‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 25 sur 65 · YA VE · texte numérisé non relu

YA VE

RE ANT te Ne Sa: | de la création. Le génie est original, autonome, indisciplinable, toujours personnel et imprévu. L'’éclair de l'intuition jaillit

mystérieusement d'un fond obscur qui défie toute me L'invention est un acte de liberté, le type de ces actes (1) ; et

c'est là ce qui explique finalement qu'elle soit inexplicable, = à |

étant elle-même principe d'explication.

Que si l’on insistait quand même et que l’on voulût à toute

force entendre des conseils susceptibles de se traduire en préceptes et en règles, voici à peu près comme il faudrait parler : Travaillez ; faites effort ; prenez beaucoup de peine. Ayez.

(1) Si l’on écarte, bien entendu, la chimère dite «liberté d’indifférence ».

RARAARRARAAREA ARRARA

a persévérance qui sait vouloir, qui veut avec suite, avec sou- plesse, avec audace et calme tout ensemble, avec cette obsti- Enr . + .

nation plastique des forces naturelles toujours tendues vers

longueur de temps : que telle soit votre devise. Laissez mürir vos idées au contact de la nature ; vivez-les d'une attention continue ; tournez et retournez-les sans cesse ; oubliez tout : en eiles ; voyez tout à travers elles ; aimez-les, devenez elles- mêmes. Le ie suppose une longue patience, et c'esten y pen- . sant toujours qu'on trouve la gravitation universelle. Et puis É ne croyez pas trop à la vertu magique des aptitudes innées : les dons les plus rares n’ont jamais dispensé du travail, sou- F- vent au contraire le travail supplée à leur faiblesse. Écrivains, à poètes, a artistes, non moins que savants ou philosophes, tous à les maîtres donnent en réalité un semblable exemple. On ne :. connaît pas la puissance du travail : elle va presque jusqu’à créer le génie, jusqu'à douer notre âme de facultés nouvelles. Mais comprenez bien de quel travail acharné, tenace, inlassable, héroïque, il s’agit, L'impuissance à inventer tient au manque . de volonté ou de courage plus souvent qu'au défaut d’intelli- gence. Accepter de se mettre et maintenir sous pression, souffrir la fatigue des longs efforts nécessaires, l'angoisse des | transformations concomitantes, c’est à quoi bien peu se résignent ; et de là, plus que de l'inaptitude intellectuelle, vient la rareté de l'invention.

- Plus qu’une logique proprement dite, il y a donc une mo- - rale, une ascétique de l'invention. En pareille matière, dirai-je avec M. Wilbois (x), les Exercices de saint Ignace offrent un

(1) Revue de Métaphysique et de Morale, mars 1901, p. 181.

meilleur modèle que les canons de Stuart Mill. C'est qu’au fond il s’agit pour la conscience de franchir ses frontières communes, de gagner sur les régions de pénombre et d'instinct

qui l'entourent. Deux groupes de maximes lui tracent alors

un programme d'action sur elle-même. L’humilité généreuse de l'esprit, l'amour souverain et imperturbable du vrai, l’abstinence des joies dissipantes, la rupture des attaches qui rongent le temps ou l'ardeur, puis le renoncement aux habitudes faciles d’évidence, le ee de l’idée, l'oubli et le don de soi, le dévouement poussé jusqu’au sacrifice, une manière idéaliste et concrète à la fois d'envisager les choses : voilà ce qu’il convient avant tout de boot ide au chercheur. Et d’autre part savoir oser, ne rien estimer d'avance impossible, cependant ne

pas méconnaître les conditions pratiques ni les difficultés

réelles, mais ne leur point céder non plus trop vite sous prétexte de senscommun et n’en tenir compte en somme que par … un viril redoublement d'effort : cet héroïsme est nécessaire pour l'invention dans les voies de la pensée autant que pour EE

conquête et la culture de la vertu qui, d’ailleurs, est une in-

vention aussi. Ce n’est là du reste qu'un principe sommaire.

Infinie serait l’énumération des règles accessoires. Toute la méthodologie, toute l'esthétique, tout l’art de la volonté y passeraient. Les analyses des psychologues, les méditations des moralistes, les expériences des éducateurs, des médecins, k

des chefs de tout ordre, la critique littéraire et la critique “4

d'art, les préceptes des logiciens et ceux des hommes d'action, il n’est rien qui ne doive entrer en ligne de compte, qui ne.

mérite qu’on s’en nourrisse, La vraie logique de l'invention, ee en un mot, c'est la philosophie entière ; et, par-dessus la

philosophie elle- même, c’est la discipline de vie mystique.

