‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 34 sur 65 · NP NE · texte numérisé non relu

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férentes, en des voies de représentation et de pensée très diverses, hétérogènes. Autour de ce thème, que nulle méthode ne donnerait, viennent flotter des rêves ; et peu à peu surgissent, isolé-

ment ou par groupes, vers et rimes caractéristiques. Ces frag-

ments épars appellent à leur tour préparations et compléments, quant à leur son et quant à leur sens. Il faut les soutenir, les raccorder, les mettre en juste valeur ; et déjà commence donc le rôle de la réflexion méthodique, Ainsi, à travers bien des remaniements réciproques, une trame de fond se noue, encore assez lâche toutefois ; disons mieux : un mouvement s’ébauche, de vagueslyriques formant suite, à peine marquées d’abord, puis de plus en plus nettes, et dont chacune, — après nouveau travail analogue, -— sera un moment de l'œuvre future, un centre secondaire d'organisation. Le sentiment règne alors chez le

poète que quelque chose est à saisir dans telle ou telle direction

de poésie, qu'il en tient même comme la promesse et le gage.

Mais ce sentiment peut être illusoire, trompeur. D'où la néces-

sité d’une effective mise en forme accompagnant l'essor de génie pour l’éprouver. D'où enfin le recours utile, sinon indispensable, au métier avec ses moyens réfléchis, ses traditions, ses artifices. — S'agit-il maintenant d'invention dans les sciences ou la philosophie ? Semblable est le rôle de la méthode, avec seulement plus de rigueur technique. Au départ, encore une fois, le chercheur n’a qu’une idée de problème à résoudre, jointe à quelque prévision d’un raisonnement susceptible de réussir. Pas de règle commune pour cette première trouvaille ; mais, à partir de là, tout le monde se comporte à peu près de même, suivant des procédures uniformes. De l'idée, par une rapide exploration où elle est rapprochée tour à tour des chapitres an-

térieurs du savoir, on s’efforce de reconnaître si elle est vraiment

en ce qui la concerne. Du raisonnement, pour s’assurer

vaut la peine d’être suivi, on trace un schéma probable et o s'applique à prévoir les principaux tournants, les crises ma- jeures. Puis le développement de précision commence, où de conduites régulières se laissent définir, On dresse une table de

calégories, un questionnaire, pour confronter successivement Î

à partir des notions que l’on possède, suivant la formule donné par Leibniz dans sa combinatoire ; on procède par recours énu: mératif à des lieux communs selon le précepte de la vieille rhé- torique, ces lieux étant ici les principes généraux, les classes de faits déjà connues, les grands systèmes explicatifs traditionnels ou même certains artifices de raisonnement et d’ expérience devenus plus ou moins classiques : on se livre à des imitations “el transpositions de théories ou de méthodes comme c’est l’ha bitude au début des nouvelles sciences, à des renversement d'énoncés comme le fait si souvent M. Bergson avec un si rar bonheur, à des extensions et généralisations de concepts par isolement de la fonction logique comme on l’observe notammen en mathématique, à des recherches inductives de lois ou de causes comme en font malgré tout biologistes et physiciens

d’après Bacon et Stuart Mill, etc. C’est là, en un mot, le mo-

ment de la technique et du savoir-faire, celui où triomphe la méthode (1). Essentiel y est le rôle de la logique : rôle d’expli

(1) Voir sur ce point : J. Picarp, Essai sur les conditions positives de l'in

ation qui assure le bon rendement des hypothèses, Tirer de s dernières tout le parti possible, on ne saurait exagérer l’imrtance d’une telle conduite pour l'invention elle-même, ombien d'exemples pourrait-on citer de chercheurs i ingénieux habiles arrivés au seuil d’une découverte importante sans la faire, LES qu’un arrêt prématuré de r Rue logique leur se

