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Pourtant que dirait-on d’un maître qui voudrait enseigner n’importe quel art par le seul moyen du discours ? La situation reste analogue, malgré les différences d'objet et de but, même dans Ja science positive, même en mathématique ou en physique. Il ne suffit pas d'entendre des leçons, de répéter des calculs et . des raisonnement : il faut faire des problèmes ; il ne suffit pas d'assister à des expériences, ni d’en lire quelque récit et de le discuter comme un texte mort : il faut faire des manipulations. Pareillement, dans l’ordre moral, bien peu efficaces en vérité, fût-ce pour une simple perception théorique du vrai, sont les maximes, les sentences, les sermons, enchaïînements de preuves abstraites ou tableaux imagés de motifs, argumentations savantes ou effusions lyriques, si rien n'y dépasse le plan de l'intellectualité pure, si les œuvres manquent. Et il en va tout de même pour le métaphysicien, dont on a vu déjà par la discus- Le sion de l'immédiat que c’est un préjugé de réduire la tâche au travail de mise en concepts.
Partout, en définitive, s'impose la nécessité de: l'exercice. Mais l'exercice, étant action, ne se conçoit pas sans opportu- à nisme. Défions-nous donc des considérations trop générales et dès lors vagues, des aphorismes évidents par leur imprécision même. Se contenter de voir en gros et de loin, c'est le contraire de l'esprit scientifique, c’est le moyen assuré de ne jamais réussir une vérification solide. Là est le défaut commun des systèmes : ils proposent des solutions globales, uniformes, tandis que l'évidence et la vérité sont choses essentiellement nuancées et particulières, qui valent surtout par leur adaptation à telle ou telle difficulté, par leur à ajustement à telle ou telle phase de recherche, Il faut admet- à tre que nulle méthode n’est suffisante universellement, que
y a plus d’une . d'être raisonnable. ie savoir à ses
ritères propres. Un bon critère doit être qualifié, spécifique ; et ce qui Le prouve bien, c'est qu'une même proposition peut ouvent être dite fausse ou vraie selon le point de vue adopté,
e milieu théorique avec lequel on la met en rapport, le système. ù on l'insère, le moment de l'enquête qu'elle concerne. Un
géomètre, un astronome, un physicien, un biologiste, un PSY-
hologue, un politique, un philosophe n’ont en réalité, si l’on
va au fond, ni la même norme de vérification, ni le même idéal
de certitude, ni la même façon d'estimer l'évidence ; et la
nière dont ils se méconnaissent réciproquement en est la eilleure marque. Tout jugement, pour être valable, suppose appréciation d'un relativisme compliqué qui varie avec les cas. [lest nécessaire d’être compétent : fait avoué de tous, mais dont n pratique on néglige l’enseignement. Sachons, au contraire, en tenir compte. Les principes, quels qu'ils soient, ne constituent point des formes universelles, bonnes pour tout usage, applicables indifféremment et sans limites à n'importe quelle matière. Sans doute ils invitent l'esprit à étendre sans fin leur domaine ; chaque vérité est spontanément envahissante ; chaque __ méthode, chaque discipline tend à dominer, à organiser la scien- De
ce entière ;et c’est de là que naissent les systèmes avec leur CEA ambition encyclopédique. Mais une généralisation quelconque
(1) Il y aurait lieu de distinguer entre logique des choses et logique des progrès, logique des faits et logique des principes, logique du savoir et logique du vouloir, — Of. O. Lemarié, Esquisse d’une philosophie (Alcan,
ne peut jamais être tenue que pour une esquisse hypothétique,
un projet provisoire à soumettre au contrôle de l'expérience ; …
elle n’a de valeur qu'autant qu’elle exprime des souvenirs ou des prévisions de gestes expérimentaux, que dans la mesure où elle se laisse convertir en action, où elle est programme et résumé d'action ; et c’est l’action ainsi traduite ou suggérée qui, en fin de compte, a vertu vérifiante. Par cette action, d’ailleurs, j'entends le genre d’exercice propre à chaque savoir, et de la ‘pratique duquel naît la compétence éprouvée. Or, je le répète, pas d’évidence véritable pour qui n’est pas compétent, et toute compétence est particulière, spéciale, momentanée, parce qu’elle est inséparable d’un exercice effectif. À chaque principe ou idée, méthode ou symbole, correspond ainsi un certain domaine de validité, hors duquel on ne saurait lui reconnaître valeur objective ni même signification précise (1). Voilà ce qui fonde réellement la diversité des savoirs. Je sais bien qu'il est possible de retrouver en eux tous un élément commun, celui qui fait que le nom de savoir leur convient également. Cependant la philosophie aurait tort de s'en tenir à cet élément banal, quand elle pose le problème de la vérification : elle risquerait de tomber dans le verbiage. Peut-être même est- celà surtout qu'il faut se défier, parce qu’elles y sont plus faciles, des élévations trop sommaires, des généralités où l’univers tient en quelques phrases, des synthèses qui planent sur les choses, qui les survolent, sans se mêler à leur détail terre à terre. Ne croyons pas avoir tout expliqué quand nous avons respectueusement invoqué la « Raïson », je ne sais quelle raison sché-
© (1) A l'intérieur d’une même science, d’un chapitre à l’autre, s’ils font intervenir des ordres de grandeur différents, on observe déjà une circonstance analogue. Exemple : physique et microphysique.
indifférente aux circonstances, aux modalités, susendue 4. le vide au dessus des applications particulières et donnant la même réponse lointaine aux questions les plus variées, véritable clef magique qui ouvrirait toutes les portes de l'inconnu. L’évidence, la certitude, la vérité requièrent de notre part une attitude militante et non pas triomphante, comme l’invention elle-même dont elles demeurent finalement insépara- bles.
