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Pour se faire la main, pour prendre un élan (1). La méthode est analogue à celle que les moralistes recommandent en prèchant l'exemple des héros et des saints. Rien de plus commun que la différentielle du génie : le moindre état psychologique du moindre d'entre nous est déjà une invention essentiellement incomparable ; il n'y a pas de constatation brute, non plus que d'imagination purement reproductrice ; percevoir ou se souvenir, c'est toujours inventer. Mais l'intégrale, je veux dire le génie lui-même, est rare : c’est que la sommation préparatoire fait en général défaut,
Bien des gens vivent dans une sorte de bohème intérieure, mélange d'inertie et d'aventure. Leur intelligence est composée d'associations routinières ; leur volonté, d’instincts et de réflexes qu'ils suivent en automates aveugles. Ils n’ont qu'un seul système d’habitudes ; et ce système, ils ne l'ont pas fait, ils l’ont laissé se faire. Par ailleurs, ce qu'il y a d'esprit véritable en eux reste fantaisie pure, caprice et vagabondage, efflorescence folle et jeu de nuages au vent : nul ordre, nulle discipline. Ceux-là n'inventeront jamais rien, pas même un moi consistant. Et c'est en prenant le contre-pied de leur paresse que l'inventeur se fait.
Il commence par accroître sa richesse d'âme, en s’ouvrant à toutes les occasions favorables, sans aucun préjugé d’exclusion. [Il s’efforce d'amasser des provisions, des réserves, d'amonceler des matériaux à l'infini, quand bien même il ne verrait pas encore à quoi ces matériaux pourront servir, quand
(1) C'est dans cet esprit qu'il faut conduire l'étude et la méditation des Maîtres, non point pour parvenir à en répéter identiquement le type.
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la vie : vs l’homme a besoin de pen aut que possible entre ses idées les chances de rencontres fécon- L'invention est à celui qui dispose, au moment
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tendues. Tout peut se traduire en tout ; ce n'est pas au pot seul que sont offertes les «transpositions d’art » ; et le gé mètre même gagne à se doubler par exemple d'un psychologue et d’un artiste, afin de marcher à l'inconnu avec toutes à le forces conjurées de ne humain.
les ordonner : sans quoi on ne les retrouve pla au moment du besoin ; et il faut aussi les approfondir, en les vivant, ce qui signifie : en se les appropriant, les faisant siennes, ÿ incorporant toutes les énergies du moi. Deux conditions sur les= quelles je ne puis passer sans un mot de commentaire, <
Tout d'abord, l'inventeur doit apprendre, doit s exercer à être fortement et promptement attentif. Or, en dépit de c taines formules illusoires, l'attention véritable ne se laisse pas | définir comme un état de monoïdéisme. Elle n'est possible au Hire, du moins pleine et parfaite, productive, novatrice qu’à l'esprit fécond, qui a beaucoup d'idées à exclure où à cuéillir activement, beaucoup de vues à distribuer par groupes hiérarchiques, suivant les rapports lointains ou proches qu ‘elles No ennent avec un se de convergence, avec un PrHeE e
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LA DISCIPLINE DE L'INVENTION 35 D Un ne ee pour thème d'intense contemplation, ce n’est point le vide, où bientôt s’éteindrait toute clarté, mais une atmosphère de préconnaissance déterminante, aux multiples jeux de reflets et de contrastes. Bref, on est capable d’attention profonde, à mesure seulement qu'on sait plus de choses et qu’on a mieux appris à varier l’art de les mettre en ordre perspectif. L’inventeur doit donc posséder à la fois, doit avoir simultanément à sa disposition toutes les théories ét tous les systèmes : car ce sont autant de classifications établies d'avance, autant de points de vue, autant de méthodes, révélant à sa pensée autant d'aspects du réel. Se familiariser avec ces divers instruments de coordination, devenir habile à utiliser tour à tour ces réactifs divers, voilà le premier but qu'il lui est important d'atteindre, afin de pouvoir ensuite réussir des actes d'attention plus nourris, plus vigoureux, plus faciles aussi et de ce chef plus efficaces, plus pénétrants.
Ce n’est pas tout ; la tâche préparatoire ne s’arrête pas là ; et voici le second point annoncé. D’autres nécessités, d’autres devoirs s'imposent encore à l'inventeur, qui tendent à réaliser un même idéal : se maintenir en état d'activité autonome, accroître sà propre cohérence intérieure, s'entraîner à l’unification psychologiqne. Unification, cohérence, activité qu’il doit laisser d’ailleurs souples et mobiles, vivantes, multiformes. S'il y réussit, ses moments de conscience, — idées ou images, — ne sont plus, comme chez le commun, des épisodes séparés dont les énergies élémentaires luttent ou conspirent au hasard. Un travail de concentration, un recueillement s'opèrent en lui sans cesse ; et toute sa puissance actuelle de vie, telle que l’a faite son histoire, vient nourrir et charger de son moi total chacun de ses états, de ses actes, À cette œuvre de « réa-
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lisation », non seulement l'intelligence concourt, mais la sensibilité. C’est pourquoi l'inventeur peut ensuite s'intéresser passionnément à tel problème, à telle vue, qui ne sont plus
pour lui des abstractions : d’où résulte qu'une aftention
intense lui est devenue possible, En outre, la richesse de coloration variable, caractéristique de toute vie spirituelle concrète, s’incorpore ainsi à la pure pensée logique, vouée par elle-même au nécessaire, à l’homogène ; et voilà comment peut apparaître ce qu’il y a de libre et de personnel, de nouveau, d’original, de proprement créé, dans la forme d’une invention. Enfin, l'inventeur peut alors profiter, pour son œuvre, de la moindre circonstance extérieure ; le moindre choc ébranle toute son âme, et toute son âme prend part spontanément à la moindre de ses démarches : ce qui explique, dans les cas majeurs, la ressemblance du génie à une « force de la nature ».
