‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 9 sur 65 · RE PP PS PP PS SSP PPS · texte numérisé non relu

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l’inconsistant ? Comment discernent-ils s'ils se maintiennent où non dans la bonne voie ? Pour ne pas se dissiper dans le

rêve, ils font mürir leur intuition naissante au contact de la

vie pratique et l’essaient en des formules susceptibles d'être soumises à une expérimentation positive. Pour ne pas tomber dans l’utopie, ils écoutent les leçons des choses et dégagent és le viable de leurs pensées par une tentative de réalisation incessamment renouvelée, incessamment reprise. Ils traduisent la méditation en discours contrôlables, ils expriment l’extase contemplative en œuvres discriminantes (1). Et c'est aussi ce que fait le savant, lorsque d'inventeur il devient cri-

tique.

En quoi consiste cette critique ? Avant tout, c'est une mise en service, par laquelle on essaie le pouvoir informateur de. | l'idée nouvelle. Comment se comporte cette idée, une fois aux à D prises avec l'expérience et le calcul ? Comment fonctionne- | t-elle à titre de principe explicatif ? Voilà ce que l'on s’ap- 4 plique à voir. Bref, on procède à peu près comme doit faire le À moraliste ou le psychologue désireux d'éviter l'illusion du

mirage intérieur, La magie du style Jui permet de suggérer tout ce qu'il imagine et presque de faire voir tout ce qu'il veut. Lui-même, fasciné par l'ombre mouvante où il descend, halluciné par le vertige de son recueillement, crée peut-être l’objet de ses analyses. Dans ce domaine de l'’impalpable et du. fuyaut, d'où sait-il qu'il ne poursuit pas un fantôme ? D’ua passage à la pratique, d’une mise en action, L'acte ou l’état qu'il a en vue, il s'efforce de le réaliser d’une façon durable et

(1) D autres critères interviennent dans la vie mystique : mais je me borne à ceux de l’ordre purement naturel, seuls imitables par le savant,

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féconde, il le met à l'épreuve de la vie journalière effective. Si le schéma qu'il en avait esquissé résiste à ce contact brutal, c'est que l'intuition correspondante est vraie. Or, ce que le psychologue et le moraliste font ainsi, le savant le fait aussi à sa manière. Expérience et durée, tels sont ses critères. On voit par là en quel sens la vérification qu'il pratique réserve une part au jeu du discours et combien cependant elle reste loin d’être une œuvre purement discursive, Rappelons-nous d’ailleurs qu’en principe elle n'est pas séparable de la crise intuitive elle-même (1).

Je m'en tiendrai pour le moment à ce rappel et à cet aperçu. Plus tard, dans un chapitre ultérieur, j'étudierai en détail la logique de la vérification. Je ne veux considérer à présent que l'œuvre d'invention en soi.

Suivons de près le développement de cette œuvre. L'erreur fondamentale de l'intellectualisme notionnel, quand il s’érige en absolu, apparaîtra plus manifeste encore. Et nous ferons l'unité de bien des documents épars, où l'on est peut-être trop porté d'habitude à ne voir que d’insignifiantes anecdotes.

Il arrive parfois qu'on trouve d’abord une méthode ou même une simple technique ; pour mieux dire, qu'on parte d’une technique ou d'une méthode antérieurement acquises et qu’on détermine un problème nouveau par la condition de pouvoir être ainsi résolu, Plus d’un progrès, en mathématique par exemple ou en physique, a été obtenu de cette façon,

(1) Cf. pages 177-179 du premier volume.

| cas . petite invention. Paul a en a fait la très ju oo ve « Le véritable inventeur sa . qi a EU

ment original est celui qui trouve les problèmes. Mais, ici, il | n'y a plus à Hi de None ne la ue x l'epre

. blème nouveau ne peut donc être que fortuite. »

