‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 35 sur 65 · CASE · texte numérisé non relu

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sentent l’œuvre d'invention proprement dite, il reste quelques remarques encore à présenter sur la discipline de la trouvaille elle-même, sur la manière dont l'inventeur, avant la critique finale, doit conduire son effort,

Réalisation, développement, c’est toujours un dur labeur ; et, pour aboutir, il faut que ce travail soit ému, nourri de sen timent, d'enthousiasme, pénétré de vie ardente, pris au sérieux comme une action ayant valeur morale, traduit courageusement en œuvres effectives où le chercheur se mette et s'engage tout entier. Cela n’est pas moins vrai du savant que de l'artiste. À l'adresse du premier, on dit souvent : pas d'idées préconçues dans la recherche, pas d'imagination ni de passion. Erreur profonde, et sur laquelle sans doute je n'ai plus lieu d’insister | C’est l’intérêt sensible qui fixe l'attention ; c’est l'imagination qui suggère les trouvailles. Sans idées, pas de faits ; et sans images, pas d'idées ; et sans émotion, pas d'images. Les grands inventeurs sont toujours des passionnés, bien que parfois leur passion, — trop pure ou trop haute, — ne semble pas au commun ce qu'elle est en réalité : passion authentique. Mais, bien entendu, il importe aussi de savoir, à la fin, se détacher de tout cela pour devenir le critique de soi-même, au regard lucide, à l’exigeante et froide rigueur (1).

L'homme vulgaire est celui qui ne se dévoue pas. De la pen-

sée, — qui est pourtant jusqu'en lui tellement plus que luimême! — il se sert comme d’un bien propre ; il se contente d’en

(x) De quoi Pasteur a donné magnifiquement le précepte et le modèle.

pations, le principe de ses démarches, l'objet de ses comlaisances et le souci constant de ses jours. L'homme vulgaire

e l'esprit dans le monde. Il estimerait ridicule de se donner

aïvement et cordialement aux choses, de plonger avec ivresse u plus Hood des us vibrantes He l'entourent, .

mettre au réel. Cette due faute si commune, on qui se résume, au propre sens du mot, en un mangue de cœur, — est ause vraie qui rend l'invention si rare.

p de lectures, d’où risquerait de sortir une pensée attentive lement aux écrits des hommes, inhabile désormais à se pro-

hoses, descendre sympathiquement et nous fondre en elles, us accorder au rythme de leur respiration intérieure, nous

re du geste autant que les contempler du regard : c’est l’uniue moyen d’avoir avec elles ce contact durable qui seul est condant. Non qu'il faille, à l’inverse, mépriser les enseignements de la tradition : car le danger serait alors de se prendre 1 mirage de quelque hallucination purement subjective. Il faut nc savoir également s'ouvrir aux plus divers systèmes, cul-

tiver tour à tour en toute sincérité de ferveur chaque forme de la pensée ou de l'expérience, ne pas craindre même la crédulité provisoire qui ferme pour un temps au doute, L'inventeur échappera aux périls d’une telle attitude, s’il demeure fidèle au premier devoir qui lui incombe : soumission au donné. Là est pour lui la garantie suprême contre les écarts de l’idéologie.

Mais réciproquement un certain idéalisme n'est pas moins indispensable. Et, par ce mot, je ne veux pas dire seulement un certain esprit de foi aux exigences de la pensée pure, à ses pouvoirs d'opération dialectique, de mise en rapport intelligible ; j'entends bien davantage : l'intelligence des « impondérables » et de leur authentique réalité. C'est donc une conduite surtout que désigne ici le terme d’idéalisme. Se libérer de tout respect humain, de toute superstition positiviste ; se faire une puissance virginale de percevoir, jusqu'à devenir comme un regard d'enfant ouvert sur la nouveauté des choses ; admettre à son heure un état d’étrange distraction où l’âme se concentre sur la pointe fuyante et subtile d’une intuition désintéressée qui naît, et se livrer en proie à l'idée envahissante, loin du monde, au sein d'une solitude recueillie, oublieux de l’orgueil discursif, prêt à recevoir sans résistance le choc révélateur, comme ces liquides sursaturés et dès lors instables qui soudain cristallisent au contact d'un imperceptible fragment : voilà, pour une large part, le secret de l'invention, qui demande plus encore de bonne volonté que de prédisposition naturelle.