Ainsi le travail préparatoire de l'inventeur consiste essentiellement, se résume et s'achève en acquisition d'un pouvoir
synthétique. Mais un grand effort d'analyse doit précéder l'effort
de synthèse : analyse ayant pour rôle de dissoudre les combinaisons familières, afin d’er mobiliser les éléments, Par là seulement peut naître la continuité mouvante nécessaire au libre déploiement de l’action créatrice. Condition capitale, et dont il est facile d’apercevoir la raison impérieuse. Toute œuvre d’invention suppose en effet retour à l'immédiat, à l'exercice de pensée directe et vive. Discernement d’une instabilité dans le système des représentations déjà faites, sentiment d’un trou dans le connu,
d'un besoin dans l'esprit, d’une tendance dans les choses, le tout
vivifié par un intense désir d'exercice et de création : voilà les pro-
dromes d’une dé ouverte quelconque. Par le travail préparatoire
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que j'ai dit, l'inventeur se met dans une sorte d’état explosif : un petit fait, venant alors à le heurter, jouera le rôle d’amorce, et l'invention éclatera.
Ce mystère de l’étincelle inspiratrice à la fois produite et reçue, et qui nest autre que le mystère même de la création intuitive, sans doute sommes-nous encore assez loin de l'avoir éclairci. Les remarques précédentes permettent cependant de faire un premier pas et de commencer à comprendre ce que c'est qu'une aptitude. Elles y montrent toujours le résultat d'un apprentissage, un assouplissement et un entraînement : spontanés ou réfléchis, il n'importe. Sensibilité plus vive, habitude plus déliée : en voilà les principaux facteurs. On peut donc la définir une attitude prophétique de l'esprit dans une certaine direction de connaissance, une attente orientée de certains états pour lesquels sont prêts d'avance des cadres de saisie et des moyens d’évocation ou d'appel. Qu'on la possède par don de nature ou qu'on l’ait acquise, l’effet qui en résulte reste substantiellement le même : unité de concentration simplifiante infuse au jeu ordinairement dispersé des puissances de discours, donc charme d’oubli jeté sur ce qu’implique de retourné vers soi et dès lors de subjectif l'exercice commun de la conscience opératoire, finalement libre carrière ouverte à je ne sais quelle docilité de réalisme direct. Ici est le nœud du mystère. Sur quoi il convient d'insister un peu davantage, en revenant aux phases majeures de la genèse.
Dissociation, association : voilà en somme les deux démarches essentielles de l'inventeur, la première négative et destructrice, la seconde positive et constituante, toutes deux préparatoires. Etudions brièvement l’une après l’autre ces deux opérations fondamentales dans leur intime rapport à l'acte créateur
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de l'esprit. De quelque forme d'invention qu'il s'agisse, les conclusions demeurent analogues (1).
La dissociation d’abord, dont il est curieux que les psychologues — si longtemps férus d’associationnisme — n'aient guère cherché les lois. Toute synthèse nouvelle sort d'une analyse critique préliminaire : une phase de démolition la précède et la prépare ; c’est là un fait bien connu. Or, de cette période, il est facile de comprendre l'importance tout à fait décisive et capitale. Voiei le sens commun, ou plus généralement l’ensemble du connu, dans ce que l’un et l’autre ont de solidement acquis et consacré. Qu’y trouvons-nous ? Des systèmes, des séries, en état de connexion rendue presque indissoluble par l'habitude, et qui composent le monde où nous vivons d'ordinaire dans l’automatisme du discours et de la pratique. Une loi de reviviscence, bien connue sous le nom de loi de réintégration, dit que chaque facteur du système, chaque moment de la série, rappelé à la mémoire, tend de lui-même à régénérer le système entier, la série totale. Aussi l'homme vulgaire, au choc de l'expérience, retombe-t-il toujours sur les mêmes combinaisons de formules et de gestes. Sans doute cela favorise, au moins dans une certaine mesure, la stabilité, le bon ordre de la vie courante. Mais là est le plus gros obstacle à l'invention ; et c'est pourquoi, soit dit en passant, on a pu célébrer le rôle — bienfaisant parce que libérateur — d'une certaine ignorance. Le premier travail de l'inventeur, si l’œuvre n’est pas d'avance accomplie, consiste donc à dissoudre ces groupements familiers, ces routines obsédantes.
(x) Rimor, dans son Essai sur l'imagination créatrice (Alcan, 1900), insiste longuement sur cette analogie.
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