Peut-être sera-t-on un peu ie de si | amples généralités. ë Elles paraîtront lointaines et vagues, et en effet le sont, je l'avoue. Mais il n ’appartient à personne d'empêcher que telle soit la réelle nature des choses, de faire qu’il existe un secret dispensant de l'effort créateur et de ses risques. À la phase préparatoire d'un pareil effort, correspond naturellement une conduite ascétique. Or nulle ascèse ne révélera jamais dans un pur discours sa valeur de méthode. On peut néan- - moins entrevoir par avance quelques traits de la leçon que seule pourtant une expérience effective achèverait de préciser. Une ascèse, du genre qui vient d'être indiqué, représente évidemment l'unique moyen concevable, pour l'inventeur, de se conduire avec sécurité suffisante au sein du contradictoire où l’on a dû reconnaître qu'il évolue. Par ailleurs, je veux bien que cette ascèse ne donne pas d'elle-même des idées ; mais elle | permet à chacun la réalisation des vætualités qu’il porte en lui ; et sans doute cela va-t-il plus loin que d’ordinaire on ne croit : « c’est le fonds qui manque le moins ». Vouloir des précisions plus strictes serait méconnaître la variété infinie des âmes et de leurs vocations spirituelles. Même dans l’ordre __ moral, toute sainteté authentique reste une œuvre essentielle- - ment originale, personnelle, unique de son espèce, où il faut | savoir prendre la responsabilité de ses initiatives. Comment l’œuvre d'invention ne présenterait-elle pas des caractères analogues ? Assurément je ne parle ici, dans un cas et dans l’autre, que d’un idéal de perfection toujours très rare. Mais n'est-ce point en regardant les cimes qu’on s’oriente ? 541 L'invention était comparée tout à l’heure à un acte de liberté. On pourrait suivre l’analogie dans le détail ; elle est complète et va jusqu’à l'identité presque totale : invention et il : 6

s’éclairent l’un l’autre. C’est pourquoi on ne peut songer qu'à

des règles très générales. Bornons-nous d’abord à un seul point,

- résumé des remarques précédentes. L'inventeur est un homme d'action : il a besoin par dessus tout de cette insertion pratique dans la durée, de cette attention à la vie, qui se nomment bon sens et présence d'esprit. Que résulte-t-il de là pour sa conduite propre ? C'est sur quoi nous devons maintenant in— sister, passant ainsi à une seconde phase de l’imagination créa trice, à la phase de bataille engagée, puis de victoire immi nente.

Il faut commencer toujours, dans une recherche quelconque, par établir un « historique » de la question, par dépouiller une bibliographie, une « littérature ». On apprend « cequia été fait », on le résume en « fiches » dont l’ensemble compose … le « dossier de l’affaire » peu à peu mis « en état », et ainsi Fe on prépare un corps de « données » initiales : non pas tant pour éviter plus tard de redécouvrir des résultats déjà connus (ou de rééditer d’antiques erreurs) que pour voir où subsistent des lacunes et quels travaux sont désirables, surtout pour … prendre un élan bien dirigé. Introduction nécessaire, mais. qui ne dispense jamais d’avoir des idées, ensuite sinon d’abord, et que l’on doit maintenir dans son rôle préliminaire, à son rang subalterne, sans forcer sa juste nature. L'histoire utile au chercheur n’est pas une collection de dates et d’anecdotes, ni une psychologie curieuse des individualités illustres, nimême une sociologie tendant à l’exploration du passé dans tons ses recoins, en vue de saisir les nuances des époques ou d'en

expliquer les vicissitudes. Il ne s’agit que de reconnaître quels problèmes sont naturellement « amenés » par le progrès antérieur du savoir et comment ils se posent, bref de recueillir une tradition, d'entrer dans une suite, L'expression « se mettre au . courant » est très juste. À suivre le cours du fleuve, à respirer

les souffles qui l’accompagnent, on devine la direction du flot, le tournant qui s'annonce déjà, l'embouchure prochaine,

