‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 8 sur 60 · Gassendi : Opera. Lugd, 1658, II, p · texte numérisé non relu

Gassendi : Opera. Lugd, 1658, II, p

2. Lloyd Morgan : Animal Life and Intelligence, p. 328 et suiv. — Th. Ribot : L'évolution des idées générales, p. 32 et suiv. (F. Alcan) ;

PSYCHOLOGIE DE LA PENSÉE

L'expression intuition d'articulation semble mieux convenir, puisque l'image intuitive ne se dissout pas nécessairement parce qu'un seul élément en est fortement accentué. Si, dans l'intuition, une nouvelle articulation n'est pas possible, il pourra se former une nouvelle intuition dans laquelle les changements auront leur place. Il est possible alors que la première intuition disparaisse complètementde la conscience. Si, au contraire, elle se maintient ou se reproduit, une comparaison et une analyse, qui conduiront peut-être à un jugement, peuvent avoir lieu.

L'articulation est une préparation à l'analyse et au jugement ou un présage de l'une et de l'autre. Ainsi l'embryon d'un organe particulier s'indique à l'avance par des parties convexes du tissu encore homogène et continu.

18. — On pourrait penser que les intuitions, avec leurs transformations et leurs articulations, pourraient, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, se poursuivre à l'infini sans que quelque jugement conditionné par la réflexion fût nécessaire. Il faut considérer comme un simple fait qu'il n'en est pas ainsi et que, chez l'homme en tout cas, apparaît la nécessité de la réflexion et du jugement. La répartition et l'équilibre qu'on atteint par l'intuition ne semblent pas toujours suffisantes. Tel rapport peut exister qui demande que la synthèse s'accomplisse avec une conscience plus claire que cela n'arrive dans le processus spontané, à demi ou entièrement inconscient de l'intuition. Dans l'intuition sensorielle, la reconnaissance, l'intuition de mémoire et d'imagination, le résultat seul apparaît clairement à la conscience, tandis que le processus de formation s'accomplit au-dessous du seuil de la conscience.

En un certain sens, la réflexion n'est pas productive. Elle ne fait qu'amener à la lumière de la conscience ce que contient déjà l'intuition formée spontanément. Elle compare et prouve, choisit et trie, relie et sépare, satisfait certains besoins et détermine exactement le rapport des éléments. Ce que la réflexion apporte de nouveau et ce qu'elle exprime de nouveau dans les

Hobhouse (Mind in Evolution, p. 200) attribue aux animaux supérieurs la faculté de former des « jugements pratiques ». Mais il ajoute prudemment que si les animaux n'ont pas, à proprement parler, de représentations (libres), ils ont quelque chose qui peut exercer une fonction correspondante.

concepts, c'est la conscience claire des différentes parties du contenu de la conscience et de leurs rapports réciproques. Le passage à travers le purgatoire de la réflexion peut montrer tantôt que nous savons plus de choses que nous n'en croyons savoir parce qu'il peut y avoir dans le contenu de la conscience des conditions d'ordonnance et de conclusions que nous ignorions, tantôt que nous savons moins que nous ne croyons, parce que par elle, nous découvrons des éléments inconciliables ou des liaisons sans valeur.

Le jugement est la forme par laquelle le contenu de la conscience reprend son équilibre après que la réflexion a rompu l'équilibre de l'intuition. Dans le jugement, divers éléments de la conscience sont mis en relation les uns avec les autres d'une façon consciente et déterminée. En tant que l'apparition du jugement marque que la totalité et l'équilibre de l'intuition sont rompues, il révèle une imperfection surtout parce que le jugement particulier ne peut pas exprimer tout ce que contient l'intuition. Il faudra peut-être une infinité de jugements pour que tout le contenu de la conscience, avec ses nuances multiples, trouve sa place. Goethe oppose « le jugement qui disperse » à «la tranquille fécondité » de l'intuition immédiate, etM. Wundt donne du jugement cette définition : la dissolution d'une idée complexe. Mais en réalité le jugement signifie la formation d'une nouvelle totalité devenue nécessaire parce que la tension d'une totalité d'intuition spontanément formée est devenue si grande qu'une rupture est nécessaire. lia, sur l'intuition, la même supériorité que l'intuition sur la fusion : les différences du contenu aussi bien que les ressemblances paraissent d'une manière plus significative quand on va de la fusion à l'intuition et de l'intuition au jugement. Le jugement est par suite une plus haute expression de l'énergie psychique.