De tout cela, une conclusion se dégage. Le simple appel à quelque lecture d’évidence ne peut jamais suffire pour vaincre les difficultés que rencontre l'œuvre de vérification. Il y a en effet des évidences factices, illusoires, qui ne sont He pas
saire. Elle a, du reste, un double rôle d'éducation et de oran Comme une culture du doute, une culture de l'évidence est possible ; et, par cette culture, on arrive réellement à voir clair 1à où d’abord on ne percevait peut-être que ténèbres ou nuages.
l'exercice nous initient peu à peu à quelque nouvelle discipline ou à quelque nouvelle idée. Un savant, un philosophe ne finissent-ils pas par trouver à leur théorie ou à leur système une évidence qu’ils s’étonnent de ne point voir s'imposer à autrui ? Dpenent l'épreuve de Dane 7 bent aussi ee noue des
| mation, dès lors, qu’en proportion he crises qu'elle a surmon- tées. D'où le conseil de Pasteur : ne produire aucun résultat,
ne s'arrêter soi-même à aucune conclusion, avant d’avoir épuisé À autant que possible toutes les manières de les combattre, À ce
HD a
prix seulement, on obtiendra une certitude légitime. Naturellement la chose est plus manifeste encore dans l’ordre spirituel, | mais elle est sensible déjà dans Il science pure. Par une lente imprégnation, chacun de nous fait ainsi, en large mesure, les | évidences qui le subjuguent sans le tromper ; et l'œuvre de vérification comporte donc toujours un facteur proprement ; moral.
Ajoutons enfin une dernière observation sur la juste manière de poser le problème. L’évidence d'une thèse quelconque se réduit pratiquement à l'impossibilité de lui faire des objections valables. Au moins est-ce là ce qui, de fait, en consacre à nos yeux la valeur authentique. Par conséquent ne pourrait-on pas
gnostic du faux que du vrai ; et de là vient notre instinctive préférence pour les procédés indirects, par exclusions. Les idées . ont d’elles-mêmes une puissance d’objectivation qui se donne libre carrière et emporte l’assentiment tant que les réducteurs critiques ne sont pas intervenus pour en arrêter l'essor. L'évi- : dence est ainsi le caractère naturel de toute idée non contre- 8 dite, le terme de contradiction étant d’ailleurs entendu ici dans un sens très large et non strictement logique. Ce qu'il faut expliquer surtout, ce n'est donc pas qu'il y ait des certitudes, mais plutôt que tout ne soit pas certain, En quoi consistent et comment jouent les réducteurs critiques, ces sortes de ressorts antagonistes qui limitent l'expansion spontanée de la croyance? D'où vient que nous posions le problème de la vérité, quenous … arrivions parfois à reconnaître la présence de l'erreur ? L’énoncé
>» ñ À VÉRIFIGATI ON
Le re
lassique doit être, on le voit, retourné. Pour nous, une idée
nulle autre idée ne tient en échec, qui a subi victorieusement ’épreuve de la critique et a résisté à l’action dissolvante des éducteurs d’affirmation.
Dans ce combat des idées, interviennent à la fois des critères
rence logique, les autres matériels et qui regardent la positivité
conditions : d’intelligibilité et de réalité. Ainsi donc un seul critère ne suffit jamais. Les critères se corrigent et se complètent l’un l’autre. N'ayons point, à leur endroit, la superstition de
choses :il ya en effet une expérience mathématique, dont l'importance est capitale dans l’œuvre de vérification mathématique. Mais
présente guère justement qu'en mathématique. Or, la mathématique n'est pas toute la science, ni moins encore toute la philosophie. De plus en plus, au contraire, on s'éloigne des doctrines qui affirmaient le primat de cet idéal de connaissance. Les temps sont loin où chaque branche du savoir n’était jugée science que dans la mesure où elle ressemblait à la mathéma- … tique, pource qu’elle contenait de mathématique. Notre conception de l'intelligibilité a bien changé depuis Descartes : nous attacherions aujourd’hui plus de valeur peut-être à l'esprit de finesse qu'à l'esprit de géométrie, nous ne cherchons plus à
ie se définit pratiquement comme une idée non fausse, que :
d'espèces différentes, les uns formels et qui concernent la cohé-.
expérimentale ; car la vérité, pour nous, suppose remplies deux
surtout ne faut-il point oublier qu'une pareille circonstance ne se
procéder exclusivement par suites linéaires de théorèmes rigou- *
ri
reusement déduits. D'autre part, le critère du faita perdu à nos yeux la simplicité brutale que lui attribuait l'empirisme classique. Non que ses partisans soient désormais sans raisons n0- | tables à faire valoir. Ils sentent avec force—etqui les en blâmerait ? — l'insuffisance d’un critère purement logique. Ils se dé- ; ' fient, à bon droit, des prétendues nécessités ou impossibilités que le seul raisonnement voudrait imposer à la nature : celle- do ci est tellement plus riche, plus souple, subtile et diverse que #4 nos concepts ! Ils se défient même en général de l’entendement, de son mécanisme dialectique, de ses constructions & priori : tout cela en somme, après tant d'échecs, leur paraît spéculation vaine, verbiage stérile, roman arbitraire, jeu de … formules vides. Aussi, appuyés sur l’histoire des méthodes, À n’ont-ils foi qu’en l'expérience. Mais l'expérience leur semble essentiellement impliquer soumission de l’esprit à quelque matière brute ; et voilà où leur doctrine achoppe. Ils en appellent à la réalité elle-même prise comme chose extérieure pour juger de la raison, pour trancher entre ses vues, comme si la réa-. lité pouvait se manifester à nous autrement que par l’idée, autrement que sous forme de théorie ! Or, non seulement le fait * ne se livre nulle part en dehors de toute interprétation ; mais : il n'existe que dans une interprétation et par elle. Un fait luimême doit toujours être vérifié : il ne an l'être que par des : à théories jouant le rôle de critères. D'où cette conclusion inéluctable que le critère du fait brut, tel que le pose lp à risme classique, est pure chimère sans consistance ni valeur. Sous cette forme donc, aussi bien que sous la précédente, une conception unilatérale de la vérification s’accuse désormais caduque.
