‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 40 sur 65 · EME RE" A · texte numérisé non relu

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est donc, en chacun de ses moments concrets, non seulement contrôle négatif par application de ces réducteurs que sont les opérations d'analyse, mais encore épreuve positive par mise. en essai de fonctionnement. Il en résulte que cette œuvre im- : plique toujours dynamisme de maturation vécue, exercice d'action et de durée, en un mot expérience. Assurément l'expérience est multiforme : bien des genres en doivent être dis- tingués, autant que de disciplines. Dans tous les cas, cependant, c'est à une expérience effective, réellement et pratique-

ment opérée, qu'il faut en venir, D'une telle conclusion, qui résume les résultats jusqu'ici obtenus, nous avons maintenant à tirer les dernières conséquences. Peut-être y trouverons-nous un moyen de trancher le problème ultime encore en suspens : celui de savoir si la limite peut ou non être effectivement atteinte,

De la vérité, nous avons reconnu qu'il y a deux signes

caractéristiques 1° L'idée vraie a consistance durable : elle résiste aux assauts de la critique, à l'épreuve de mise en usage. — De quel genre

de critique il s’agit, chaque science, chaque discipline doit le préciser pour son compte à la lumière de son expérience propre ; et c’est ainsi que la vérité comporte des degrés et des qualifications. Mais, en tout cas, jamais ne suffit une critique procédant par simple discours, qui se borne à disserter sur des concepts et se poursuit dans le silence du cabinet. À cette critique purement intellectuelle, doit se joindre une critique en action, une critique praticienne, par essai de fonctionnement. ;

2° L'idée vraie est féconde et vivifiante : elle se révèle à ses fruits, aux services qu’elle rend, aux progrès qu'elle suscite, à l'influence heureuse qu’elle exerce dans son ordre et, de proche en proche, sur le corps entier du savoir. — C'est là, en somme, une application de la maxime évangélique : a fructibus eorum cognoscelis eos. Toute vérité ressemble, de ce chef, à ce qu'on appelle parfois « vérité morale » : on la reconnaît à ses œuvres, à ses effets. D'où il suit qu'elle ne saurait être

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définie indépendamment de sa durée. Les méthodes qu’enseignent une sainte Thérèse ou un saint Jean de la Croix pour le discernement des esprits, à. peine transposées, se tournent en règles de vérification plus profondes que toutes les règles de logique abstraite ; et tels sont en fait les critères pratiquement décisifs.

Est-il besoin de signaler à nouveau l’analogie étroite avec les critères qui gouvernent les jugements de réalité ? De ceuxci, j'ai fait ailleurs l'étude (1). Nulle part le sensible empirique . ne suffit à la pensée ; mais, au delà, elle doit affirmer plus que du rationnel abstrait, plus que du nécessaire : des valeurs, enfin sa valeur. Toujours, avant de conclure au vrai, il lui faut admettre que, dans tel cas particulier, elle a obéi en effet à son essentielle exigence ; puis, remontant au principe, que cette exigence vaut absolument. Une double affirmation de ce genre est seule capable de fonder toutes les autres, de les rendre certaines « en esprit et en vérité », Or, aucun axiome - prétendu ne parviendra jamais à constituer un tel commencement : car il ne peut être qu'hypothétique, présupposant des conditions, une source de sa propre nécessité, Seule est valablement première cette conscience d'acte vif dont l’analyse du retour à l'immédiat nous a fait apercevoir l’idée, puis reconnaître les privilèges : conscience de laquelle ensuite, au cours de l’ascèse intuitive, une revivification opératoire demeure toujours possible, qui nous assure permanence de communication avec le principe concret d’où émane toute exigence d’affirmation. Et ainsi prend son plein sens une conclu-

(1) Les origines humaines et l’évolution de l'intelligence, p. 63-67 ; Le problème de Dieu, p. 101-104 et 244-240,

sion que j'emprunte presque textuellement à Lagneau : la certitude parfaite habile une région profonde où la pensée n'accède et ne se maintient que par l'action. r Dès lors, et de quelque discipline qu'il s'agisse, la vérité, 1 pour nous, n’a rien de statique ; ce n’est pas une chose, mais une voie et une vie : croissance plus que terme, caractère de certains progrès plus encore que de certains résultats. Pensez aux définitions dynamiques de la biologie, qui expriment beaucoup moins la présence immobile de tels ou tels traits qu'une tendance à les accentuer au cours du procès évolutif,

