas de problème religieux quand on n'a pas fait l'expérience d'un rapport d'opposition entre le monde des valeurs et celui de la réalité. Le doute, là comme partout, enfante la pensée.
a) Le problème moral.
a. — Le travail moral (morale formelle).
148. — Pour tout individu, il y a un travail à faire, un travail qui n'est pas celui de comprendre les choses ni celui de se former une conception du monde, mais qui, pourtant, s'y rattache et constitue peut-être même une expression plus directe de l'énergie psychique qui s'exprime dans la pensée. Ce travail a pour but d'apporter une plus grande continuité, c'est-à-dire à la fois une plus grande plénitude et une plus grande unité dans la personnalité. C'est la continuation de l'évolution cosmique dans le petit monde de la personnalité. Les lois de leur évolution sont analogues *.
Il y a là une multitude de sentiments, de penchants et de pensées, de forces et d'impulsions qui forment plus ou moins, une série de différences chaotique et qu'il s'agit d'ordonner et de former. La vie personnelle se déroule dans une série de moments et au milieu de situations changeantes. La multiplicité successive, aussi bien que la multiplicité simultanée, sera formée de telle sorte que la totalité sera maintenue sans que la plénitude en souffre. Dans la vie primitive de l'esprit régnent l'instinct et la tradition. L'énergie psychique est facilement éveillée et entre facilement aussi dans des voies déterminées. La morale primitive est en partie biologique, en partie sociologique. La vie organique demande déjà pour durer que la con-
4. On peut faire valoir le même point de vue (voir la conclusion de 105), au sujet du problème esthétique. Celui-ci s'applique aussi à la condition des totalités, en particulier des images caractéristiques (individualités, groupes), et alors il appartient à l'art de poursuivre le travail sur le fondement de ce qu'offre la nature. L'imagination artistique donne la caractéristique qui conclut et qui individualise. Ainsi se poursuit l'existence à travers l'imagination humaine comme à travers la connaissance et la volonté humaines. Telle est l'analogie entre le problème de la connaissance, le problème esthétique et l'éthique. (Voir mon Esquisse d'une psychologie (traduction française) V B, 12, la conclusion.)
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nexité entre les éléments de la vie soit maintenue. Ici règne l'instinct. Et comme tout individu humain naît dans un groupe et que, sans qu'il l'ait voulu, il vit dans son organisation et son atmosphère psychique, la manière dont il s'efforce d'harmoniser ses sujets intérieurs a tout d'abord un caractère social de même qu'il s'approprie la langue de ceux qui l'entourent et éprouve le besoin de donner à ses émotions, à ses expériences et à ses pensées une expression en accord avec le modèle que lui offre ce qu'il voit, ce sont aussi les modèles sociaux et les commandements traditionnels dans le groupe qui forment chez lui la vie de la volonté. Ce n'est que lorsque la confiance spontanée qu'assurent les traditions, les autorités et les modèles est détruite d'une manière ou d'une autre qu'apparaissent les problèmes éthiques. Alors le but spontanément posé et le modèle suivi avec le dévouement le plus instinctif ne sont plus choses qui vont de soi. Et en tout cas, il ne va plus de soi que le but doive être atteint par la voie suivie jusque-là ou que l'on doive imiter le modèle de la manière qu'on le faisait jusqu'alors. On découvre des difficultés et des conflits où précédemment tout semblait naturel et, pour ainsi dire, nécessaire. On peut découvrir de nouvelles valeurs et, par suite, de nouveaux buts; s'accordent-ils avec les traditions et peut- on, surtout, trouver aux uns et aux autres, un point de vue commun ? Aie considérer du côté pratique, il peut apparaître là une série de différences chaotique. L'homme veut ceci, mais aussi, cela; l'unité naturelle de la volonté, qui s'appuie finalement sur l'unité psychique de l'énergie, menace de se rompre. 11 faut qu'il y ait, à travers les nombreux buts et les nombreux moyens, une identité cachée ou, en tout cas, une continuité qui assure la durée de la totalité personnelle.