Bref, la vérité nous paraît aujourd'hui un idéal plus com:
ment des ensembles mieux que dans n'importe quelle pièce agmentaire et isolée. La certitude légitime est ainsi richesse
infinie, synthèse d'éléments innombrables, organisme composé Æ le parties hétérogènes et solidaires. C’est une expansion de vie, un progrès dynamique en profondeur, en étendue, en compli- | ation, en Le non A un . cas une cristallisation
- mpire d’une LL unique. En toute rigueur, elle n’est ais close et présente le caractère d’une action plus que d’un
Stat (1).
ns là-dessus nos réflexions préliminaires. L'aperçu
de . qui a cours vulgairement et surtout — j’y insiste — eaucoup plus complexe. Mais il faut approfondir, et ainsi
ARRAR
RAPRPRPPPI
génie, trouvaille d’idées neuves. Pas de coupure absolue entre les deux phases du travail : au contraire, l'intuition fé- - conde est précisément celle qui a souci de se vérifier, au moins par étapes, à mesure qu’elle progresse. Or, de ce point de vue, comment doit-elle être conduite et vers quel pôle orientée P Sans doute les méthodes proprement logiques interviennent, avec leurs procédés connus d’induction et de déduction. Je ne veux nullement contester l'aide efficace que ceux-ci apportent, Cependant ils règlent surtout le discours des opérations concep-
tuelles au dernier moment ; ils ne concernent guère que la tech-
nique propre à chaque science, dont je n’ai point à parler ici.
Au delà d’eux et les gouvernant, mon intention se borne à dis-
cerner le centre de perspective, le point de fuite. Pour simplifier autant que possible, j’examinerai donc seulement deux critères opposés, deux définitions antithétiques de la certitude et de la vérité : le type réaliste et le type idéaliste (au sens banal de ces mots), types élémentaires auxquels se laissent ramener tous les autres qui n’en sont que des composés en proportions variables. Ces types seront pris comme les indices des deux
seules voies majeures, ouvertes, semble-t-il, devant l'esprit. L'analyse de leur commune insuffisance et de leur implication
réciproque introduira la synthèse qui les concilie en les dépassant. La discipline de pensée intuitive à son tournant suprême se dessinera en conséquence ; et nous verrons finalement l'œuvre de vérification prendre partout et toujours un double
aspect de jugement intellectuel et d'action morale, celle-ci vivifiant celui-là.
Le sens commun appelle vraie toute idée conforme à la chose
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lonc l'être même, en tant que connu tel qu’il est. La notion de vérité répond alors à la formule scolastique : adæqualio rei et intellectus.
Que vaut-elle ? Je n’en conteste pas l’usage légitime dans un domaine restreint : quand il y a symbolisme à deux degrés, E. il s'agit d'ajuster l'un à l’autre deux niveaux de la représentation, deux plans de pensée, deux étages ou moments . du savoir, par exemple de contrôler un portrait d’après le mo- dèle, une traduction ou une copie d’après le texte original, une théorie explicative d’après les données sensibles (1), brefquand - il s’agit de connaissance partielle ou seconde. Mais, dansles cas extrêmes, connaissance primaire ou connaissance totale, jonc en métaphysique, manifeste est l'insuffisance de la concepion en cause. Car la pensée est alors seule en face d'elle-même. Impossible de confronter le savoir pris dans son développement d'ensemble ou à son commencement premier avec une chose en soi qu'il faudrait pour cela être capable de saisir au- __ trement que par la pensée, en dehors de toute représentation, afin de la comparer à l’idée qu’on s'en forme. Gardons-nous de concevoir et de définir la vérité d’une telle manière que la vé- rification devienne, en fin de compte, pratiquement irréalisable, sinon même absurde, La représentation n'est pas le moment supérieur de la conscience, l’acte souverain de l'esprit ; la fonction représentative n'est pas la fonction suprême de la pensée, ni sa fonction initiale. Gest le jugement qui tient ce rôle, et encore le jugement vécu à titre d'intuition opératoire (2). De
(x) Encore verrons-nous bientôt que ce dernier cas diffère déjà ete Maure: pee peu des précédents. he (2) Voir le pen volume, p. 69-71.
là, dès qu'on dépaste les étapes intermédiaires du savoir, la
nécessité qui s'impose de ne pas s’en tenir à la conception commune de la vérité. .:
Au surplus, cette conception semble très simple ; mais, en définitive, elle enveloppe toute une métaphysique implicite : celle de l'ontologie réaliste. L'être y est présupposé absolu-
ment à la conscience. Or, j'accorde que ce soit légitime quant à une pensée individuelle, quant à ma pensée par exemple. Je pense, je perçois de l'être préalable : nul doute là-dessus. Ainsi, pour une connaissance particulière et considérée en tant que mienne, la vérité se définit bien par conformité à l’objet. Mais cet objet à son tour, ne faut-il pas y voir un autre moment de ma pensée, antérieur à celui que j'envisage hic et nunc dans tel jugement soumis à vérification, ou, — si j'embrasse alors ma pensée entière, — un moment de quelque pensée plus ample et qui me dépasse, peut-être de cette activité de conscience primordiale, universellement précédente et encore anonyme, que le métaphysicien nomme /a pensée ? Sans même aller tout de suite aussi loin, la pensée est en moi plus que mienne, surtout la pensée intuitive, pensée d'immédiat ou pensée de total ; et, au fond, elle ne comporte valeur de vérité que par là. Force est dès lors d'en arriver tôt ou tard, dans la perspective réaliste, à une affirmation de « chose en soi », au sens brutal du mot. Voilà où, de proche en proche, vient échouer fatalement la conception qui nous occupe ; et c'est ce qui la condamne : car il est contradictoire, il est impossible de penser à un degré quelconque, ne fût-ce qu à titre problématique et pour le déclarer inconnaissable, ce je ne sais quoi qui serait posé par hypothèse comme existence extérieure et antérieure à toute pensée. La « chose absolue » reste radicalement impensable : un pur
: cu discutée, a la met en usage, conduit à a mer le critère du fait : examinons-la sous ce biais. Par cet exa-
onctionnent pratiquement, que nous emprunterons nos motifs de rejeter la conception réaliste, comme ne répondant pas en dernier ressort aux démarches effectives des penseurs les plus soucieux de positivité ; c'est donc, en un sens, le critère du fait qui se condamnera lui-même.