Certitude et vérité se définissent également ainsi, par la continuité d’une évidence ou d’un succès, bref par une loi de leur . mouvement. Toute proposition, aussitôt qu'on l'isole, quon

l’arrache au courant de la pensée, tout système, du moment qu'on le boucle et que, l'ayant clos, on l’érige en absolu fixé, par là même deviennent erreurs, au moins en quelque mesure. Une affirmation ne se vérifie tout à fait qu’à titre de palier dialectique. Le meilleur de chaque théorie est de susciter et de préparer ce qui la dépassera un jour et où d’ailleurs elle subsistera comme le passé de la vie dans son présent. La vraie valeur d’un résultat quelconque est une valeur de transition ; elle vient de l'avenir qu'il recèle et commence, de l’impulsion qui le traverse et prend corps en lui pour un temps. Du reste, il n'est pas question de changement capricieux, désordonné, incohérent, anarchique, qui procéderait par sauts brusques et bouleversements révolutionnaires, qui renouvelle rait perpétuellement et au hasard mutations et ruptures. La vérité, comme la vie, est suite évolutive, continuité traditionnelle, travail de maturation tantôt lente et tantôt rapide, mais ininterrompue et qui se grossit incessamment d'elle-même.

On n’a jamais à choisir entre deux modes séparés de cristalli- sation définie qui seraient totalement distincts l’un de l’autre. La réalité, c’est au contraire un passage à travers une série de 50 qui se prolongent et se différencient par degrés, avec seulement çà et là des crises d'accélération ou des accalmies ; c'est un jeu rythmé d’approximations convergentes, où chaque terme contient la résonance de ceux qui le précè- dent, parce que l'esprit est mémoire. Sans doute, il y a, sui- vant les « ordres » divers, différentes vitesses d'évolution. Le

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fois, ne s’immobilisent jamais rigoureusement.

Une conséquence découle de là, inéluctable. C’est que l'homme ici-bas ne peut pas plus se fixer dans la vérité que dans la vertu. Il lui faut toujours faire effort, toujours con- ! | quérir, toujours se renouveler et renaître. Dès qu’il s'arrête, % il décroît, il commence à descendre, et la vérité lui échappe. 4 Son lot, cest une vérification grandissante bien plutôt qu'une ) vérité définitivement faite. Nous sommes in wia : le repos dans la jouissance n’est pas de ce monde. Illusoire serait le rêve d’une certitude acquise pour jamais, inamissible, où on pourrait s'installer et dormir. Pas de vérité humaine, au moins

de vérité majeure, métaphysique par exemple, que sous forme d’un mouvement de vérification qui se prolonge, qui demeure dès lors inséparable d’une activité spirituelle mainte- nue en éveil, en exercice ; et au cours de cette action, loin de

D im, non comme un minéral par addition numérique. .

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pouvoir attendre que l’harmonie vérifiante se fasse d'ellemême avec nos habitudes, nous devons reconnaître qu'un devoir de transformation s'impose à nous.

Si donc nous voulons garder ici l'image classique d'un équilibre, entendons du moins que la vérité est un équilibre dynamique, un de ces équilibres mobiles qui ne’subsistent que par la continuation du mouvement. Ce qu'il y a de stable en elle, c’est avant tout une orientation, un sens de développement, une direction d'histoire. Et cela revient à dire, au fond, que la vérité est esprit.

Toutes les images auxquelles nous avons recouru tour à tour, — limite, courbe et tangentes, équilibre dynamique, — s'accordent à signifier que la vérité, à l'échelle humaine, est un caractère des ensembles plutôt que des pièces qui les composent. La vérité d’une proposition particulière consiste surtout dans le rapport que cette proposition soutient avec le système total de la vie et de la pensée : elle se mesure à la solidarité qui s'établit par l'insertion de l’une en l’autre, elle peut se définir corrélation et ajustement réciproque de la parlie el du tout ou, si l’on préfère, reflet du lout sur la partie et réaction fécondante de la partie sur le tout. De quoi donne exemple et preuve toute la philosophie critique en ses chapitres successifs, qu'elle parle d'analyse rationnelle, de science expérimentale ou d’intuition immédiate.

