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fois l'endroit exact où se rencontre le nœud de la difficulté, art de mobiliser ce que l'on sait et de se souvenir au moment opportun des ressources que l’on possède, art de s’assimiler la connaissance des méthodes au point que l'usage en finisse par être naturel et instinctif, etc. Je répète qu'il y a là une part d’humble mécanisme. Or, les mêmes conditions reparaissent aux niveaux supérieurs de la pensée esthétique ou spéculative, de la vie morale aussi. Nous avons déjà noté le rôle des tentativés par grands nombres dans l'invention. L'inventeur pratique, en effet, un art de former beaucoup de combinaisons et de les essayer très vite ; et cela, il arrive à le faire comme d'instinct, presque sans y penser, du moins explicitement : c’est la part incontestable d'une compétence acquise. Ne croyez pas cependant que l'inventeur procède par simple énumération peu à peu exhaustive : ce serait infini ; en réalité, il ne forme et n’essaie que certaines combinaisons plus ou moins probablement utiles ; sans cesse il choisit entre les possibles, et ce choix qui reste inconscient suppose éducation préalable, Aïnsi, dans tous les domaines, l'apprentissage d’un métier s'impose ; faute de quoi, on irait à l'avortement des meilleures idées, comme l’histoire en montre tant de cas. Non point, encore un coup, que je nie le rôle du don naturel : j'estime au contraire qu'il existe bien plus souvent et à plus haut degré que ne croit le vulgaire, et qu’on manque seulement à le mettre en valeur ; mais je m’élève contre la tendance paresseuse à penser que l'effort méthodique ne peut rien là-dessus. Tenons, à l'inverse, que les moyens d’inventer sont en part majeure entre nos mains. Se connaître, se discerner, afin de n’entreprendre que le possible, que les tâches correspondant pour chacun à sa propre nature d'esprit, de vocation : rien de mieux ni de plus sage, — pourvu qu’on n’ou-
blie pas le rapport de cette vocation elle-même et de cette nature au travail préparatoire dont elles représentent Je fruit. Après l’œuvre de culture profonde qui fait l'âme et sa richesse de sentiment ou de pensée, œuvre principale accomplie dans les voies décrites au chapitre précédent, l'apprentissage du métier constitue l'essentiel de la formation chez l'artiste et le penseur. D'un tel apprentissage, s'il est bien conduit, on. p’apprécie pas toujours suffisamment la puissance. Elle va fort loin, si loin même quelquefois que la réussite en devient excessive. Il y a en effet des hommes qui ne font jamais, au cours d'une vie longue et laborieuse, que développer sans véritable renouvellement leurs intuitions de jeunesse ; ils évoluent toujours dans le même ordre d'idées, dans la même direction de recherche, retombent toujours sur des images ou des con- . cepts de même famille, ont une allure de pensée, un rythme et un ton de démarche, de méthode, bref un « style », qui reparaissent dans toutes leurs œuvres ; et à vrai dire, au degré près, tout le monde en est là tôt ou tard. Assurément ce n’est point un avantage sans contre-partie. Mieux vaudrait une
souplesse de vie capable d'adaptation toujours nouvelle. Au moins est-ce l’irrécusable marque du résultat que peut obtenir le travail de formation et, dans les deux cas, du rôle joué par l'image dynamique et supra-discursive : car elle seule permet en somme de concevoir comment subsiste ce « caractère spirituel »,ce « génie propre », dont la constance éclate si souvent aux ou à travers la variété des applications, dont les
renouveaux, — quand il y en a, — ne sont pas moins révélateurs.