Et maintenant quelle force meut l'inventeur ? D'abord, — que le mot n’effraie pas | — je ne sais quelle exquise et délicate sensualité. Sensualité d'autant plus profonde, enivrante et ruisselante, et donc d'autant plus suggestive et motrice, qu’elle

reçoit moins de satisfactions matérielles, « comme si, par une étrange conservation des énergies, la sensualité physique se transformait en sensualité spirituelle, et comme si la décou- verte était un assouvissement » (1). Le corps entier prend part à l'œuvre d'invention ; il sent à sa manière jusqu'aux approches de lumière abstraite ; et c'est un grand art que d’en savoir dériver les désirs et les jouissances mêmes vers des fins idéales, de savoir les tourner mystérieusement en appels de vérités loin- taines.

: Que l’on entende bien cette remarque ! Celui qui n’a pas de sens, pas de vitalité sensuelle, n’invente jamais : rien de plus - connu que ce fait, et rien de plus facile que d’en développer les preuves ou les conséquences. L’imagination créatrice a des racines biologiques : il y a, de ce chef, une hygiène de l’inventeur. La vie de pensée, comme la vie morale, traverse des périodes mornes de sécheresse, de dépression, de stérilité au moins apparente ; il y a des jours « où l’on n'est pas en train », - c’est-à-dire où l’on sent peu : ces jours-là, pas d'invention. D'autre part, quel est le rôle des excitants physiques, préco- nisés parfois à titre d’auxiliaires du travail ? Mettre en branle une réserve d'énergies sensuelles d'ordinaire endormies et latentes. Ainsi agissent encore mille autres causes, d’ailleurs moins dangereuses physiquement et moralement, moins noci- + ves : le bon état corporel générateur d’euphorie, la musique, une passion, une secousse émotionnelle quelconque. Tout cela, ; qu'il suffit de rappeler, prouve indiscutablement le fait en : question. Mais parler seulement de sensualité serait dire beau-

: (x) Waicsors, Revue de Métaphysique el de Morale, septembre 1go1, D Cp: 608.

PATRON f # PAGE ER PO) ESP EES FRERES LI ES

éoup trop peu : parlons en général èt mieux de sensibilité. On ne saurait exagérer l'importance de cé facteur affectif, De lui vient l’impulsion motrice à tous les moments du travail. Certes, rien ne se fait sans l'intelligence qui dirige et qui juge: | . - Ja force, toutefois, vient d’ailleurs. L’émotion élève le ton vital et ainsi favorise l'essor créateur, quand même, — par $on objét propre, — n’aurait-elle aucun rapport direct à l’œuvre + créée. En ce sens, on a insisté souvent sur le rôle du désir. 5 Celui de la joie est encore plus grand : on ne fait bien que ce que l’on fait joyeusement (1). Et cela f'est pas vrai de la seule invention esthétique. Un art de goûter et de savourer, de mettre à profit je ne sais quél frémissernent de délectation, n’est pas moins utile ni moins fécond dans les scieñces les plus sévères,

Le travail préparatoire qui incombe à l'inventeur comporte donc une culture intensive de la sensibilité, dont il lui faut accroître en tous sens la richesse, la subtilité, la forcé, la promptitude. Avoir un trop-plein de vie affective, cela est nécessaire pour inventer. Mais ce n’est là qu’une matière ‘etil importe extrèmement d'éviter une déperdition de ce trop-plein en jouissances physiques ou même en délectations plus spirituellés, mais toujours de nature égoïste. De là une conduite morale qui s'impose à l'inventeur au moment de l’usage, une … discipline qu’il doit suivre pour ne pas dilapider ses réserves. Nous y reviendrons bientôt ; restons encore au seul point de vue du psychologue. On a défini la génération physiologique « une nutrition prolongée » : celté définition vaut également