La conception réaliste suppose en effet, aux origines et pit tervalles, une saisie directe du fait brut, du fait antérieur à joute élaboration, dégagé de toute théorie. Or, est-il besoin de appeler autrement que d’une allusion globale tant d’études tiques sur ce point (1), qui ont mis définitivement hors de conteste la chimère d’une telle supposition ? Les faits ne sont point critères par leur simple matérialité, mais par la signifie cation qu'ils véhiculent. Aussi a-t-on vu maintes fois des idées fausses et plus encore l'absence d'idées interprétatives empècher longtemps la perception de faits qui, ensuite, ont paru d’une évidence éclatante, Je parlais tout à l’heure d’une vérifi- - cation au sens réaliste à propos des théories scientifiques et des données sensibles auxquelles on doit les accorder. Ce n’est exact qu’en gros ; certaines réserves s'imposent. Car les, deux termes sont presque toujours en réactions mutuelles, aucun ne se constitue sans l’autre, l'ajustement est réciproque et ne peut
(1) On trouvera un résumé de la discussion dans deux de mes récents ouvrages : Les origines humaines et l’évolution de l'intelligence (Boivin, 1928), p. 63-67; — Le problème de Dieu (L’Artisan du Livre, 1929), p. 244 et suiv,
qui s'impose de soi, sans qu'on ait rien d'autre à faire que le
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être comparé à celui d'un portrait au modèle. La vérification expérimentale d’une théorie est tout autre chose qu’une correction d'épreuves. La genèse même des faits discriminateurs doit être vérifiée, de sorte qu’un second critère s’accuse indispen-
sable pour qu'on puisse appliquer correctement le critère du
fait.
S'il était besoin d'insister encore, je citerais ici d’autres sciences que celles du monde physique : l’histoire, l'exégèse, la sociologie, la morale, etc. Qui oserait parler alors de faits bruts, réels par la seule force de leur matérialité, constatables indépendamment de tout principe théorique ? Prenons seulement l'exemple d'un texte. Y a-t-il jamais en toute rigueur un sens
recevoir docilement ? Tout le monde sait bien que non: un texte n'existe pas plus qu'un fait en dehors de tout système d'interprétation, dès qu'ils sortent l’un et l’autre de la banalité, ; c'est-à-dire des cadres les plus gros du sens commun (1).
De ces remarques, une conclusion irrésistible se dégage : on ne trouve nulle part le fait brut fonctionnant comme pierre de touche du vrai, c’est à l'intérieur de l'esprit qu'il faut chercher les critères suprêmes de vérification. Déjà nous l’avions reconnu en discutant le retour à l'immédiat (2). L’intuition est un acte, non un état passif ; sur quoi il faut prendre garde à ne pas se laisser induire en erreur par l’analogie mystique mal in-
erprétée : au moins dans l’ordre naturel, où reste l’inventeur, l'apparence de réception pure n’est qu'un effet de contraste que détermine l'effacement senti des activités discursives devant
(1) Rien ne le montre mieux que les innombrables travaux sur les textes bibliques.
(2) Chapitre xx du premier volume.
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cience commune.
Dans les cas extrêmes par conséquent, lorsque visiblement la pensécest seule en face de soi, et de proche en proche partout ailleurs en quelque mesure, autant que se trouvent posées des questions dernières, force est donc bien d'admettre un cri- tère de vérification tiré de la pensée elle-même, un critère interne. D'où une définition critique de la vérité : je veux parler d’une définition toute formelle suivant laquelle est dite vraie l'idée qui se montre conforme aux exigences propres de l’esnr. prit. Cette définition n’invoque pas le contrôle prétendu décisif __ d’une matière extérieure, hétérogène à la pensée et qui la régirait du dehors ; mais elle présente la pensée comme un ensemble a priori de formes constitutives et elle déclare vrai ce qui réussit à se loger dans ces formes.
De la conception ainsi définie, une première modalité ne nous retiendra pas longtemps, parce que l'insuffisance en est aussitôt manifeste. Le critère donné comme suprême est alors celui de la cohérence logique, de la non-contradiction. Il faut d'ailleurs l'entendre au sens large et y incorporer les principes du syllogisme ou plus généralement, si l’on veut, du raisonnement déductif. Peut-être certains rigoristes rêveraient-ils de s'en tenir là. Mais leur opinion est ruinée par quelques
remarques très simples, dont je bornerai le rappel au point 4 central. Es D'abord, et en tout cas, un tel critère ne garantit que le LA possible, non le réel. Valable en mathématique pure, là où les ie
théorèmes n'’expriment que des nécessités hypothétiques, des conséquences de suppositions, les autres sciences ne sauraient s’en contenter. L'idéal d’une mathématique universelle est au-
jourd’hui périmé définitivement. Nous ne sommes plus si simplistes ; nous savons que la rigueur mathématique, avec ses procédés de construction et d'analyse déductive, suppose qu’on étudie seulement l’activité opératoire de l'esprit. Au reste, en mathématique même, si l’on y regarde mieux, le critère de cohérence logique est loin de suffire. Il est faux de croire que le mathématicien accueille indistinctement tout ce qui n’est pas. contradictoire (1). De telle proposition dont il possède la preuve, - on le voit chercher encore les raisons (2). ne A un autre point de vue, le critère de cohérence logique ne : vaut que dans l’instantané. II n'implique rien qui appartienne à l’ordre de la durée ; par suite, il ne peut rien fonder de durable. Je veux dire que la non-contradiction comme telle n’est point 1 par elle-même un gage de durée parce qu’elle-même reste sans rapport avec la durée proprement dite. Comment la logique pure nous apprendrait-elle en effet si telle contradiction actuellement perçue ne se résoudra pas demain ou si demain ne fera pas surgir une contradiction actuellement inaperçue ? Il y aurait lieu de reprendre ici nos remarques antérieures sur l'ambiguïté du contradictoire. Intemporel par essence, le critère correspondant perd souvent toute vertu compétente, au moins toute précision, lorsqu'il s’agit du concret. Alors, disait Pascal, « ni la contra- . diction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité ». Marque infaillible et immuable, s'entend. Que de choses, dans l’ordre technique, furent jadis démontrées impossibles et, depuis, se sont faites ! Notez que les démonstra-
(1) Ainsi dans la théorie des ensembles.