Il y a naturellement une étroite liaison entre le jugement et l'intuition sur laquelle elle s'appuie. On exprime souvent cette connexion en disant que l'intuition contient le jugement ou que l'intuition est un jugement « potentiel », pour se servir des termes employés par Gassendi. La différence entre l'intuition et le jugement est que celui-ci laisse paraître les éléments d'une façon indépendante de sorte qu'on peut distinguer le « sujet »

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du «prédicat », tandis qu'il règne, dans l'intuition, une liaison plus continue. Quand je crois connaître une personne qui approche, je vois immédiatement devant moi celle pour laquelle je la prends ; mais si je sens le besoin d'un examen plus précis, je fais une comparaison qui distingue la figure qui s'avance vers moi de l'image que ma mémoire conserve de l'individu connu, et là est contenue la possibilité d'un jugement négatif ou positif.

Mais le chemin qui mène de l'intuition au jugement peut être long et difficile et il n'est pas sûr que le jugement possible s'effectue. Il peut y avoir possibilité logique du jugement sans qu'il y ait en même temps possibilité psychologique. Rappelons-nous ces mots qui sont dans Per Gynt : « Nous sommes les pensées que tu devais penser ! » — La possibilité logique existe lorsque l'intuition contient les éléments qui peuvent être séparés et dont les rapports réciproques peuvent être déterminés plus exactement. Mais cette rupture et cette détermination n'ont lieu que lorsqu'il y a des raisons suffisantes d'une destruction de l'équilibre de la conscience que caractérise l'intuition. Il faut, comme pour le premier éveil de la conscience, que l'état d'uniformité soit rompu pour qu'un travail mental plus avancé puisse s'accomplir. Il est nécessaire qu'un intérêt particulier s'attache à quelques éléments, de sorte qu'on sente le besoin de rendre conscients leurs rapports réciproques, ainsi par exemple lorsqu'une image intuitive contient quelque chose qui peut être employé à atteindre un but, ou servir à mieux comprendre une image intuitive ou bien encore quelque chose qui forme un contraste frappant avec celle-là.

Le jugement doit répondre à l'intuition puisqu'il en exprime le contenu d'une autre manière, plus conforme aux rapports donnés. Mais cela n'empêche pas qu'un changement essentiel n'ait lieu lorsqu'on passe de l intuition au jugement. Si l'on n'accepte pas la théorie des atomes psychologiques que j'ai combattue précédemment, il devient clair que les éléments de la conscience subissent un changement essentiel lorsqu'ils entrent dans de nouvelles relations et que les relations que contient le jugement peuvent être tout autres que celles de l'intuition. Les éléments ne sont pas impassibles à l'égard de la

connexité dans laquelle ils se trouvent engagés; un élément est, dans l'intuition, engrené dans une connexité particulière et simple; le jugement le met en relation, d'une partavec des éléments peut-être contenus dans l'intuition , mais se trouvant à une grande distance, d'autre part avec des éléments appartenant à des intuitions différentes. Je m'occupe par exemple, dans l'intuition, de l'image d'ensemble des actions d'un homme et du sentiment que cette image éveille en moi. Dans le jugement que je prononce en disant : « Il a agi noblement ! » j'use d'une mesure avec laquelle, plus ou moins consciemment, je compare l'action.

La validité du jugement suppose seulement qu'on peut revenir du rapport établi entre le sujet et le prédicat à l'intuition qui en est la base, en sorte que le jugement conduise à la construction d une intuition semblable chez ceux qui entendent le jugement sans avoir eu l'intuition de première main. Il doit y avoir analogie, mais pas nécessairement identité entre le jugement et l'intuition.

d) Association des représentations.

J9. — Le contenu auquel correspond le jugement ne paraît pas toujours sous la forme immobile de l'intuition et comme un tout qui s'embrasse d'un coup d'œil. Le jugement peut être composé d'une série d'associations de représentations dans laquelle des images intuitives de plus ou moins grande étendue se détachent l'une de l'autre avec plus ou moins de rapidité. La différence entre l'association et l'intuition n'est donc qu'une différence de degrés. Plus le successif prend le dessus sur le simultané, plus l'association qui, à son degré supérieur, devient un ressort de la pensée, prend la place de l'intuition. Ce qu'est l'intuition sous une forme statique, l'association Test sous une forme dynamique. Déjà les associations agissent dans la formation des intuitions de mémoire et de pensée et c'est aussi le cas dans les déplacements et les articulations aussi bien que dans les dissolutions d'intuition. Mais, pour le moment, nous considérons l'association comme une forme spéciale de la vie consciente spontanée.

Aussi spontanément qu'une image intuitive émerge dans la

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