Morale (traduction française), XII, 1 ; XIV
2. Morale (traduction française), XIII, 4. — Esquisse d'une psychologie (traduction française), VI, C, 1-5.
LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE
de motif, on découvre la valeur immédiate du moyen par le fait que, s'en servantconstamment, on s'en occupe et on le pénètre. Le déplacement de valeur conduit à découvrir une valeur entièrement nouvelle parce qu'on s'aperçoit que la valeur fondamentale à laquelle on s'arrêtait jusqu'alors, entraînait des effets et des conséquences qui avaient eux-mêmes leur propre valeur. Mais, dans les deux cas, c'est un processus historique et psychologique réel qui a lieu. La réflexion y a son rôle, mais le processus se passe essentiellement dans la vie spontanée du sentiment et de la volonté. Et les déplacements qui se sont effectués dans le passé peuvent, plus tard, influer par la langue, l'éducation, les habitudes, les traditionset les institutions, sur l'évolution des nouvelles générations dès qu'elles apparaissent. On discute beaucoup la question de savoir si, non seulement l'hérédité sociale, mais aussi l'hérédité physique ici a un rôle. Mais il est possible que les mutations agissent comme dans le monde des plantes, tantôt en favorisant, tantôt, en arrêtant les effets des déplacements accomplis. De toute façon cette évolution ne peut être comprise entièrement par l'influence de motifs parfaitement conscients. Ce sont, là comme tant de fois ailleurs, les résultats qui se montrent les premiers sur le seuil de la conscience ; alors seulement l'évaluation consciente peut intervenir.
Mais pendant qu'a lieu un changement de la vie de la volonté et du sentiment si radical qu'il n'y a plus de valeur fondamentale fixe, la réflexion ne peut accomplir de grandes choses. Il ne sert à rien de raisonner en partant d'hypothèses qui ne sont pas encore fixées, mais qui n'opèrent que lorsque le processus est achevé. Il en est des processus de déplacement entre les groupes de la société comme des processus de déplacement entre les éléments d'une personnalité particulière. On ne saurait, quand on élève un enfant, discuter avec lui en partant du point de vue des grandes personnes qui est celui même qu'on veut lui faire adopter. Nous ne pouvons juger les personnalités historiques d'après nos propres idées; il faut que nous nous représentions d'abord quelles ont été leurs valeurs fondamentales. C'estlàjustementla tâche propre de la recherche historique. Nous pouvons toujours retrouver et appliquer l'éthique formelle dans
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le jugement historique . La vue claire du but et le lait de le maintenir énergiquement, d'une façon conséquente, sont des expressions caractéristiques qui, sous toutes les différences qualitatives de manière de voir, conservent leur valeur.
De là vient ce qu'il y a de justifié dans la conception qui fait de l'éthique une part de la sociologie et qui, par suite, admet une éthique historique et non une éthique rationnelle. Car ces transmutations de valeur ne sont possibles que dans la vie de la société. C'est là que l'individu se trouve dans des rapports et dans des situations qui peuvent le faire passer du moyenaubutet dubut à d'autres buts. Les valeurs fondamentales sont déterminées socialement et historiquement. Mais c'est, comme nous l'avons déjà indiqué, ces processus qui en même temps engendrent la possibilité d'une révolte de l'individu contre la société, le poussent à chercher de nouvelles voies et peut-être lui permettent d'agir à son tour sur la société. L'isolement et la différentiation peuvent aller plus ou moins loin selon les différents cas ; elles ne sont jamais complètes ; mais ces possibilités ont une grande importance, surtout aux époques critiques, et quand la morale sociologique a des tendances à les méconnaître ou à les mépriser elle se rapproche d'une façon inquiétante de la conception romantique qui noie les individus dans l'unité mystique de la société. De là vient encore que la lutte n'a pas seulement lieu entre l'individu et la société, mais entre différents groupes (familles, états, classes), dans la même société et entre différentes sociétés parfois égales, parfois subordonnées les unes aux autres. Lorsque les sociologues parlent de « la société » dans toute sa généralité, ils cèlent par là une masse de problèmes.