(2) Comme exemple, on peut citer le théorème de Weïerstrass disant que les seuls nombres complexes qui puissent obéir à toutes les lois ordinaires du calcul sont les imaginaires classiques.
tient pas prévu, alles ne pouvaient prévoir certains chan-
nents de PÉrSpRGUVE ou de condition. Et de même dans la rie, Jusqu'en pure analyse : que de contradictions révékéans* ( de contradictions dissoutes ! Quoi qu'il en soit, force est toujours, au moment où l’on
infir itésimal ou tant de longues et Dhscni os che sur l'idée de limite ; et voyss dans le présent les embarras des géo-
blablement : on en a fait maintes fois l'expérinece. Voici donc, en fin de compte, qu'apparaît la nécessité d’un nouveau critère :
É de ation oatents ou réelle.
En fait, les géomètres eux-mêmes utilisent bien d’autres critères que ceux de la logique formelle. Quand il s'agit de nou- 6 veautés véritables, irréductibles, on ne les voit tout à fait tran-
: filles, tout à fait sûrs de leurs ie Ass "ils Dm pi
ee
RRPRRA
mins différents, si le résultat résiste à l'épreuve de mise en ser- …
vice, enfin s’il est fécond, générateur de lumière, et puise, dans les difficultés mêmes qu'il suscite ou rencontre, des occasions de s'affirmer davantage et de se développer. On accordera sans doute aisément que, si telles sont déjà les circonstances réelles en mathématique, il en doit être a fortiort de même dans les autres sciences et partout ailleurs. Ainsi l'expérience apparaît comme la seule démarche durablement vérifiante.
Mais les formes logiques ne sont pas tout l'esprit. Le propre lieu de la vérité, c’est le jugement et non le concept : le jugement qu'une simple cohérence ne suffit pas à vérifier. Il faut donc, avant de laisser la conception critique, en soumettre à l'examen une modalité dûment élargie. Notre conclusion subsistéra-t-elle si nous définissons la pensée par un système de catégories plus riche, si aux principes d'analyse nous joignons des principes de synthèse ? On est alors conduit à reconnaître une hiérarchie de valeurs au sein de la pensée elle-même, dans le groupe de ses diverses fonctions ; et on arrive ainsi à l’idée de la Raison : valeur suprême, principe dirigeant et judicatoire ou discriminateur, pôle et norme de vérité. Celle-ci se caractérise par une conformité aux exigences non seulement logiques, mais rationnelles de l'esprit, à sa plus haute et profonde nature. Et c'est la conception rationaliste : peut-on s’y tenir ?
À première vue, les objections principales demeurent. Admettons que le critère de vérité consiste en l'ajustement du donné objectif et des formes subjectives. Comment vérifier le discernement des formes elles-mêmes ou l'adaptation de la matière aux formes ? Quel sera le critère du critère ? D'où saurons-nous jamais s’il a été correctement appliqué ? Là encore le recours à l'expérience paraît indispensable,
t puis l'esprit n’est pas une chose définissable statiquement, une immuable nature donnée une fois pour toutes. Il est
essentiellement vie, durée, puissance de transformation et de rogrès, en un mot activité plastique et liberté créatrice. Les
tains côtés contingente : enveloppant de l’obscur, susceptibles de développement et de modification, relatifs à des postulats sous-jacents restés parfois dans la pénombre. On commence à découvrir que l'invention est la vie même de la pensée, sa fonction majeure. Or invention, au plein sens du mot, suppose capacité de s'affranchir, de se libérer, de se dépasser tou-
… jours, sans aucune limite absolue imposée par un code éternel … et intangible. :
= Remarquons que la tâche de l'expérience est bien souvent et surtout, non pas d'appliquer des principes préexistants, mais de faire des principes nouveaux. Chaque science doit
trouver par elle-même ses propres critères, les genres de certitude et de vérité qui lui conviennent, Il y a là une sorte de relativité réciproque, de cercle comme en présente constam-
ment la vie. Toute science est recherche de la vérité ; mais chaque science voit son idéal de vérité sortir graduellement de sa recherche même.
L'importance du problème exige qu'il soit insisté là-dessus. La conception rationaliste vaut mieux sans doute que la con- ception vulgaire. Sufñfit-elle cependant ? J’estime que non. Pas
plus que la vérification ne peut être définie par conformité à
ne se laisse définir par conformité à je ne sais quelle nature de absolue et immuable de l'esprit, Il faudrait pour cela qu'on
pût attribuer à l'intelligence, en ce qu'elle a de plushautet
profond, une semblable nature. Or la raison n’est pas un système clos de catégories définitives dont il serait possible de dresser à blanc une liste à jamais valable. Comment pour-
rait-on définir la vérité par une simple insertion dans le cadre
de telles catégories ? Ce ne sont toujours que des normes de
savoir trop simples, trop pauvres, auxquelles échappe le con- 1 cret. Si larges et souples qu'on les fasse, dès lors qu'on les à arrête, elles finissent tôt ou tard par éclater ; le progrès dans les sciences, füt-ce en mathématique, n’a pu jamais s’accom-
plir qu’en les dépassant. Aussi bien le souci de leur demeurer fidèle porterait-il à se contenter de « voir en gros », contrai- î
rement à la méthode effective des seuls chercheurs qui aient contribué de manière efficace à l’avancement du savoir. En somme, on ne peut tenir les formes rationnelles pour des ca-
dres préétablis constituant de l'être et du vrai la règleimmuable et parfaitement déterminante. La liste en doit rester Ne:
toujours ouverte, parce que rien ne permet de croire que nous possédions d'ores et déjà toutes celles qui nous seront à jamais nécessaires et suffisantes pour comprendre. Au contraire, il
faut parfois en créer de nouvelles et sans cesse refondre les … anciennes. Ainsi devons-nous reconnaître quelque chose d'in-
déterminé dans les catégories, chacune réclamant d'être vérifiée elle-même ; et j'en dirais autant des principes recteurs : identité ou causalité par exemple, dont chaque application requiert un mode spécialement adapté.