Ou, si l’on préfère une autre image, le rythme du mouvement, Ja courbure de la trajectoire, la vitesse qui nous emporte, la

réaction qui nous incline, tout cela révèle et désigne le centre attractif. Une orientation et un élan vers l'avenir : voilà ce ;: et on ne lui de-

uns insister ni $S ue se posant de loin en loin sur lhise joire au lieu d’en revivre par le menu les infinis détours, ne herchant dans ces contacts rapides que des suggestions directrices, condensant de longues périodes en esquisses schématiques réduites à l'indication d’une tendance, enfin organi- Dans une ee sommaire qui remplace et résume une phy-

| ger l'histoire, on tite à titre dé réaclif oe idée préa- © lable : car le but, en somme, est de parvenir à discerner rétros- . pectivement certaines lignes de finalité naissante, invisibles sans l'intervention d’un révélateur. Or, n'est-ce point là cou-

(1 ) Bien des chercheurs ne font que parcourir les travaux de leurs devanciers pour y prendre de simples indications, trouvant plus court de réinventer ainsi ae de lire, et pas beaucoup plus difficile.

84 LA PENSÉE INTUITIVE rir gravement le risque de préjugé ? Si le chercheur peut tirer profit réel des leçons de l’histoire, du moins semble-t-il que ce soit à la condition de ne pas choisir — et aussi de ne pas brusquer — les témoignages qu’il écoutera. Autrement, c’està-dire avec une idée préconçue comme guide, et une idée toujours trop prompte à conclure, il serait à craindre, penserat-on peut-être, qu’en fin de compte on ne lût dans l’histoire que ce que l’on en sait déjà, sinon même ce que l’on y apporte. Le danger, sans doute, est véritable ; et c'est le cas de se. « raidir contre », suivant le conseil de Pascal. Mais remarquez d’abord que toute consultation historique, si ample qu'on la fasse, demeure exposée à ce péril : on y échappe comme à. celui des hypothèses directrices dans l'expérience. D'autre part, chacun peut contracter une assurance dont la garantie le prémunisse en mesure suffisante, et qui consiste en ceci : acquérir par culture générale une largeur d'intelligence ouvrant l'esprit aux plus diverses formes de pensée, puis prendre d'avance et hors de toute préoccupation particulière une vaste connaissance du passé pour lui-même. Alors devient licite et inoffensive la méthode sommaire dont il était question tout à l'heure.

Quoi qu'il en soit, deux manières peuvent être observées. dans l'application de cette méthode, parmi les chercheurs. Les uns demandent au passé, dès le principe, une impulsion défi-. nie en vue d'un problème particulier : ils commencent par. l’enquête historique poussée jusqu’au détail technique. D’autres, | — ce sont d'ordinaire les plus inventifs, — ne lui empruntent. qu'une impulsion générale et préfèrent, sur tel point précis, . entreprendre d'abord l'effort personnel de solution, afin que : celui-ci reste libre :ils n’interrogent guère spécialement le.

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passé qu'après coup et n’en attendent qu'une documentation de contrôle ou de complément. Mais, dans les deux cas, la consultation du passé joue en somme un rôle semblable ; c'est toujours l'éveil d’une certaine tension intuitive qu’on y cherche surtout : tension vers l'avenir, devenant peu à peu un sens prophétique du progrès, un sens révélateur de la finalité qui travaille confusément au sein du donné. Ainsi l'acte d’invention, — à tous les niveaux, mais d’autant plus qu'il est plus génial, — suppose une condensation de durée, par laquelle se trouve contracté, concentré en un seul moment d’un seul esk. prit, représentatif dès lors du milieu noosphériqueet de ses tendances (1), un immense potentiel de travail que le cours habituel des choses eût laissé anonyme et diffus, à l’état inef- ficace de dilution séculaire et d’éparpillement infinitésimal en d'innombrables individus. Voilà ce que l'inventeur va chercher dans une étude rétrospective. Seulement, pour accomplir ce raccourci de la durée antérieure, il lui faut tout d’abord s'être inséré vitalement en elle.

Nous retrouvons ici, sur un autre plan, la dualité classique. de l’Écriture et de la Tradition. La première, dans l’histoire de la science, correspond à l'ensemble des résultats acquis ; mais qu'est-ce que la seconde ? Non point une simple doublure de l’enseignement écrit, non point même un simple complément oral, homogène à ce texte. On lui assigne trop souvent comme rôle de transmettre des vérités comparables en précision explicite aux vérités discursives, j'entends des vérités qui,

sans doute, ne furent pas en fait écrites, mais qui, par nature,

(1) Pour l'explication du terme de « noosphère », voir Les origines hu- maines et l'évolution de l'intelligence.