Par ailleurs, cette notion de la vérité reste en liaison étroite avec certaines vues métaphysiques sur la substantialité du changement (1). Elle est homogène à la conception dyna-

(1) J'y ai consacré le premier chapitre de mon volume sur L’exigence idéaliste et le fait de l'évolution (Boivin, 1927).

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mique du réel qui en dérive ; et de là vient qu'elle échappe aux objections que le sens commun serait tenté de lui faire. Si l’on se représentait la vérité comme fixe en concevant la réalité comme changeante et mobile ou si l'on se représentait la vérité comme fluente en face d’une réalité foncièrement immuable, on aboutirait fatalement au scepticisme ; il faudrait conclure à un divorce irréparable entre réel et vrai. Mais une double transposition des idées du sens commun permet, par sa dualité même, d'éviter cette conséquence et de maintenir, dans la juste mesure, l'élément de réalisme et de constance qui semble inhérent à la notion du vrai. Vérité et réalité s’accordent, quand on les conçoit toutes deux comme des devenirs, qui peuvent être réglés l’un sur l’autre : vérité, c’est alors continuité d’une tangence mobile entre la représentation et son objet.

En définitive, et corollairement, la certitude véritable est vie, effort, évolution, progrès. C’est un acte qui implique développement et durée, non un état de possession immobile ; où du moins, si on l'appelle état, ce doit être au sens intuitif déjà précisé plus baut. Elle est pratique : c'est une expérience qui se prolonge avec fécondité, une épreuve qui réussit, qui triomphe des obstacles. Elle à un caractère intensif : c'est un mouvement de synthèse grandissante, un accroissement vital en profondeur, en cohérence, en complexité. Ne l’imaginons pas comme l'inertie d'un repos final, mais plutôt (je le répète) comme une stabilité dynamique. Il n'y a de permanent en elle qu'une direction ; et l’analogie est profonde avec la vertu, la sagesse, la sainteté. Elle aussi, loin de pouvoir se fixer jamais, n'existe réellement que dans l'effort même qu'on fait pour la conquérir, puis la dépasser, La genèse, la génération

intérieure en peut être comparée à une ascension morale | comparaison à double effet réciproque, dont les deux termes s’éclairent l’un l’autre. Ici et là, nécessité des œuvres effectives pour le discernement des valeurs, de la réitération incessante pour la confirmation des résultats : voilà ce qu'il faut

surtout retenir.

De là résulte enfin qu'une Cri particulière, une certitude portant sur un point de détail, sur une pièce Re

et entière da ’à propos des ensembles, plénitude mesurée à Pr. 52 des ensembles eux-mêmes. Science et philosophie, dans leurs

de vérité, non la vérité absolue, qu'elles ne saisissent que pro phétiquement, comme une direction d'effort, une orientation de progrès, ou mieux comme une promesse intuitive, anima trice d'un discours peu à peu amélioré. Prise en soi, chaque vérité de détail, chaque certitude particulière est un moment, une époque, un stade plus ou moins durable. Tôt ou tard elles se transforment et changent. Mais sans dommage : car elles composent une suite, une histoire ascendante, qui ressemble à celle des formes vivantes. Il y a progrès et continuité d’un terme à l’autre ; et l'absolu proprement dit apparaît dynamiquement dans la convergence dialectique de la série. Le Faut-il en conclure qu’une possession de la vérité demeure interdite à l'esprit humain ? Tout revient à s'entendre sur le sens du mot « possession ». Certes, on ne possède jamais la vérité à la façon d’une chose qui tiendrait, captée et réduite à notre service, dans un groupe de formules solidifiées. Mais

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c'est la tenir et la posséder comme elle peut l'être, c’est-à-dire spirituellement, que de sayoir ‘en chaque circonstance et à chaque moment quelle attitude il convient de prendre, quelle démarche d'accomplir, pour en conserver la direction de croissance et pour avancer à partir du stade atteint dans une voie de vérification progressive. Qu'est-ce donc alors, finalement, que posséder la vérité ? C’est vivre d'elle, et qu’elle vive en nous ; c'est travailler à la mettre en acte et nous offrir à ses suggestions ; c'est conformer notre conduite à celles de ses exigences qui sont clairement aperçues et c’est aussi donner tout notre effort pour tendre à en dégager les exigences implicites. Cela nous impose une marche prudente et souple, docile aux faits, attentive à la diversité des cas, prête aux changements éventuels que peuvent réclamer les conjonctures jusque dans nos habitudes les plus fermes et nos principes les plus généraux : et une telle marche s'appelle expérience. D'autre part, cela nous oblige à une continuelle mise en pratique, à une sincérité généreuse, agissante, qui ne se satisfait pas uniquement de discours, d'analyses conceptuelles, mais qui ne s'arrête qu'après essai effectif : et c’est pourquoi, en un sens tout spirituel d’ailleurs, il faut conclure au critère suprème de l’action, de la vie.