Bref, la raison n’est pas un tableau de jugements rendus
d'avance, un barème, une provision d’arrêts typiques formulés a priori et qui constitueraient une législation virtuelle uniformément applicable, Sans doute peut-on admettre avec M. La-
piétements des croyances sentimentales déplacées, des prégés, des intérêts ou des passions. Toute imparfaite et prosoire qu'elle soit, il est important de n'en pas affaiblir la ur ». Oui, mais, — comme d'ailleurs le note M. Lalande, — ce n’est là malgré tout que le résumé d’un moment; ta en exagérer la valeur, à le canoniser sans réserve, le risque serait grand de confondre la raison vivante avec une pure chématisation conceptuelle, avec un produit d'habitude maérialisée, et ainsi de se laisser reprendre à l’idole de l'élément simple conçu comme une chose, comme un véritable atome
grès, non pas une essence intemporelle et immuable ; et ses habitudes, qui lui font un corps permettant l’action précise, n'en expriment jamais qu'un moment, une époque. La pensée, gerbe de tendances, n’est pas nature close, dont on puisse a priori circonscrire la capacité de développement ; elle a des ressources virtuelles bien plus riches et diverses qu'on ne le
“4 Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 24 février
croit d'ordinaire, capables de se renouveler et de croître au delà de tout stade atteint : et, avec M. Lalande, il faut admettre, supérieure à la raison constituée, une raison constituante. Celle-ci, enfin, n’est pas chose donnée d'avance, arrêtée dans sa structure intérieure, définissable en dehors de la durée :. elle se fait sans cesse, elle évolue et s’élabore. Ce n’est pas un code promulgué une fois pour toutes, littéralement, dans je ne sais quel absolu d’éternité statique, immobile et morte : elle se transforme peu à peu, bien qu'avec une relative lenteur qui lui permet de jouer, par rapport à l'expérience quotidienne, un rôle de régulation ; et, au cours de sa croissance, changent plus ou moins vite non seulement les affirmations tenues pour vraies, les idées et les théories, mais les conditions mêmes de l'intelligibilité, les formes vérifiantes, les principes recteurs. Bref, il y a au plein sens du mot un devenir de la raison. De quoi les preuves abondent :
1° Preuves tirées de la psychologie. — On retrouve alors, non moins générale ni moins nécessaire pratiquement, la même perspective d'évolution que suggèrent les sciences de la vie organique avec une force toujours accrue, et pour des raisons comme sous des modalités analogues ; l’esprit humain accuse une structure stratigraphique, un échelonnement de couches successives que l’analyse des conduites y révèle et dont l’ordre d'apparition, — inscrit en quelque mesure dans l'anatomie et l'embryologie cérébrales, — est manifesté aussi par toutes sortes de faits observables aux différents âges de la conscience individuelle, notamment par l’ordre inverse de destruction morbide ou sénile.
2° Preuves tirées de la sociologie. — Quelque chose d’une. genèse, d'une histoire ou préhistoire des catégories (causalité
u identité, par exemple), des formes primaires de représentation (espace et temps), se laisse deviner quand on observe au sein des « sociétés inférieures » ce qui a reçu le nom (d’ailleurs | assez mal choisi) de mentalité « primitive » ou « prélogique ». Une certaine École a sans doute exagéré les considérations de - cet ordre. Ce n'est pas un motif suffisant pour refuser de leur … faire une place : il est hors de conteste qu’elles aident à entre- | 1 voir en quel sens et à travers quelles étapes ont dû se déter- . miner graduellement les notions fondamentales qui forment
l'armature actuelle de notre pensée.
4 3° Preuves tirées de l'histoire des sciences. — Les leçons du * passé, l'expérience de chaque jour montrent clairement que > les poyens de l'explication intelligible, ses modes et l'idéal même qu'on cherche sous ce nom ne sauraient être définis 4 avance et à blanc. Il est impossible de prévoir les coups de génie par lesquels, devant des difficultés qui semblent d’abord | sans issue, la pensée se tire d'affaire en inventant au besoin quelque nouvelle manière de comprendre, quelque nouveau genre de mise en rapport. On trouverait des exemples sans peine et sans fin, dont j'ai déjà cité plusieurs : exemples ma- . thématiques avec les nombres irrationnels ou imaginaires, le calcul infinitésimal et l'idée de limite, les ensembles infinis, les géométries non euclidiennes, — exemples physiques avec la théorie de la relativité, la conception d’un déterminisme probable par lois de grands nombres, etc. Les cas de nouà veauté profonde offrent invariablement un spectacle de pareille sorte. C’est une des lois historiques les mieux vérifiées que la rupture immanquable tôt ou tard de tout système de prin- cipes et de catégories, eût-on possédé à une époque les plus fortes raisons de le croire définitif. Et, suivant ume expression
de M. Brunschvicg (1), il n’y aurait là échec véritable que pour une pensée paresseuse qui estimerait avoir terminé 142 campagnée et pouvoir démobiliser : mais ce n'en est plus un, au contraire, si elle a pris conscience de son devenir essentiel et renoncé en conséquence au rêve médiocre d’un repos de jouissance bourgeoise dans la retraite.