jusqu'alors seulement pratiquées et non réfléchies, les réserves

eussent aussi bien pu l’être que celles dont le discours a effectué la codification. Or c’est là une complète erreur. La Tra-

dition ne s'ajoute pas numériquement à l’Écriture : elle en

serait plutôt complémentaire, au sens qualitatif du mot. Sa fonction n’est pas de suppléer aux lacunes accidentelles etprovisoires du discours : elle intervient surtout comme véhicule de ce que le discours ne peut réussir à exprimer. L'action de penser, en effet, implique toujours hien plus que ne fixentles | formules qui lui font un corps. Et si l'inventeur s'efforce à revivre sommairement le passé, il n'y cherche pas tant les œuvres faites et les conclusions arrêtées que l'impulsion motrice, l'énergie vitale : pour en recueillir la tendance obscure, pour en percevoir la finalité implicite restée dans une pénombre de subconscience, pour en extraire les virtualités latentes,

potentielles.

On voit donc l'intérêt d’une entrée effective dans la Tradition, l'intérêt et le moyen. Du passé, l'inventeur travaille à a ressaisir, sous les espèces d'un schéma dynamique, ce qui n'en fut jadis qu’intérieurement vécu, non formulé, non explicité, non clarifié par mise en discours, ce qui peut-être n’en sera jamais parfaitement discursifiable ; et cet élan transconceptuel, c'est à la condition de le rejouer qu'il parvient à en prendre connaissance, non pas en se bornant à quelque analyse critique des résultats accomplis, si utile que soit d’ailleurs cette ana lyse elle-même à son rang. Ainsi peuvent être discernés les vrais

ne

problèmes, ceux qui sont plus que simples jeux de la fantaisie

logique. Ainsi peuvent se résoudre les antinomies, par un effort qui remonte à la source de toute conceptualisation, à l'origine intuitive où elles naissent d'abstractions divergentes.

pour sauter, ni même de s’offrir sympathiquement à une pous- sée extérieure. Gardons-nous d’exagérer en pareil sens, comme

on le fait parfois de nos jours. À notre point de vue, l’histoire est une méthode ou plutôt une partie de méthode : rien d’autre,

SE

Elle pose des problèmes, elle ne les résout pas, Impossible ne de s’y tenir, d'accepter que l'esprit abdique devant elle. Aussi bien, si on l'avait toujours érigée en maîtresse exclusive, n’aune rait-elle pas même un commencement de matière à quoi au-

1e D” n'a point à être plus humble que la science. En vérité, ce serait concevoir de la première une idée trop médiocre que de la réduire à une tâche de simple réflexion sur les pro-

tive d’hypothèse, le regard direct sur les choses. L’inventeur,

suppose ou entraîne ?

Être homme d'action, c’est d’abord vivre dans le présent, au contact immédiat du réel : chose plus difficile et plus rare qu’on ne pense. Combien ne savent qu’à peine voir ce qui est

automatisme fait de passé mort dans l'habitude une fois prise à un songe inefficace d’avenir simplement rêvé ! Au contraire, l'homme d'action véritable travaille incessamment à percevoir ce qui l'entoure ; il sent avec intensité, par toutes ses an-

jourd hui elle se püût appliquer. Du reste, à cet égard, la philo-

blèmes déjà résolus par la seconde. Pour le philosophe non moins que pour le savant, légitime et nécessaire est l’initia-

disais-je, doit être un homme d’action. Qu'est-ce que cela

devant eux ! Combien oscillent, toujours « ailleurs », d’un

tennes, son insertion dans le milieu environnant, jusqu'à ni éprouver de chaque situation qu'il traverse comme une im- | pression physique ; bref, ses facultés, en effort continuel de palpation et d'ajustement, sont tendues sans relâche vers la ; saisie du présent. Mais quel présent ? défini sous quels traits P Non pas, bien entendu, cet instant tout mathématique, fictif zéro de temps, que se forge l'imagination commune sur le x. ñ modèle du point géométrique séparant deux demi-droites allongées de part et d’autre. Défions-nous d’un tel symbolisme dans les questions de durée. Le présent que l'on vit n'est pas un point de lumière inétendu : c’est un moment complexe dans un rythme de progrès, une zone de lueur plus ou moins confuse étalée autour d’un centre éclatant. Si l’on en parle | avec des mots de géomètre, on doit dire qu’il empiète sur ! l'avenir et sur le passé, à la fois effort et sensation, prophétie et mémoire, sensation qui se prolonge en effort, mémoire qui se conclut en prophétie. Reprenons en définitive la formule de M. Bergson : le présent est sensori-moteur. Sensation et par conséquent mémoire, il résume et condense le passé immédiat ; prophétie parce qu'il est effort, il annonce et prépare l’avenir imminent.