(1) Avec cette joie intérieure et profonde qui peut accompagner une souffrañce régnant à la surface de l’Ame ou dans ses régions moyennes de discours et d'action.

ende à l'affinement et à l'exaltation de ses puissances dé sn tir, afin de se rendre possible un effort d'attention fervente, Jusqu'à provoquer peut-être une dé ces crises d'enthousiasme qui le hausseront au dessus de lui-même. Par là, il est vrai, peut naître la névrose, dont quelques-uns ont voulu faire(bien à tort) l'essence même du génie. De là, en tout cas, viennent Sûrement les excès et les bizarreries qu'on observe si fréquemment chez les inventeurs. Mais ces déviations ne sont pas. nécessaires ; il y a des génies équilibrés, et l'existence des utres n'empêche pas d’être vraie la loi précédente. : Par cette culture intensive, l'inventeur crée en soi, excité, nourrit, développe des désirs, des besoins, des atiraits, des riosités, des passions, que soulève ensuite et enflamme le

ans cesse presque insensiblement en lui ; et l'effet de cetraail est d’incorporer peu à peu à l'inconscient les tendances nées au dessus du seuil ou, si l’on préfère, d’abaisser le seuil, de sorte que les associations d'ordinaire inconscientes parlicipentau labeur logique, au labeur de jugement réfléchi. Incu- bation lente, suivie d’une soudaine éruption. Au moment de la crise finale, dans le paroxysme de la sensibilité, l'inconscient affleure au niveau du sentiment ; celui-ci s’épanche et déborde un peu ses frontières habituelles ; et ce phénomène d'hyperesthésie marque la découverte même. | | Tout cet effort vital, tout ce jeu d'émotions et d’ardeurs est Ë du reste le plus souvent orienté par l'aptitude Speo due à entrainement préparatoire. Devenir semblable à un résona-

lose

teur très sensible dans un certain ordre de perception et de pensée, voilà ce qu'il faut; et le travail d'apprentissage produit précisément cet effet de sensibilisation, Aussi l'inventeur est-il d'ordinaire comme polarisé : il ne vibre que dans une direction. On pourrait dire encore : un ébranlement quelconque n’éveille d'harmoniques chez lui que dans cette ligne, sa sensibilité n’est accordée que pour certaines résonances ; quel que soit le choc initial reçu du dehors, le son qu'il rend demeure le même : ainsi le nerf optique, mécaniquement ou électriquement excité, répond toujours en lumière. Sans doute, l’invention exige le concours de très diverses puissances; et, si l'inventeur doit se spécialiser, du moins faut-il que ce ne soit pas trop tôt, ni surtout d’une manière exclusive. Mais cependant le cas normal est celui d'un domaine de compétence déterminé, d'un primat de « faculté maîtresse » (1).

(x) Il y a ici, pour l'inventeur, deux conditions à remplir, qui, à bien des égards, se contrarient : condition de richesse et condition de pureté. L'idéal est une conciliation. Comment y atteindre ? On peut dire que, lorsqu'elle se réalise heureusement, tout se passe (ou doit se passer) comme dans les cas où deux types hétérogènes de moyens artistiques s'associent : musique et poésie, par exemple. Ce sont là deux arts complets dont chacun se suffit et qui, joints ensemble, risquent de se gêner mutuellement, la musique empêchant d'entendre la poésie ou la poésie ne faisant que répéter ce que dit déjà la musique. La solution est que l’un des deux arts se fasse le très simple et discret serviteur de l’autre : l’air de flûte qui soutenait la voix de l'orateur antique ou l'accompagnement de vagues et flottantes paroles précisant à peine la mélodie associée que permettent certaines pièces de Verlaine. De beaux vers n’admettent pas qu'on leur ajoute un chant musical explicite ; seule est possible autour d'eux une sorte de mélopée en sourdine. Il semble pareillement que de belle musique soit incompatible avec des vers d'une facture trop expressive, J'en dirais presque autant, à l’intérieur même de la poésie, des rapports entre son et sens ou bien du concours de deux techniques, celle des vers qui se couronnent de rimes ou celle des

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