Morale (traduction française), VIII, 1 (F. Alcan
LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE
haut renferment par suite déjà plusieurs problèmes. La sociologie elle-même est, ainsi que nous l'avons vu, forcée de le reconnaître.
Mais une classe spéciale de problèmes surgit selon que l'obligation d'un travail éthique part de tel ou tel point de vue. Nous revenons ici à la connexitédu concept de valeur avec celui de totalité. Là est donnée une série de totalités qui va de la tendance et du moment particuliers jusqu'à la personnalité, à la société et enfin des plus petites aux plus grandes sociétés. Toute durée et toute évolution de totalité peuvent être la valeur fondamentale qui assigne leur place aux autres valeurs et qui, par suite, déterminent l'évaluation du particulier. Un raisonnement éthique ne vaut qu'à la condition qu'il y ait une valeur fondamentale déterminée. Le rapport de la valeur fondamentale et des valeurs particulières est fourni par l'application des concepts de morale formelle. Celui qui reconnaît une valeur fondamentale et qui est suffisamment familier avec les rapports de faits dans lesquels elle doit être maintenue peut être forcé logiquement d'admettre la valeur de certains actes déterminés. La personnalité individuelle aussi bien que la société peuvent exercer sur elles-mêmes un contrôle au moyen de leurs valeurs fondamentales et deleurs conséquences dans des rapports déterminés. Il y a, dans la morale, un élément logique. La première et la plus universelle des exigences éthiques, le véritable impératif catégorique sera le principe socratique : connais-toi toimême ! Gela signifie : Sache-bien ce qui est pour toi la valeur fondamentale et jusqu'où ta volonté et tes actions s'y conforment ! Mais lorsqu'on passe d'une valeur fondamentale à une autre, la conséquence logique ne suftit plus. Il est possible, sans inconséquence, de maintenir l'intérêt du moment contre celui de la totalité de la vie, celui de la personnalité contre celui de la société, celui de la petite société contre celui de la grande. C'est dans la morale individuelle et dans la sociale, que se posent les plus grands problèmes, qu'ont lieu les plus grandes crises et les plus grands combats.
Dans une totalité moins vaste, une intériorité et une plus grande force sont possibles, tandis que les totalités plus grandes donnent à l'intérêt une plus grande étendue et un
ÉVALUATION
horizon plus large *. Mais où se trouve la supériorité absolue quand elles sont opposées Tune à l'autre ? La force et l'intériorité peuvent-elles êtres maintenues quand l'horizon moral est élargi et, d'autre part, la limitation n'apporte-t-elle pas avec elle l'étroitesse et la particularité ? On ne peut trancher la question rationnellement de façon à formuler, sans plus, des lois générales. On ne saurait prouver à un homme qu'il lui faille trouver d'autres buts essentiels que ceux qu'il a. Les valeurs fondamentales ne sont pas le produit de la pure logique. La pensée peut prouver qu'il y a contradiction lorsque plusieurs valeurs fondamentales sont confondues. C'est une contradiction de prétendre que nous vivons pour notre art ou pour la science quand, en fait, de tout autres intérêts absorbent notre temps et nos forces. C'est une contradiction de prétendre qu'on vit pour l'au delà lorsque, en fait, on n'est occupé que de ce qui appartient à « ce » monde. La question est alors de savoir comment on peut faire disparaître la contradiction. Klle disparaît aussi bien quand l'une des valeurs est anéantie que lorsque l'autre Test. La logique est satisfaite des deux manières, mais l'éthique l'est-elle aussi ? Là est le problème.
Une valeur fondamentale ne se constitue qu'au moyen d'un processus psychologico-historique qui suppose d'autres éléments que la conséquence logique et que l'expérience solide. La sociologie a pour objet de décrire l'histoire des valeurs fondamentales. Les processus psychologiques qui sont possibles dans des conditions historiques et sociales déterminées comme processus de transitions entre différentes valeurs fondamentales peuvent se rapporter à deux formes principales : le déplacement de motif et le déplacement de valeur 2. Par déplacement de motif (déplacement de valeur subjective) on passe de la valeur médiate à l'immédiate. Ce qui n'était d'abord qu'un moyen, devient un but. Par le déplacement de valeur (déplacement de valeur objectif), ce qui était d'abord une valeur fondamentale ou un but, devient un moyen par rapport à une nouvelle valeur fondamentale qui surgit. Par le déplacement