Voir ma Morale (traduction française), chap. i
ÉVALUATION
relâchement qui ne finira que lorsque se sera formée une nouvelle discipline. Notre premier devoir est de nous procurer une morale1. — 11 est très vrai que le doute intellectuel n'est possible qu'avec une individualisation progressive ; ce n'est au fond que l'expression de ses conséquences. L'individu demande pourquoi il donnera à la société plus qu'elle ne peut l'y forcer, lorsqu'il est à même de vivre entièrement et pleinement dans son propre petit monde, avec ses intérêts et avec son travail. Il est vrai aussi que ce n'est pas la pensée seule qui portera remède aux difficultés. Mais il n'est pas facile de savoir ce que l'on entend lorsqu'on dit que « notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale ». Est-ce un devoir que la société nous impose? Ce serait marcher dans un cercle vicieux, puisque toute la morale n'existe que par l'autorité que la société a sur nous. « La morale commence là où commence l'attachement à un groupe quel qu'il soit2. » Or la crise vient de ce que l'autorité sociale n'existe plus! Le cercle vicieux dans lequel finit par s'enfermer le sagace et énergique sociologue, montre clairement le grand problème devant lequel nous nous trouvons. D'autre part, le problème surgit encore lorsqu'on pose la question de la valeur morale de la société. M. Durkheim répond que la société n'est pas seulement au-dessus de nous physiquement, mais aussi moralement, parce qu'elle est la source, la préservatrice de la civilisation, et celle qui la transmet, en particulier pour ce qui regarde les biens de la vie spirituelle3. Il faut alors demander : la société joue-t-elle toujours ce rôle et qui décidera jusqu'où elle le joue dans tel cas particulier ? Le problème renaît et il faut maintenir ici le droit de la pensée individuelle. La crise ne serait écartée que lorsqu'on pourrait décider, d'une manière rationnelle, que l'individu ne peut atteindre aux biens les plus élevés que par la société qui aurait alors pour lui une valeur réelle. 11 n'y a pas d'autre chemin que celui qui traverse ce purgatoire dans lequel nous demeurerons peut-être longtemps encore, jusqu'à ce que la société et les individus soient purifiés. Car je ne suis pas d'avis qu'il faille