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Il est, dans chaque département de l'esprit, un art particulier de parvenir à cette pensée intense et une, à ce vibrant état de possession par l'idée, d'absorption dans l’idée, dont je parlais
-tout à l'heure. Deux périodes où se déploie un travail cons-
cient et voulu, méthodique, réfléchi, encadrent le moment de crise préparé par l’une, exploité par l’autre. Variables sont les moyens de mettre l'énergie profonde en branle. Mais toujours le but visé reste le même : une sorte d’extase. L'idée alors obsède l'inventeur et le hante ; et lui, qui ne s’appartient plus, semble perdre son âme en elle. D'un tel ravissement, d'un tel transport, les artistes fournissent mille témoignages. Pour en
donner un exemple emprunté à l’ordre des sciences, je citerai
ce passage célèbre de J.-B. Dumas sur Ampère (r) : « Il est
impossible de se représenter jusqu'où était portée, en pareille
circonstance, la concentration de son esprit On voyait alors cet homme, qu'on appelait distrait, isolé pendant de longues heures dans une méditation profonde, traversant ses occupations etles devoirs de la vie dans une sorte de somnambulisme, oubliant tout, jusqu'au moment où la vérité se faisant jour le délivrait de cette obsession. » En de pareils cas, l'unification est complète : l’homme s'est fait pensée. Ce n’est pas seulement avec toute son intelligence et toute sa mémoire, c’est avec tout son cœur, toute sa volonté, tout son corps même, bref avec toutes ses énergies vitales qu'il pense. Penser n’est plus
pour lui une fonction de la vie, mais la vie même ; ce n'est
plus pour lui ouvrir un regard perceptif ni prononcer un jugement critique sur les choses, mais s’insérer en elles comme une
rimes qui se dilatent en vers, Et tout cela, que je me borne à signaler d’un mot, on le transposera facilement au cas de l'invention en général. (1) Revue scientifique, t. XV, p. 650.
Pape
simple : c'est qu’ils ont, les premiers, découvert la psyÿcholo-
réalité agissante, mais incarner parmi elles une idée devenue force créatrice efficace. Comment pourrait-on ne pas nee iét aux confessions des mystiques ? :
Me voilà donc revenu encore une fois à l’exemplé des spirituels. Pourquoi ce retour sans cesse réitéré ? La raison en est
gie de l'âme profonde, une psychologie dont sans doute ne fut par eux développée qu'une certaine application particulière, mais qui paraît transposable à bien d'autres cas et notamment susceptible de définir mieux que nulle analyse des puissances de discours la règle de conduite convenant à l'inventeur, Il faut craindre d'autant moins d'insister là-dessus que d'ordinaire on en parle trop peu. À maintes reprises déjà, d’après l'expérience de spiritualité, j'ai invoqué le centre de l'âme, la xébapaié qui nous y ramène, les rapports entre pareille démarche et celle qui prépare l'intuition immédiate. L’analogie persiste quand on arrive devant l'acte propre de ce centre : acte qu'on appelle contémplatif Ou intuitif suivant les cas. Réalisme et idéalisme s’y confondent : le second n’a même pleine et parfaite vérité … que là, tandis que le premier s’y dépouille dé son caractère souvent trop matérialisateur ; et là pareillement s'opère, dans le concret, la fusion de l’individuel et de l’universel. Le centre de mon âme, c’est moi plus et mieux que la périphérie qu'habite la conscience commune, ce que je suis vraimentet au fond, ce qui me réalise et me qualifie, ce qui constitue ma personne intime. Ce centre agit invisiblement dans chacune de mes actions quotidiennés : il est le foyer, l'inspirateur, le responsable, mais d'habitude au sein d’une pénombre, sinon d’une complète nuit, de supra-conscience. Il se révèle toutefois par. éclairs : et l'âme vit alors le secret merveilleux de sa vraie
d'initiative, celle-là transcendante à nos prisés et par laquelle, si ellé nous est donnée, nous sommes introduits dans un ordre nouveau, dans un monde supérieur et proprément divin. Mais la psychologie de l’une aide à comprendre la psychologie de l’autre; et, de ce point de vue, c’est bien à une sorte d’extase contemplative que ressemble en fin de compté, sur ses plus hautes cimes, l'intuition de l'inventeur.
Voilà donc le but. Maintenant, de l’art qui permet d’y attein- dré, je ne puis donner ici les préceptes particuliers, propres à haque domaine de l'esprit. À chaque science notamment, il äppärtient dénoncer sous forme de principes techniques les ègles : d'invention qui lui conviennent. Il ÿ a cependant quelques préceptes généraux, quelques maximes communes, quelques règles de méthode ou plutôt de discipline, qu’il sera bon de noter brièvement, afin de märquer la fin toujours la même . où ils tendent. |
__ Que faut-il donc, en général, recommander à l'inventeur ? L Quant à à la préparation lointaine, l'étude assidue des maîtres, une incessante méditation dés méthodes et des principes : étude et méditation par lesquelles toutefois il s’agit moins d’ac-
tractér dès habitudes libératrices, moins de s’accroître en étendue que de s’intensifier en profondeur, moins de lire une foule
de livres que de beaucoup lire ceux qu’on lit, se nourrissant de chaque parcelle, ÿ appliquant son âme entière et s’efforçant
cumuler des connaissances que d'acquérir un esprit et de con-
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de tourner toute suggestion en bien. Quant à la conduite même 4 du travail, une succession alternée d’attitudes et de démarches
contraires : tantôt se fâcher contre soi-même et se tendre énergiquement, — tantôt laisser l’idée dormir et mürir toute seule, — tantôt se recueillir et travailler, en s’intériorisant toujours
davantage, à prendre une conscience toujours plus vive des
vœux profonds de l'esprit, de ses désirs, de ses besoins, de ses tendances, -— tantôt enfin s'ouvrir aux leçons du dehors et vivre docilement au contact des choses, dans une sorte de camaraderie et d’intime familiarité avec la nature. Tous ces conseils tendent visiblement à une même fin : encorporer en
nous l'idée à l'inconscient jusqu’au point où, devenue notre réa-
lité même et notre substance, elle agira par nous comme une force naturelle. Du reste, l’inconscient qu'il s’agit d'atteindre, c’est, — bien entendu, — l'inconscient supérieur, le supraconscient. Là est le secret du génie, auquel donne seule accès la catharsis intuitive ; et c'est pourquoi le génie est fait de cœur et de volonté autant que d'intelligence.
On vient de voir le rôle de la sensibilité dans une telle œuvre. [lest réel et capital ; rien n’y pourrait suppléer. Mais voici le moment d'une considération complémentaire : il faut régler la sensibilité. Car, livrée à elle-même, on le sait bien, elle serait errante, confuse, aveugle, capable de toutes les aberrations et de tous les écarts. De ce chef, un danger menace l’inventeur, comme quiconque s'engage dans les voies d’une spiritualité tendant à dépasser le niveau commun : péril évi-
dent de céder à l'excitation sentimentale, et même parfois sen-
suelle, que détermine le premier contact avec l’activité profonde. En face des énergies éveillées, et d’autant qu’elles sont plus intenses, un devoir de sublimation s'impose,
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