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ont été dues parfois de très authentiques découvertes ; on sait aussi sous quelle forme étrange, par quels singuliers détours, à travers quelles divagations, avec quel manque de rigueur, de précision, de clarté, de mesure, sont généralement présentées tout d’abord les idées nouvelles. Ce fait a été bien vu par le savant (1) qui disait un jour : « Je ne voudrais pas raconter la suite de mes pensées dans une recherche, car je passerais pour un imbécile ou un fou. » Si l’on traduisait point par point en notions explicites les phases d’une découverte, on aboutirait souvent à une sorte de cacophonie logique. L'invention se fait d'ordinaire et presque inévitablement au sein de l'absurdité dialectique, au sein de l’irrationnel et du contradictoire. Naissante, elle ressemble à ces figures esquissées en quelques traits provisoires, silhouettes schématiques dont le mouvement est juste, bien que tous les détails soient faux. C'est que le discours est subordonné à l’action créatrice et doit faire son éducation au contact de celle-ci.
À un autre point de vue, la contradiction est motrice, donc précieuse et nécessaire, Si par impossible elle venait à disparaître totalement, la science — jusque-là en marche progressive — s'arrêterait comme un système définitivement clos. Et la présence de la contradiction entre les parties du savoir indique souvent aussi que l’on n’a voulu négliger aucune donnée ni aucune voie. Par un effet de notre finitude, il arrive que trop de cohérence rigide soit en général dans nos discours marque d'artifice. En ce sens Renan a pu prétendre cum grano salis que la contradiction est signe de vérité. « Sans doute, c’est faire à une personne un reproche grave
(1) Farapay, si je ne me trompe.
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que de lui dire qu’elle manque de logique, et l’on admire d'ordinaire les hommes capables d'organiser une grande masse dé matériaux suivant le type des principes d'identité et de contradiction. Mais, parfois aussi, on blâme ceux qu'on dit entêtés de logique et de systématisation ; tout système, diton, est factice ; chercher la nuance, au risque même d’effleurer la contradiction, tel est le moyen de saisir la réalité (x). » Surtout doit-on se résigner à ce risque tant que se déroule et dure l’enquête. Ainsi, pour un double office, la contradiction est nécessaire au mouvement de la connaissance. Le pur « intellectuel » au sens étroit du mot, par son amour exclusif de l’ordre et de la clarté, par son intransigeance de logique et de stricte raison, apparaît donc au bout du compte comme un négateur du progrès. La vérité ressemble au royaume des cieux : violent rapiunt illud.
Il est remarquable que les inventeurs en métaphysique soient ordinairement traités d’abord comme des fous, au moins des rêveurs de chimères ; les inventeurs en matière sociale ou morale, comme des révolutionnaires, des révoltés, des anarchistes ; les inventeurs en art, comme des incohérents. Les savants eux-mêmes, s'ils apportent une idée tout à fait neuve, commencent par n'être pas compris : on accuse leurs doctrines de choquer le bon sens, on les juge inintelligibles et ruineuses. La cause de ce phénomène si commun est toujours une fausse attitude intellectualiste instinctivement adoptée. On s'imagine que l'esprit humain possède d'ores et déjà tous les principes de lumière dont il est capable, que cela seul à
(1) E. Bourroux, De l’idée de loi naturelle dans la science et la philosophie contemporaines, leçon II.
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jamais sera clair qui ressemblera trait pour trait à ce que nous estimons tel aujourd’hui. On ne s’avise pas d’un fait pourtant bien visible, à savoir que l’intelligibilité est étroitement liée à l'habitude plus ou moins grande que l’on a des choses. On ne songe pas qu'il est possible d'acquérir des évidences nouvelles, de se transformer jusqu'à finir par voir clair là où on ne trouvait que ténèbre au début. Tel est bien le fond de l’intellectualisme notionnel et idéologique : prétention de définir l’esprit, la pensée, la raison, indépendamment du devenir, de l’évolution, de la durée, de l'expérience, dans une sorte d’absolu éternel et immuable, L'inventeur doit prendre une altitude exactement inverse.
Toutefois il convient d'insister un peu là-dessus. Un mot a dû choquer : j'ai cité le contradictoire comme le milieu naturel de l'invention. Comment justifier cela ? Car il semble que la cohérence logique soit une absolue nécessité pour nous, en fait aussi bien qu'en droit. L'explication est du reste aisée. Elle tient en ceci qu'on peut penser dynamiquement des choses qui, une fois séaliquement conçues, deviennent contradictoires. Toute réalité, en effet, n’est pas compatible avec les conditions du concept. L'expérience la plus commune montre, à n'en pas douter, l'exactitude rigoureuse d’un tel fait. Dans nos imaginations, dans nos percepts, dans nos sentiments, dans nos idées, dans nos vouloirs, bref dans toutes les voies de la conscience naissante, saisie à la source vive, on retrouve le même caractère. D'une mobilité dynamique impalpable, d’une fuyante continuité de nuances doucement fondues, seules phases pleinement réelles où d'ailleurs l'absence de nombre fixé rend impossible une contradiction en forme, nous voulons passer aux cristallisations symboliques du langage : alors,