Dans de pareilles conditions, que faut-il entendre en fin de compte par vérité absolument certaine de tel ou tel jugement . particulier ? Dire que ce jugement est vrai, c'est toujours affirmer qu'il résout un problème ; et là surgit une difficulté : car l'idée même de solution n’est pas une idée simple et univoque. Souvent on se fait sur ce point des illusions graves. L'analyse critique de la science la plus positive, de la mathématique notamment, nous avertit cependant que les choses, en

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réalité, sont plus complexes et plus variées qu'on ne le croit. 4 J'ai RU eu l'occasion de faire, d'après Poincaré, une remarque à cet égard : iln’y a pas tant des problèmes résolus en contraste avec des problèmes non résolus que des problèmes plus ou moins résolus et résolus selon un mode ou un autre (1). La correspondance d'une solution et d'un énoncé n'est pas du tout un fait simple. Réussite et projet sont toujours ) mêlés dans une implication inextricable ; ils agissent et réagissent incessamment l'un sur l'autre, ils s'accompagnent et se pénètrent sans qu'on puisse jamais rigoureusement les sépa- | rer. Bref, il n'y a pas, comme deux termes distincts et suc- ‘0 cessifs, d'abord un problème dont l'énoncé resterait ensuite immuable, puis une solution de ce problème suivant un type nettement prévu. Tout commencement de réussite modifie le projet initial dont la modification à son tour entraine un … accroissement de succès ; et c'est à chaque instant du travail qu’on pose un problème plastique toujours en devenir sous l'influence d'une solution naissante, Mais, une fois la recherche finie, pour simplifier le langage, on feint de s'être pro- … posé un but qui aurait été intégralement constitué et défini … avant le moindre essai d’exécution. Ainsi se donne-t-on,non sans artifice, l'impression d’une vérité statique. Cet artifice est loin de traduire exactement la vie réelle de la pensée ; en tout cas, force est bien de le reconnaître caduc lorsqu'il s'agit de la vérité en général, suivie dans la totalité de son mouvement d'ensemble. Quelle attitude faut-il donc prendre alors … pour donner un sens précis à cette question : tel jugement

(1) Un exemple est classique: celui du sens que comporte le mot « résoudre » au sujet d’une équation algébrique. De même pour les équations 4 différentielles, Et ce fait est général. ‘1

l'enquête : ce serait nous vouer fatalement à l'erreur. Mais pouvons-nous, d'autre part, nous borner à suspendre notre jugement, alors que l'exercice de notre initiative est un facteur

même ? Cette abstention statique serait encore principe d'erreur. DS Ce qu’il faut, c’est tout autre chose : imiter la conduite que tient l'homme d'action aux prises avec des événements qu'il suit et dirige à la fois, où il est ensemble observateur et acteur. M Et, durant cet effort d'incessante réadaptation réciproque, un x jugement vrai, c'est un jugement réglé sur le cours mobile du réel et tendant à l’infléchir sans violence ni paresse vers un but lui-même défini peu à peu, mais non moins ferme dans ses grandes lignes que flexible dans le détail, un jugement qui marque à son tour la direction instantanée du travail suscep- tible de rendre plus intime le contact voulu entre matière et forme, un jugement où se résume le passé dans la synthèse d'une perception, où déjà se prépare et s'annonce la phase 4 ultérieure imminente avec ce qu ‘elle réclame de notre ini- 3 tiative.

On voit qu’en dépit des coupures auxquelles a dû consentir un exposé qui ne pouvait être clair qu'en se faisant analytique, invention et vérification se rapprochent finalement jus- qu’à se compénétrer. De cela, mille exemples s'offriraient aux b. regards, non seulement parmi les sciences, mais encore dans … le domaine de l'art, où le travail du goût qui corrige est

essentiel de la situation, je dirais presque de la réalité elle-

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