h° Preuves tirées de la réflexion philosophique. — L'esprit, lorsqu'il entreprend un examen rétrospectif de ses œuvres, se voit lui-même puissance de perpétuelle rénovation, jaillisse- dr ment de création inépuisable, sans nulle borne, sinon provi- a soire. Pas d'irrationalités absolues, sauf pour une raison abusivement circonscrite et restreinte ; pas de frontières natu= ‘relles qu’il soit impossible à jamais de franchir. Des intuitions d’abord obscures et seulement pressenties, des données origi= nellement inassimilables etcomme irrationnelles deviennent un jour non seulement clairés, mais éclairantes : c’est l’histoire de toutes les idées vraiment nouvelles, Mais, — jy ai déjà insisté, — pour être ainsi capable de saisir peu à peu la pleinerichesse et complexité du réel, c’est-à-dire de ce qu’il y a en lui-même d'implicite et de spontané, il faut parfois que l'esprit se fasse violence, qu'il se dilate et s’assouplisse, jusqu’à s'adapter à ce qui choquait auparavant ses habitudes au point dé lui sembler contradictoire ; et, s'il y réussit, voilà bien la marque de son aptitude à se dépasser incessamment lui-même.
Pour ces divers motifs, impossible de nier un devenir de à raison auquel rien de celle-ci n'échappe. Nouvelle question alors : ce devenir, faut-il se le représenter incohérent et
(1) Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 24 février … 1921, p: 40.
. Le problème de la vérification se pose donc toujours us :
evant nous avec une acuité pressante, exaspéré plutôt que 2
olu par l'entrée dans la perspective rationaliste,
Suffira-t-il de concevoir une loi directrice du devenir de ia
aison ? Il le faut sans doute, Mais comment la définir ? Invo-
| quer une adaptation, c’est hypothèse fallacieuse : car adapta- tion à quoi ? Si l’on entend adaptation à quelque objet exté-
mule d'ores et déjà énonçable ? On suppose parfois volonqu'il en est bien ainsi, qu'il y a en effet quelques rè les de vérité plus fondamentales que les autres (si peu nomuses et si pauvres soient-elles) en vertu desquelles serait possible une certaine anticipation de ce que doit être et ne ourra manquer d’être effectivement le savoir futur, au moins ns sa forme. Rien pourtant n’est admissible d’une pareille tion, en tant que définitive et suprême ; car elle ne fait que
Pour une précision meilleure, prenons un exemple, rmi les tendances généralissimes dont la pérennité réglerait l'œuvre de vérification, sans doute faudrait-il compter
1) M. LatanDE a longuement et à maintes reprises développé cette vue. ee . en trouvera un résumé substantiel dans le Bulletin de la Société fran-
tendance à l'identique, à la réduction assimilatrice, la raison paraît effort d’élargissement, effort pour comprendre de mieux en mieux le divers comme tel, le changeant et le spécifique, le | concret, l’individuel même ; et il le faut bien, car une recherche exclusive de l'identité serait en un certain sens marche au néant par abolition de tout objet distinct (1). Voilà un échantillon typique des difficultés que rencontrent les tentatives de réduire l'exigence rationnelle à un seul principe ; et, si l’on en admet plusieurs, comment leur accord se vérifie-t-il ? Au surplus, la forme de l'identification reste alors elle-même non définie. d'avance. Et ainsi, par conséquent, nous n’arrivons qu'à constater une fois de plus l'insuffisance d’un principe de vérification purement formel.
Pour dégager un critère qui fasse intervenir A matière et forme, sans pour cela rompre avec l'idéalisme, en appellerons-nous donc au fait déjà signalé que la pensée se distribue en profondeur sur plusieurs plans où le rythme évolutif se ralentit de plus en plus et chercherons-nous une loi directrice du devenir rationnel dans quelque obligation, imposée à chaque niveau d’expérience et de discours, de se régler sur | celui d’entre eux où le changement est moins prompt, la stabilité plus grande ? S'en tenir là serait méconnaître l'existence d’une réaction exercée par les devenirs plus rapides sur les devenirs plus lents. On ne peut obtenir de solution satisfaisante qu’à la condition d’embrasser entière la suite infinie des étages
çaise de Philosophie, séance du 24 février 1921, p. 63 et suivantes. — M. Meyerson définit la «raison », d’une manière analogue. Je ne repousse de la théorie que ce qu'elle a d’unilatéral, d’exclusif. (1) M. Lalande n’écarte cette objection (loc. cit.) qu’en rétablissant une sorte de réalisme déguisé. |
1 HhoAues de la pensée. Autant dire qu'un recours est néces- saire à l’idée de limite, Seulement, ici, attention ! La raison jé le répète, ne saurait être subordonnée à rien d'extérieur, ou plutôt d'étranger, ni son progrès borné irrémédiablement par aucune frontière de chose en soi. Elle est invention radicale et
tonome, élan de genèse par delà tout fait naturel. Aussi ne
doit-on parler de limite à propos de son devenir qu'au sens
dynamique et idéaliste du terme, au sens qui signifie « carac-
tère interne de convergence » (1). Pas de point final posé au
dehors de la série des approximations comme un centre attirant : la limite ne se laisse concevoir ici que sous la figure d’un
point de condensation immanente, suscité par l'allure même
la progression qu’il symbolise.
Alors nouvel embarras, nouveau problème : comment, en
atique, penser la limite ? Comment prouver la convergence ?