Enfin, -— ultime remarque, de même portée, de signification |
analogue toujours, — comment compose-t-on, fût-ce pour soi
explicite et matérialise les tendances du schéma dynamique, la gerbe de ses virtualités ? Impossible de procéder par chaînes linéaires, par suites rectilignes de concepts ; impossible de ran- ger les questions dans un ordre tel qu’on puisse entièrement résoudre, puis exposer l’une avant d'aborder l’autre. Celui qui compose une œuvre quelconque a le vif sentiment de se trouver en face d’une sorte de cercle vicieux à dénouer. Il faudrait | pouvoir tout dire à la fois ; il faudrait que le discours, au lieu de se dérouler seulement en longueur, pût avoir en quelque manière plusieurs dimensions, afin de manifester des connexions plus complexes que la simple relation d'avant et d’après ; . mieux encore, il faudrait que le discours ne fût pas numérique et spatial, mais qu'il eût le caractère d’un organisme où cha- . que point implique tous les autres. Cela n’est pas réalisable, du moins parfaitement, dans les conditions du verbe humain. | On s’efforce néanmoins d'approcher autant que possible de cet idéal par un certain mouvement de correspondances plus expressif que les meilleures formules. Arriver à le ressaisir, s’il existe, on ne sait lire vraiment qu’ainsi. Mais il faut que d’abord il existe en effet : réussite peu commune, parce que diflicile. 4 RÉ itent y atteindre ? La recherche d’un plan ! Rien ne mon- tre mieux à l'esprit que l’effort d'invention suppose entrée dans une continuité mouvante où la pensée précède le discours. La | pensée qui compose doit tendre à demeurer partout présente à la fois, de sorte que l’œuvre entière avance de front comme un - être vivant qui grandit. En quelle mesure elle y est parvenue, on le reconnaît au type d'organisation que possède le résultat final. - Certains livres laissent voir qu'ils ont été faits à coups de fiches, S. per assemblage de pièces distinctes, de morceaux élémentaires :
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leur composition est du type annelé. D'autres, déjà m médiocres et parfois même d'une belle structure, accusent ur équilibre de symétries architecturales, ou un rythme de pas “dans une ascension dialectique, ou l’ allure de fleuve d’un récit, ou les péripéties alternatives et les ressauts d'un dialogue, d’ un drame. Il y a mille variétés, dont plusieurs nécessairemen interviennent tour à tour aux divers niveaux où étages de struc ture, si l’œuvre est de longue haleine. Mais quelque chose de plus subtil doit présider à l’ensemble pour qu’il réalise la perfection de l’ordre vital : cette composition qui n’a rien de matériel, dont l'unité tient à un même sentiment partout répandu comme une âme sans être formulé nulle part, expressif surtout d'un certain ton, d’un certain rythme et timbre de pensée. D'une telle composition iout intuitive et transcendante au | discours, absolument simple à travers une richesse inépuisable que ne saurait décrire par comparaison nulle métaphore expl cite parce qu'elle dérive directement de la vie profonde, ant rieure aux démarches définies, de courts poèmes offrent par
science ou de philosophie, l'y retrouve encore. D'ailleurs elle est toujours, plus ou moins discrètement effacée, mais présent
le type en serait différent par l'apparence extérieure, pourŸt que cette apparence recouvre un fond de spiritualité ee
et dirigeante, constitutive d’un schéma dynamique, Avec cette remarque, s achève ce que nous sommes en état
(1) Aïnsi de Vicror Huao, Choses du soir, dans l'Art d’être grand-père, La Fontaine fournirait également des exemples classiques.
en est conçu le germe. De tout dei sans dobte. ne se .. e aucun art infaillible de susciter, de faire surgir les troules heureuses, Il n’y en a point d’autre en effet que l’ascèse
nombre des chances favorables. Tout revient ensuite à discerner valeur des rencontres faites ; et c’est le problème de la vérication, qui devra nous retenir bientôt. Mais auparavant nous
Tenons désormais que le schéma dynamique est formé, Coment va-t-il agir ? Quelles métamorphoses va-t-il faire ? Voilà le nouveau problème à résoudre. Problème d’embryologie,
| pourrait-on dire : nous allons voir évoluer et grandir un germe; a question sera de décrire un processus de développement, le réalisation graduelle, de suivre le travail par lequel une invention prend corps.