Il s'agit que l'énergie qui se meut sporadiquement dans les impulsions particulières et qui, sous cette forme, est menacée de dissolution ou d'arrêt, puisse être rassemblée dans un courant à travers les transformations et les changements de direction que subit l'effort du moment et de l'impulsion. Le problème est résolu d'autant plus parfaitement que les éléments de la vie gardent mieux leur propriété et leur énergie et que cependant ils convergent vers une aspiration à l'unité. Et si un élé- Hôffding. — Pensée. 23
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ment particulier, la satisfaction d'un moment particulier et d'un besoin particulier est exclu par nécessité, cela ne peut arriver que parce que d'autres éléments sont introduits qui concentrent l'énergie. Un besoin ou une tendance peut certainement mourir de mort naturelle faute d'aliment ; mais une pareille mort consommera un peu d'énergie et causera une perte décisive à la totalité de lame. Quand le besoin n'a pas disparu parce qu'il manquait d'aliment, c'est qu'il est né un autre besoin ou une autre tendance capable d'anéantir le premier. Gomme vertu purement négative, l'empire sur soi-même est psychologiquement impossible *. Au contraire un changement de direction de l'énergie qui agit dans le besoin ou la tendance peut avoir lieu sous l'influence de nouvelles inspirations de façon à ce que l'énergie soit transportée à d'autres éléments. Il faut, dequelque manière que ce soit, fournir des équivalents psychiques ; c'est au moyen de leur série que s'opère l'évolution de teur totalité personnelle. L'idée du développement continu de la vie personnelle par l'équivalence psychique a été exprimée pour la première fois par Platon dans son Banquet et il a démontré la possibilité d'une série de degrés, allant des expressions élémentaires de la vie aux formes de l'esprit les plus élevées (les plus élevées pour lui) . Ce que Platon voit dans le cours de la vie individuelle, se passe aussi dans un groupe social d'où sortent des impulsions de différentes espèces et par suite des forces qui se dégagent et des valeurs qui se réalisent. Le point de vue social n'est pas seulement, pour la morale, le premier fondement d'une vie de la personnalité, mais il est aussi d'une grande importance dans le processus d'émancipation et d'indépendance. Ce n'est pas seulement le rapport positif à l'égard du groupe, mais aussi son rapport négatif qui peut faire avancer l'évolution de l'individu. Des influences excitantes peuvent dégager des forces qui sans cela dormiraient.
Nous ne parlons pas encore de la valeur fondamentale qui détermine la direction du courant auquel tous les instants et toutes les impulsions doivent apporter leur contribution. Nous n'avons à faire tout d'abord qu'avec ce qu'on pourrait appeler
i. Voir mon article The Law of Relativity in Ethics (Journal of Ethics, L P. 57).
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la morale formelle, qui examine seulement les conditions de la durée d'une totalité personnelle, sans égard à la qualité des valeurs ni au but. C'est une théorie de l'évolution du caractère dans toute sa généralité, telle qu'elle se forme en accord avec le concept d'énergie psychiques (synthèse). (Voir 1). Là déjà on peut parler d'un degré inférieur et d'un degré supérieur. Plus grande est la multitude de pensées et d'intérêts unie avec le courant de la volonté déterminée par une valeur fondamentale, plus un caractère occupe un degré élevé. C'est en soi et pour soi un pur critère de formes. Un démon est un caractère aussi bien qu'un ange. L'évolution d'un caractère peut contenir les oppositions les plus tranchées lorsque l'énergie concentrée est plus grande. C'est le courage extérieur et intérieur qui, d'après l'éthique formelle, devient le vertu essentielle. La norme est alors le degré de tension psychique qu'on peut maintenir. C'est la norme dans la théorie des « stades » de Kierkegaard L, aussi bien que dans la pensée de Nietzsche 2; chez tous deux, la tension va jusqu'à l'exagération ; mais cette norme montre qu'ils ont jeté sur la vie un regard profond ; ils ont donné par là une contribution importante à la formation de la morale. L'évaluation empruntée ainsi à la synthèse de l'énergie a besoin d'être complétée à l'aide de points de vue réels ou qualitatifs ; mais elle a sa signification indépendante. Non seulement l'accord dans l'évaluation devient plus facile; on peut admirer l'énergie de Buddha et de saint François sans admirer la partie réelle de leur morale ; il se trouve, dans tous les camps, des héros de l'esprit, et il y a encore des découvertes à faire à ce point de vue ; mais il s'ensuit que l'énergie déployée dans une vie personnelle peut profiter à d'autres valeurs que celles au service desquelles elle a d'abord été employée comme dans le monde physique la direction de l'énergie peut être changée sans perte de l'énergie même. Brochner l'a fait ressortir d'une manière intéressante 3 et il a par là apporté un correctif à la théorie de Kierkegaard qui suppose des bonds entre les différents stades.
1. Voir mon livre sur Kierkegaard comme philosophe. Traduction allemande dans les Klassiker der Philosophie (Stuttgart. Frommann).
2. Philosophes contemporains (traduction française), p. 158 et suiv.