Gardons-nous cependant d’exagérer la part des habiletés ou ténacités discursives. Tout développement de schéma dynami- que est une invention prolongée, une série plus ou moins droite ou sinueuse d'inventions formant suite, Cette condition de pro- * longement, de conséquence, entraîne sans doute recours néces- saire à la méthode comme à un guide ; : et l'exemple de Pasteur ontre avec assez d'éclat jusqu'où peut conduire un tel reurs pratiqué rigoureusement. Mais en définitive la logique, ur utile qu’elle soit, demeure néanmoins accessoire et insuf-

fisante. Il faut surtout avoir des idées, beaucoup d'idées, que

vivifient d'intenses et de multiples exercices d'imagination. Bref, on ne saurait guère donner ici qu’un seul conseil vraiment ; efficace : revenir sur les mêmes choses avec une inlassable patience, les approfondir sans cesse PATonpIee, les tourner et retourner en mille sens, les mettre pas à pas en rapports avec le contenu total de la vie et de la pensée, les promener infatiga- blement de haut en bas et de bas en haut à travers tous les plans de conscience. Travail de méditation, dont les spirituels ont dé gagé à merveille les lois et règles, en distinguant ses formes suc-

cessives, De leurs analyses, retenons seulement deux points.

vention dans les sciences et Essai sur la logique de l'invention dans les sciences, Alcan, 1928, — deux volumes où sont réunis beaucoup d'exemples.

Cette rumination ne doit pas se confiner dans les sphères de

es l'intelligence pure. Il faut qu’elle ressemble psychologiquement | 4

. à l'oraison telle que la préconisent les maîtres de la vie intérieure, à une oraison fervente et cordiale, non abstraite ni dia-

lectique, humble et docile sans doute, mais aussi pleine d'ini-

tiative et de bonne volonté ardente, par laquelle on se nourrit

de l’idée, on se l’incorpore et on la transforme en action vécue.

Et il faut savoir en même temps accueillir avec sympathie cha-

“que idée qui s'offre, la prendre par son côté vrai, ne pas se contenter d'une seule opinion (toujours trop pauvre et trop

étroite), surtout n'être jamais satisfait, réitérer l'effort et sans »

relâche entreprendre des essais nouveaux. C'est, dans une large

+ mesure, à la portée de quiconque veut, de quiconque nemé- LEE nage pas sa peine ; c'est néanmoins ce qui manque le plus mx d'ordinaire. Trop souvent fait défaut une certaine générosité, une certaine largeur d’esprit. Elle est pourtant nécessaire dans la recherche, ne fût-ce que pour tirer d’une lecture ou d’une observation autre chose que ce qu’on sait d'avance. Même dans l’ordre purement intellectuel, rien de plus facile que d’en com- < prendre le rôle. Un schéma dynamique, en effet, ne se déveie loppe guère par le seul jeu de ses énergies internes. D’autres schémas, d’origine extérieure, viennent à la traverse, que le pre- : mier s’annexe autant qu'il peut et qui en excitent la fermentation. Des rencontres se produisent ainsi, plus ou moins imprévues et suivies d'oppositions ou d’alliances. Considérons surtout celles-ci, puisqu'elles caractérisent les cas de réussite véritable. Entre les schémas, d'abord indépendants et dont chacun tend pour son propre compte à s'épanouir en gerbe, se nouent donc en plusieurs directions des rapports de tangences parfois fécondantes. Plus ces rivaux viennent de loin l’un vers l’autre

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et plus, d'ordinaire, s'ils s’accordent, leur conjugaison sera fructueuse (1). L'aptitude inégale des esprits à l’approfondissement tient sans doute à leur inégale capacité d’ampleur et de souplesse dans l’art de prolonger et de nourrir le développement par de tels moyens. L’aptitude naturelle ne joue cependant qu'un rôle secondaire : elle diminue l’effort, elle abrège la durée . de recherche. Mais le facteur essentiel reste une certaine vitalité de travail imaginatif, celle qui se manifeste quand on éprouve devant chaque épisode nouveau d’un problème la même impression de joie, de vigueur, de fraîche et neuve lumière, que … lors d’un réveil matinal. D'ailleurs, il arrive aussi qu’on traverse, par intervalles, des moments d'aridité ou de confusion ; et il faut savoir n'en pas craindre le malaise : le vrai chercheur, le chercheur courageux, — à qui seul pourra échoir l’inven- tion, — est celui qui ne recule devant aucune variété de labeur, devant aucun mélange d’alternatives contraires. Au cours de ces oscillations répétées, on voit s’accomplir mille métamorphoses. Ni le schéma dynamique ni son corps imaginable ou conceptuel ne demeurent tels quels. Actions et réactions incessantes du schéma sur l’image et de l’image sur le schéma : voilà l’exacte formule des faits, qui exclut toute supposition d’absolue antériorité chro- | nologique d’un de ces éléments sur l’autre. Souvent le schéma « est modifié par les images mêmes dont il cherche à se rem-