… Le rythme de ce travail complexe peut être plus ou moins lent ou rapide, plus ou moins diffus ou condensé. Tous les degrés existent. Il arrive souvent que la trouvaille décisive présente un certain caractère de soudaineté. Buffon l’a bien dit : « Vous sentez un petit coup d'électricité qui vous frappe à la tête et vous saisit en même temps le cœur ; voilà le moment du génie » ; et c’est alors sans hésitation ni délais appréciables que
l'étincelle jaillit, que s'opère la synthèse. Mais cette soudaineté n’est souvent aussi qu'apparente. Car, d'ordinaire, le coup de génie contracte une immense durée en un bref instant et, dans brusque illumination, l'analyse retrouve une longue histoire
vers toute une époque ie ou même une série d’ noques successives. Ici et là, d'ailleurs, le procès demeure au fond toujours analogue : il n’y a de différence que dans la tension du phénomène. S'agit-il d’un effort individuel ? Si concentrée qu’en paraisse la phase visible, on doit l’assimiler à une crise de croissance que précède une ère d’obscur travail, apparemment infructueux, en réalité productif. De même, à l'échelle historique, un homme de génie résume parfois une époque, une époque résume parfois une période séculaire ; inversement, une période ou une époque, avec leurs foules anonymes, avec surtout la collaboration prolongée d’une suite ou d’un groupe de talents moyens, fonctionnent parfois comme un homme de génie à l'état de dilution (1). Que le rythme se relâche tout à
fait, que la dilution soit poussée à l'extrême : ce sera l'invention
de la race créant notre corps, nos sens, notre mentalité, notre raison, puis l'invention générale de la vie créant la série des espèces (2). Mais, à travers ces variétés d’allure, partout s’accom plit un développement homologue par des moyens semblables Quel est le sens général du phénomène ? Dans quelle direction marche-t-il ? Je ne dirai qu'un mot de ce problème résolu magistralement par M. Bergson en quelques lignes de son
. (x) C’est à quoi tend l’organisation sociale de la culture et de la recherche : constitution d’un milieu, d’un esprit, devenant une manière d’inventeur collectif.
(2) En parlant alors de dilution, on doit cependant ne pas oublier que, même au cours du mouvement évoluait, il y a d’une part des crises de. mutation et d'autre part des individus exceptionnels ayant valeur «noosphé rique ». — Cf. mon livre sur Les origines humaines et l'évolution de l'inte ligence (Boivin, 1928).
prit, parmi les souvenirs accumulés ; sa tendance nouvelle est mise en rapports avec cette provision d'images et de concepts antérieurs ; et un travail s'opère, semblable à celui que Stendhal nomme « lon ». Puis l’inventeur, suivant la pente qui vient de se creuser en lui, laissant y descendre par filets clüoles tous les flots de sa conscience, construit une kypo- thèse, une théorie provisoire, aux déterminations probables ; et, armé de ce projet, il s’avance à la rencontre du donné. Alker ainsi du schéma d’ensemble aux éléments qui l’actualiseront, du principe aux faits, de l’idée aux documents, de la fin aux moyens, du tout aux parties, de l'unité aux détails, c’est toujours la démarche essentielle de l'invention, qu'il s'agisse de percevoir ou de comprendre. La psychologie de l'enfance con- firme d’ailleurs ces vues : l'enfant débute par des conceptions générales que le rôle de l'expérience est de contredire et de faire éclater. La jeunesse et même l’âge mur, bien que mieux | informés, n'’inventent jamais autrement. Aussi la préparation ‘à subjective a-t-elle beaucoup plus d'importance pour l'inventeur L que les plus miraculeux hasards. Au fond, la caractéristique | principale du génie est peut-être de mieux étreindre ses conjectures ou ses rêves, de les approfondir davantage : ce qui revient, somme toute, à en multiplier les contacts fécondants, à en suivre plus longuement de plus diverses conséquences, enfin à ne retenir comme dignes d'attention que les schémas susceptibles de tels prolongements, mais pour ceux-ci à ne pas les clore trop tôt ni les borner trop vite.