… Le mathématicien n'éprouve aucune peine à dire ce que c’est
1e différence entre deux termes de la série, ce que c’est qu'iné-
révélatrices de l'accumulation indéfiniment croissante qui cons- titue la convergence. Voici la D Pi par exemple. Sans doute chaque moment ou phase de la pensée a pour expression un système ; et il est possible de mesurer assez bien deux choses : d’abord, une diminution d'amplitude, un amortissement des écarts alternatifs, dans l’oscillation historique des systèmes contraires, qui se pénètrent peu à peu et se perfectionnent mutuellement, — puis, la plus grande richesse et cohérence d’une époque de la pensée par rapport à une autre, celle-là
tions ne saurait être donnée par avance tout entière, inscrite dans une loi de formation ; l'effort même de la pensée en est le
als mesure On y on aller.
Par toutes les voies, nous sommes en définitive ne vant la même conclusion déjà pressentie : nécessité de l'ex rience, de l’action vécue, de l’épreuve par la durée. Un mite n’est pas plus prédéterminable en nous que dans les
devenirs l’un à l’autre ; et, en fin de compte, il n’est possible de définir la vérité que dans et par le mouvement de vérific tion, sans qu y suffise jamais une liste de caractères énonçab d’avance une fois pour toutes. te Sous quels traits se présente alors pratiquement l’œuvre vérification ? Deux ou trois points peuvent être tenus désor pour acquis. L'esprit humain ne dispose d'aucune pier
touche qui lui permette, par comparaison avec quelques brutales données de fait ou quelques simples règles formelles, de distinguer infailliblement et presque mécaniquement les idées vraies des idées fausses. Il faut répéter que l'évidence est le caractère naturel de toute idée non contredite ; et l'évidence entraîne de notre part affirmation de vérité. Le problème est ainsi résolu tant que l'idée reste seule. Mais, dans la réalité concrète, “une idée n'existe jamais à l’état d'isolement. Aussitôt surgie, elle rencontre une foule d’autres idées antérieurement admises ; elle entre de mille façons en rapports avec ces dernières ; une lutte s'engage, une concurrence vitale ; et finalement l’idée vraie est celle qui sort victorieuse de la bataille. Au cours de ce combat, l’idée nouvelle a dû le plus souvent subir des modifications, en même temps qu'elle en a fait subir à ses antagonistes. Cette guerre, d’ailleurs, ne comporte jamais que des trêves provisoires, parce que des idées neuves interviennent sans cesse, obligeant toujours à de nouveaux remaniements d’ensemble ; et c’est pourquoi la vérification suppose forcément épreuve par la durée,
Il est d’une extrême importance que soit parfaitement éclairci ce dernier point, essentiel et capital entre tous dans notre perspective. Toute une conception de la vérité se trouve lä en cause, la conception même vers laquelle nous ont acheminés les réflexions précédentes. Elle sera mise hors de conteste si l’on réussit à bien voir comment la vérité n'existe pour nous qu’à travers un dynamisme de vérification, une sorte de progrès dialectique. Et en effet qu'observe-t-on ? Jamais, nulle part, de données empiriques ni de principes rationnels qui soient dès le prime abord définitifs et intangibles ; jamais non plus de résultats fragmentaires qu'on puisse fixer absolument. Non ;
mais, à chaque niveau comme au début, un état initial de connaissance approchée, que l'on rectifie peu à peu : d'oùun perpétuel remaniement des points de départ. Ainsi procède 2 évidemment la science positive : sans quoi la critique y ferait v partout apparaître des cercles vicieux, dans les rapports entre lois et mesures, entre faits et théories, etc. Nous avons déjà reconnu aussi que telle est en métaphysique la démarche de retour à l'immédiat. D'où il faut conclure que la vérité parfaite n’est donc, à parler en toute rigueur, le propre d'aucun moment ni d'aucun stade : c’est un caractère d'ensemble etde mouvement. Cela posé, deux phases principales dans le travail réel de vérification à chaque instant. On cherche d'abord si telle idée est compatible avec l'ensemble des idées antérieurement admises … ou mieux si l’on peut aboutir à un accord entre elles grâce à une adaptation réciproque : c’est la phase rationaliste, Mais, à supposer même que cette phase critique se close favorablement, cela ne donne pas encore plein droit de conclure. On ne possède là, au fond, qu’un critère d'erreur, valable surtout pour le cas d'échec. La réussite, au contraire, ne vérifie pas à elle. seule : du jugement qui a triomphé dans cette première épreuve, elle ne fait qu'un candidat admissible au titre de jugement vrai. Un deuxième cycle d'examens est nécessaire si l’on veut achever l’œuvre. L'idée est prise alors comme hypothèse de | travail, comme programme d’action, comme source d'effets et de conséquences ; et on la juge à ses fruits, la vérité finale se mesurant au succès atteint.
En définitive, une affirmation est proclamée vraie lorsqu'elle présente et autant qu'elle présente ce double caractère : capacité de résistance à la dissolution critique, fécondité en consé-
quences éclairantes et fructueuses. Voilà ce qu’on pourrait nommer les critères différentiels, ceux qui assurent le cheminement infinitésimal de vérification. Toutefois, quant au mouvement générateur de la courbe entière, on aurait tort de croire à la nécessité d’une marche uniforme, toujours dans le même sens. Des accidents sont possibles, écarts, arrêts ou régressions, pour chaque chercheur à une époque ei, séculairement, au cours de l’histoire ; en tout cas, une incertitude subsiste sur l’avenir lointain. On peut définir, en chaque point successivement oc- 4 cupé, la direction de vérité croissante ; la dégager est l’office de l'analyse réflexive, régie par les deux lois qui viennent d’être formulées. Mais, pour aller plus loin sur la courbe, il faut que l'esprit se dépasse, transcende son état présent, et qu’à cet effet il accomplisse un travail vraiment créateur. Là est la part de l'acte intuitif. Sur l’image de la courbe, il est facile d'en marquer symboliquement la place : au passage d’une tangente à la tangente voisine, c’est-à-dire au changement élémentaire de direction, d’où naît la courbure. Il y a ainsi toujours, dans le travail de vérification, un élément d’aventure que nulle critique instantanée ne saurait d'avance réduire.
; Quoi qu'il en soit, toute œuvre de vérification authentique
SRE