153. — Sur les points où une valeur fondamentale donnée n'agit plus par ses conséquences, la morale rentre dans la psychologie, la sociologie et la pédagogie. Il s'agit de trouver les conditions psychologiques et sociales du changement des valeurs fondamentales et pratiquement (si l'on veut élever et enseigner ou si l'on veut provoquer une agitation) il s'agit d'éveiller et de fortifier les nouvelles valeurs. Ici apparaît la différence qu'il y aentre fonder une moraleet la prêcher ; il n'est pas aisé de décider lequel est le plus facile, mais c'est indifîé-
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rent pour ce que nous étudions ici. Théoriquement, les rapports de la morale avec la psychologie et la sociologie sont du plus grand intérêt. Lorsque la morale passe d'une valeur fondamentale à une autre, et que, préalablement, elle laisse la parole à la psychologie et à la sociologie, l'instruction qui en ressort est féconde pour la réflexion morale qui doit suivre. 11 devient alors plus facile de voir comment on peut préparer la voie à un développement ultérieur de l'individu et de la société.
L'histoire est le grand champ de bataille des valeurs fondamentales. Société y lutte contre société, société contre individu, individu contre société et individu contre individu. Ce sont les quatre espèces de guerre que Hugo Grotius, partant du principe qu'il est plus facile de dire ce qu'est le tort que ce qu'est le droit, examine dans son célèbre ouvrage. J'ajouterai que, dans la personnalité elle-même, les différents intérêts et les différentes impulsions s'opposent les unes aux autres. Ces oppositions sont dans une dépendance mutuelle et sont soumises à une action réciproque. Elles sont cause qu'il n'y a pas dans l'histoire une évolution avançant d'un mouvement progressif régulier pour ce qui regarde les valeurs fondamentales qui se fixent en traversant des crises sérieuses et souvent profondes de la nature individuelle et sociale. Pendant tout ce processus, la réflexion éthique ne peut jouer qu'un rôle indirect. A chaque stade, elle tire les conséquences et éclaire leur signification par autant d'expériences que possible. C'est une connaissance de soi-même à la manière socratique. Et cependant le rôle que joue la réflexion morale dans la lutte des valeurs est plus important que celui de la sociologie. Car le sociologue, comme le psychologue, n'est là qu'un observateur, tandis que le moraliste est au centre de la lutte et s'efforce d'acquérir une clarté parfaite de ce qui met aux prises les divers intérêts, des armes qu'on emploie dans la lutte aussi bien que des rapports entre le but et les moyens.
On reproche parfois aux philosophes de la morale de ne pas voir que c'est la force des tendances élémentaires qui détermine l'évolution et que les considérations théoriques et
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idéales n'y servent de rien *. Il ne me semble pas que ce reproche soit fondé. Socrate, l'apôtre de la connaissance de soi-même, avouait bien qu'il ne savait pas si, dans sa nature, il y avait douceur et harmonie ou sauvagerie et sensualité. Et longtemps avant que Darwin n'ait donné sa théorie de la lutte pour l'existence, Hobbes, Kant et Schopenhauer avaient cru à la lutte de tous contre tous et rattaché expressément cette idée à leur doctrine morale. D'un autre côté, Marx lui-même, dont le « matérialisme historique » témoigne qu'il accorde bien de l'importance aux « motifs élémentaires des grands mouvements des masses », fonde finalement sa théorie sociale sur le postulat que l'homme ne doit jamais être traité comme un pur moyen 2 ! Les idées morales peuvent parfois difficilement être entendues au milieu du combat. Mais il y a des armistices où l'esprit est au repos (animus sedatns, comme le disait Hobbes), et où on les peut entendre. Un pareil calme spirituel, la ya^vï) de Démocrite, suppose la conception et la réalisation de la grande pensée sur laquelle repose « le matérialisme historique ». Le moraliste n'a pas besoin de se bercer d'illusions au sujet du pouvoir qu'ont ces pensées. Il n'a pas pour tâche de fournir les « grandes masses » des dogmes et des mots de ralliement qui s'adressent à leurs instincts élémentaires, pas plus qu'il ne doit, avec le mépris du surhomme, regarder de haut les mouvements des masses. Il laisse aux prophètes le soin de créer et d'exprimer l'idéal qui, réellement, fait avancer. A lui il appartient seulement de rendre la pensée claire et de eontribuer ainsi à payer « la grande dette des temps ».
154. — Dans la société, aussi bien que dans l'individu, le problème est de maintenir à la fois la plus grande unité et la plus grande quantité possible d'éléments propres et indépendants. Il y a une analogie dont on a parlé mainte fois depuis l'antiquité, entre les concepts d'organisme, de personnalité et de société, analogie qui peut servir de fil conducteur, si elle ne peut servir à autre chose.
Le rapport entre la personnalité et la société est ici d'une
1. Tônnies : Ethik und Sozialismus (Archiv fur Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 1905, p. 95.)