Traduction française
ÉVALUATION
parce qu'elle satisfaisait un besoin profond qui ne mourra pas parce que les formes dans lesquelles, pendant des siècles, elle a trouvé son expression peuvent mourir.
Dans l'examen général des problèmes que nous avons entrepris ici, nous n'avons lieu d'approfondir que deux questions. L'une regarde le lieu psychologique de la religion, l'autre le rapport de l'histoire de la religion avec la philosophie de la religion.
a. — Le lieu psychologique de la religion.
158. — A tout sentiment ou besoin répond une valeur. A la faim, à la soif et aux autres besoins qui touchent à la conservation personnelle correspondent ce qu'on pourrait appeler des valeurs organiques ; la vérité, la beauté et la bonté sont au contraire des valeurs correspondant aux nécessités intellectuelles, esthétiques et morales (voir 102). Ces différentes valeurs prennent au cours de l'évolution humaine une indépendance de plus en plus grande et elles se réalisent chacune à leur manière. A quel besoin répond la religion et où, dans la vie de l'esprit humain, se trouve la place qui resterait vide si la religion disparaissait sans qu'un équivalent psychique lui succédât ? Il ne semble pas qu'aucune valeur en puisse tenir lieu.
Il n'y a qu'une alternative qui demeure. Toutes ces valeurs doivent combattre pour leur conservation un combat qui, ainsi que nous l'avons vu (144-147), rentre dans les luttes de la totalité pour s'assurer les conditions de son existence. Il s'agit ici de la persistance de la vie, en particulier de celle de la vie de l'âme. Ce combat éveille les sentiments d'espérance et de frayeur, de joie et d'angoisse, de plaisir et de douleur, d'attente et de désespoir. Si notre volonté pouvait travailler pour atteindre son but sans rencontrer délimites, le flux et le reflux de ces sentiments ne seraient pas aussi violents. Mais la volonté ne règne pas seule sur la destinée que son idéal le plus élevé doit subir. Et ce qui conduira toujours les hommes à la religion, c'est un besoin de savoir que leurs biens suprêmes, la vie, l'âme et ses aspirations les plus élevées sont assurées. Les formes du culte donnent accès à cette assurance et les mythes
LES PROBLÈMES DE LA PENSÉE
et les dogmes représentent à l'imagination ce que sera l'existence dans son fondement le plus intime quand ce besoin sera satisfait. Le problème religieux, en analogie avec tous les autres problèmes (104-105), concerne donc le rapport entre la continuité et la discontinuité. Le monde des valeurs est-il épuisé par les fragments que nous en connaissons, par les lueurs de quelque chose de grand et de magnifique que l'expérience nous montre ou y a-t-il entre elles une connexité qui ne se montre que d'une façon intermittente dans le monde de l'expérience ? Toute l'existence est-elle une patrie pour les valeurs ? De l'angoisse qui saisit l'homme lorsqu'il voit tous les biens disparaître 1 ou du transport que fait naître en lui la vue du courant des valeurs s'élançant toujours avec de nouvelles forces2 estnée lareligion quand ce courant coule de première main. Toute religion est donc une foi consciente ou inconsciente dans la continuité des valeurs, quelle que soit la voie et quelles que soient les forces qui servent à l'atteindre.
Il y a une analogie entre cette foi religieuse en la continuité et la foi intellectuelle dans la rationalité de l'existence ou son intelligibilité (sa raison) et les difficultés vis-à-vis desquelles se trouvent les unes et les autres sont analogues. La différence est que la lutte sur le terrain religieux n'est pas seulement une lutte de pensées contre pensées, mais une lutte entre l'espérance etl'angoisse, entre la confiance et le désespoir. Les religions dont le culte et la doctrine ont renfermé les plus profondes expériences de la vie donnent lieu aux plus grands contrastes de sentiment ; leur dieu souffre et meurt même pour atteindre la victoire ; dans ces alternatives d'élévation et d'abaissement, de victoires et de défaites, elles permettent aux sentiments les plus forts et les plus contraires que provoque la marche de la vie et de la destinée de s'épandre pleinement. Même devant les dissonances les plus choquantes, la religion ne s'avoue pas vaincue. « La source de la vie jaillit comme elle a jailli éternellement. » La plus amère souffrance et le plus profond abaissement peuvent être même des chaînons de la
1. C'est une chose horrible de voir s'écouler tout ce qu'on possède (Pascal).