En effet, on a souvent signalé le rôle du hasard dans Pia vention : hasard simplement subi s’il s’agit de circonstan accidentelles survenant pour faciliter un travail dont on

déjà l'idée, hasard provoqué quand on « tente la chance » e allant «soulever chaque pierre dans la nature » et qu’on fait selon le précepte de Claude Bernard des « expériences pou

| voir ». Le hasard intervient au premier chef, lorsque la reche

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préexistante : ainsi en paléontologie ou en préhistoire. Mais, dans les sciences plus avancées, au moins pour les trouvailles de véritable importance, il n'en va plus de même ordinairement. De quelque hasard que l’on profite, il faut alors savoir « s'étonner », « remarquer », savoir « tirer parti » de la rencontre ; et ces expressions indiquent assez que le principal vient de l'esprit. Chacun de nous, sans doute, se heurte chaque jour à des occasions de grandes découvertes : seulement il ne les féconde pas, il ne sait pas même les voir. C’est ce que le vulgaire exprime en disant que certains hasards n'arrivent qu'aux hommes de génie.

En réalité, malgré les apparences contraires, dès que l’analyse devient un peu profonde, on voit ceci : toute invention est précédée d’une période préparatoire, longue, complexe, laborieuse, particulière ou générale, directe ou indirecte, mais toujours nécessaire, qui seule ensuite rend l’eflort à la fois effcace et facile, et sans laquelle on ne dépasse jamais la qualité d'amateur plus ou moins heureux. Pas plus dans le domaine de la pensée qu'ailleurs, il n'existe de génération spontanée. Nul génie n'est sans précurseurs, ni surtout sans apprentissages, sans écoles. Une incubation prolongée précède normalement la crise de l'eûpfxa. Les créateurs les plus originaux n’échappent guère à cette loi ; à mesure qu’on les connaît mieux, on aperçoit davantage l'énormité de leurs études préparatoires ; les biographies de grands hommes sont très significatives à cet égard. S’est-on posé un problème précis ? La préparation préliminaire peut être spéciale, technique même : une simple méditation de méthodologie. Dans les autres cas, qui sont les plus remarquables, c'est une éducation, une.culture générale. Mais je n'ai pas besoin de distinguer ici.

Quel est le but de cette préparation ? Organiser l’automa-

tisme dansle connu pour obtenir une aisance, une promptitude, une souplesse, une liberté d'effort, indispensables à l'énorme

condensation de travail que suppose toute œuvre de synthèse :

créatrice. En un mot, on amasse un capital et on acquiert une formation. Contracter des habitudes intellectuelles, monter par avance des mécanismes logiques prêts à jouer d'eux-mêmes au premier besoin, schématiser des ensembles de pensées en visions sommaires, s'entrainer à des groupes de gestes discursifs, et cela en vue de s’assimiler les résultats antérieurs, de les amener à ne tenir que très peu de place dans la mémoire et à se

mettre en branle au moindre signe, voilà ce qu'il faut pour

que notre force mentale reste disponible et se puisse appliquer entière au travail d'invention. [ci comme ailleurs (tr), la hberté se fait avec de l’automatisme. C'est la faculté de pousser l'automatisme à l’extrêème et en même temps de varier ses

points d'application, la faculté d’opposer à propos mécanisme

à mécanisme, qui est par excellence le moyen de la libération. On imite un poète, un peintre, un musicien (ou mieux plu-

sieurs, et de caractères différents) ; on refait des calculs, des

mesures, des expériences, des rédactions ; on repense par soi- . même un système philosophique ; on s'ouvre sympathiquement aux énergies, désirs ettendances du milieu contemporain. Décalque, traduction, copie, pastiche, paraphrase, reprise plus ou moins adaptée d'œuvres antérieures ou retour inlassable de méditation imprégnante sur elles : autant de préfaces à l'originalité ; tout le monde procède ainsi. Et pourquoi ces lenteurs ?

(1) Cf. Brrcsow, Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 2 mai 1902, p. 55-56.

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