Quoi qu’il en soit, voici maintenant (du moins en gros) le
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mécanisme du phénomène (1). Le schéma, exigence de développement, suscite l'apparition d'images (ou de concepts) pour prendre corps, s’actualiser, se remglir de substance concrète, s'étoffer en se complétant et précisant. Il les cherche d’abord dans le matériel des souvenirs acquis, désagrégeant les systèmes antérieurs par un jeu analogue aux substitutions chimiques, présidant à la formation de nouveaux systèmes où sa tendance propre s'exprime. On assiste alors à mille réactions des éléments qui se trouvent mis en liberté. D'ailleurs le schéma en cherche aussi, et de plus actifs peut-être, au dehors, parmi les perceptions neuves dont il provoque l’éclosion ; toutes sortes d'influences font sentir leur contre-coup imprévu sur l'œuvre en gestation ; des rencontres se produisent, que rien ne permettait de prédire ; et c'est la part d'aventure dans l'exploration entreprise. L'inventeur doit, en conséquence, ne pas s’hypnotiser sur un seul point, garder les yeux ouverts et mobiles, accueillir même les bienfaits éventuels d'une distraction qui n’a point seulement pour lui l'avantage de procurer un repos de détente parfois nécessaire : les rapports les plus féconds, dans l'art et dans la science, ne sont-ils pas ceux qui rapprochent deux domaines si éloignés l'un de l’autre en apparence qu'on n'eût jamais pensé par méthode à les conjuguer ? Ainsi opère le schéma au premier moment de sa vie. Mais les images appelées, — ne parlons que d'elles, on en dirait d'ailleurs autant des concepts, — les images appelées ne sont pas toutes élues : il se fait une sélection, un tri, que gouverne l’esprit critique sans cesse en éveil, sous la dictée d’un « goût » non moins pré-
(1) On notera d’étroites ressemblances avec le travail ae la vie dans la genèse des espèces. J'ai montré ailleurs la possibilité de traduire l'une par l'autre théorie de l'évolution et théorie de l'invention.
$ les ue. comme des instruments de rs plutôt que ee.
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meure pas inerte, passif ; il accomplit de continuelles réacions intérieures, il travaille et fermente ; ses éléments vivent
dépendante. D'où un va-et-vient, des allées et venues, des égociations, des conciliabules suivis de concessions réciproues, tout un combat des images qui se composent ou luttent tre elles pour entrer dans le schéma, par où s'établit finaléent un accord des habitudes anciennes peu à peu modifiées et de l'habitude naissante qui se précise. En cela même consiste l'effort intellectuel, comme l’a si bien montré M. Bergson. Et de là résulte aussi la ressemblance du phénomène aux démarches de la vie : évoiutions, transformations, déviations, mi- É D une décrites par M. Paulhan (1). Tels cas sont analo-
gues à des orthogénèses, tels à des mutations. Quelquefois à re se déforme par atrophie ou hypertrophie d’un élément, ou bien elle se dédouble ; d’autres fois encore, le germe avorte Fou produit un monstre. Mais je veux me borner au cas d’un développement normal.
Ce travail fait de tâtonnements et de retouches comporte- t-il recours à une méthode régulière ? Oui, en un sens : il y a de la logique dans l’invention comme il y a du mécanisme dans
trouvaille, Au reste, le système des images évoquées ne de- Fe
chacun pour soi en large mesure, dans un libre jeu d'activité
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la vie. Sans doute, on ne saurait définir aucun art qui donne à coup sûr des idées fécondes. Mais, par contre, il en est un de | se mettre dans un état favorable. Et puis l'inventeur authentique réalise et vérifie, jusqu'à un certain point, à mesure qu'il. trouve : seul moyen pour lui de poursuivre longtemps avec précision l’effort imaginatif. La formation préparatoire consiste même en cela, en aptitude acquise à l'emploi spontané des méthodes. Au surplus, assez souvent, — du moins en matière scientifique, — l’idée originelle n’est pas très difficile à concevoir : c’est la découverte de la preuve qui constitue le principal problème, Ainsi la vraie invention suppose toujours développement, donc discipline ; et, bien qu'en somme chaque inventeur commence par inventer sa méthode, on peut cependant formuler certains préceptes généraux, une sorte de rhéto- | rique : les ouvrages de logique appliquée ne font pas autre chose. ù
Notons ici quelques-uns des procédés que pratique le plus habituellement l'inventeur. Ils varient, bien entendu, avec la nature de ce qui est cherché : du beau ou du vrai. — S'agit-il de création artistique, par exemple dans le domaine de la. poésie ? Même là, et toujours davantage à mesure que s’aiguise la conscience, que l’homme lui attache plus de prix, part est faite à la réflexion (1). Où, cependant, se laisse-t-elle à discerner ? Au départ, le poète n’a sans doute qu’un pressentiment de timbre et de rythme, peut-être à propos d’un sujet | entrevu, souvent aussi à l’état pur : âme impalpable qui va se chercher un corps et qui peut le trouver sous mille formes dif-
(1) Cf. Pauc Varéry, Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 28 janvier 1928.
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