. L'homme qui s’enferme dans un présent mathématique instantané, sans recul ni horizon permettant d'éviter que toute ss excitation reçue se transforme aussitôt en réaction machinale, ni cet homme-là est un iëmpulsif : l'analogue, dans l’ordre de la | pensée, consiste à s’en tenir au pur discours automatique, au pur mécanisme conceptuel, sinon même verbal. Celui qui se complaît au spectacle du passé, sans rien vouloir y choisir, ni par suite en extraire ce qu'il contient de jouable et d’utile pour tel ou tel cas concret, est un réveur ; et celui qui cède

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rudit et l’utopiste leur ressemblent. Mais l’homme véritalement « pratique », l’homme qui a le sens positif de l’action, — et tel doit être l'inventeur, — celui-là ramasse et organise - dans son présent, après choix mûri, ce que le passé lointain

ou proche enveloppe d’approprié à la situation actuelle et que résume la dernière tranche perçue de sa durée profonde ; puis, À de cette masse unifiée, il pousse la pointe pénétrante au cœur

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c’est être capable de se faire un, de penser non pas seulement avec une faculté spécialiste qui mènerait son jeu à part, mais

avec toute l'intelligence, toute l'âme, je dirai même tout le

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. corps, au point que chaque idée affecte comme une sensation et engage comme un acte.

# « Présence d'esprit», le mot est très juste ; et il désigne un . groupe d’attitudes et de conduites où le corps a son rôle en 4 effet. On n’est pas homme d’action sans cela. Car, dans la con- ” dition humaine, l'intervention du corps estnécessaire, au cours de l’action effective, pour donner à l'esprit le lest qui assure l'équilibre, la matière d'épreuve qui permet la précision. Le bon état de la connexion sensori-motrice (au double point de vue ajustement et solidité) fait l'esprit calme, sain et pondéré, attentif à la vie, bien adapté à la vie. Qu'il s’y joigne le juge- ment, avec l’aptitude à percevoir les « impondérables » : et ainsi naît le sens du réel on bon sens, faculté maîtresse de l’in- venteur en tant qu'il est homme d'action. Pourquoi l’appelle- t-on un « sens » et n'est-ce point à bon droit ? Celui qui rêve

sa pensée, mais ne la joue pas, qui a peur ou dédain des con-

vertige du mouvement, penché sur l'avenir sans le lest de xpérience remémorée, un éfourdi. Dans l’ordre de la pensée,

de l'avenir naissant qu'il devine. Lui seul a vraiment l’intui- tion du concret. Qualité précieuse entre toutes ! La posséder,

RÉLA PENSÉE “INTUITIV

de vpn s'incarne. Alors, et ed de l’action ne ventive mord sur les choses, devient efficace, opérante ; et c’est alors aussi qu'apparaît la joie d'agir, si féconde : joie ph sique non moins que morale, qu'on sent dans tous les memb autant que dans l’intime du cœur,et qui est le signe d'un collaboration fructueuse du corps et de l'esprit.

Mais tout ne se borne pas, pour l'inventeur, à savoir viv dans le présent. Nécessaire, cette condition est insuffisante ; 0 du moins elle implique plus que je n'ai dit. Être hom

d’action, cela suppose qu’on possède en plénitude un certain sens de la durée concrète. Nul n’ignore sans doute la distinction profonde, classique depuis M. Bergson, entre temps et

durée : celui-là homogène, amorphe, uniforme, celle-ci rythmée comme une phrase musicale. Eh bien ! Agir vraiment, c’est agir dans la durée, non dans le temps. L'action pur ment « temporelle » n'est au fond que discours de gestes. Combien différente l’action qui « dure », l’action « intuitive ». Essayons de dire en quoi elle consiste.

Prendre la mémoire entière et contracter en énergie de ter dance la réserve des souvenirs humains telle qu'on l'a faite sienne ; extraire ainsi de l'expérience acquise comme d’une éponge serrée ce qu'elle contient de significatif dans une direction choisie, d’applicable à une situation prévue, de fécondant et de discriminateur pour une œuvre qu’on se propose puis insinuer cet apport au cœur de la réalité en marche, avec un tact délicat de l'actuel et une divination du progrès possible qui évitent les froissements, les violences, les grippage: les ruptures, les écarts : voilà le jeu essentiel de l’action du-

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