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(1) Un bon exemple, en Mathématique, est celui de Poincaré dans ses travaux sur les fonctions fuchsiennes, où l’on voit concourir des schémas

. empruntés à l'Analyse, à l’Arithmétique, à la Géométrie (Scienceet Méthode, p. 50-53). — En Physique, on pourrait citer la découverte de l'analyse spectrale qui rapproche Astronomie et Chimie, — L'œuvre de Pasteur se laisse interpréter de même, — Enfin, pour revenir à la Poésie, les plus

… belles images sont d'ordinaire celles qui réunissent des termes très éloignés.

is d'une don On était parti pour He. quel-

= que chose ; et c’est autre chose qu’on trouve. L'esprit de radi-

- calisme abstrait semble donc aussi contraire à la vie créatrice

de la pensée qu’à la vie morale ; une certaine souplesse de projet est nécessaire à l'invention, Procéder par décrets rigides e rectilignes, ce serait Le plus souvent parti pris stérile, infécond utopie, raideur conduisant à la défaite : car, au lieu de schém dynamique, ce qu’on manierait alors, ce serait une idée fix principe de coagulation pe ou moins morbide. Il faut savo opportunément renoncer à ce qui se refuse, attendre l'heure et l’occasion favorables : il faut savoir aussi se contenter, au début, d’un projet plus ou moins vague, élastique et mouvant, don * l'esprit n'arrête pas les contours, « parce qu’il attend sa déci-

sion des images mêmes que le schéma doit attirer pour se donne

que l’on veut, tout en se pliant avec diplomatie aux méandre des circonstances. Suaviter in modo, fortiter in re : c’est la seule devise féconde. Ainsi l’œuvre et le plan, la solution et l’ énonci s ntorment etse déterminent mutuellement « Nulle pe ce j

mais antérieure aux éléments qui doivent s'organiser, pui d'une concurrence entre les éléments eux-mêmes, enfin, si l’invention aboutit, d’un équilibre qui est une adaptation récipro que de la forme et de la matière, Le schéma varie de pério

(x) BerGsow, L'énergie spirituelle, p, 187.

(2) Beresow, loc, cit., p. 187-188.

période ; mais dans chacune des périodes il reste relativeent fixe, . c'est aux images de s’y ajuster. Tout se passe 163

tres. Il faut s’ÿ reprendre, fixer chaque fois le résultat obtenu : | encore peut-on avoir, pendant cette opération, à modifier la forme assignée au polygone d’abord. Ainsi pour l'effort d'invention, soit qu’il tienne en quelques secondes, soit qu’il exige des années »(r).

Qu'en fin de compte une harmonie s'établisse, que la jonction opère entre le projet théorique et le donné concret, qu'une tente se fasse entre le schème et son corps précisés l’un par utre, qu'il y ait finalement adaptation exacte, ajustement rfait entre la matière et la forme, comme dans un traité de paix après de longs conflits : le développement sera terminé. Ici interviennent les réducteurs ordinaires de l'hypothèse :

logique, principes rationnels, habitudes discursives en ce qu’elles ont de valable, évidences communes et enseignements de l’histoire en ce qu'on y peut trouver de sûr et de bien acquis. On utilisera ces réducteurs, avec souplesse toutefois et prudence : car enfin peut-être est-on Justement dans un des cas où se manifeste la nécessité de leur faire subir unetrans À formation. Nous verrons bientôt quelle conduite l'inventeur doit tenir pendant cette suprême phase du travail d'imagination créatrice : la phase de vérification. Mais auparavant, pour achever l'examen des phases primordiales, de celles qui repré-

(x) Bercsox, loc. cit., p. 193-194.

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