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ples, assez divers, furent déjà cités ici même avec quelque détail. Qu'il me soit permis d'en donner un de plus, d'un genre différent, choisi pour sa perfection et pour sa brièveté nette et forte. Je l’emprunte à l’histoire littéraire, une de ces « pauvres petites sciences conjecturales » dont parle Renan, où il apparaîtra ainsi que peut être atteinte également la rigueur démonstrative, par des moyens semblables au fond à ceux qui triomphent ailleurs. Si, en effet, on médite la solution que donne M. Bédier au problème des chansons de geste, la méthode qu’il suit pour le débrouiller, un schéma excellent et complet se dessine, conforme de point en point à nos vues, des phases principales que traverse l’œuvre double et une de l'invention et de la vérification (1) : 1° phase préparatoire, où le chercheur se familiarise avec son objet, réunit les éléments de l'enquête, s’imprègne des données acquises, dégage peu à peu l'essentiel de l'accessoire et enfin détermine le centre décisif sur lequel devra porter son effort (en l'espèce, un mélange d'histoire et de légende à tirer au clair) ; — 2° phase de retour à l'immédiat, qui consiste ici en longue rumination des textes considérés en eux-mêmes et pour eux-mêmes, par delà toute critique des systèmes interprétatifs antérieurs, mais à travers elle, jusqu'à discernement et définition intrinsèque du fait où, suivis docilement, ces textes mènent, où ils suggèrent que réside le mot de l'énigme (dans notre cas, le rapport des poèmes et de quelques traditions locales groupées autour de sanctuaires connus d’ailleurs) ; — 3° phase de trouvaille intui-
(x) Sans parler des mémoires ou des gros volumes techniques où M. Bédier a mis le détail de ses recherches, on en trouvera un raccourci admi-
rable en quelques pages dans le tome XII de l’Histoire de la Nation française publiée sous la direction de M. Hanotaux.
ns la foule d'abord éparse des matériaux (découverte qui, z M. Bédier, fut celle d’une coïncidence entre les tracés
dence atteinte ne saurait t: garantir lune que des faits ouveaux ou de nouvelles idées n’obligeront pas un jour: à une révision,
Cette remarque finale vaut universellement. Où peut dès lors se trouver, autant qu'elle 1 nous est accessible, une absolue
d’une constatation laide c'est trop clair, puisqu “a n'existe nulle part de fait brut. Non pas davantage, malgré une vieille illusion, au bout d’un raisonnement de logique abs-
question que de vérités relatives les unes aux autres, que de
bien que nous nous contentions presque partout. Qu'en est-il
vaises chances, d'autant mieux qu'elle est plus pure ; et,
spirituelle, si indissolublement impliquée en eux, qu’elle se re-
mais plutôt comme un accroissement de vérité, comme un pas.
pure analyse mathématique. D'une façon générale, aussitôt qu’on entre dans les voies du morcelage, il ne saurait plus être
certitudes conditionnelles. Et c’est bien ce que l'on observe en effet : variations du sens commun, évolution des évidences, dialectique progressive des théories et des systèmes. Le passage d’une conclusion à une autre n’apparaît plus guère aujour- … d’hui comme le remplacement d'une erreur par une vérité,
en avant dans les chemins de la vérité. Voilà ce dont il faut
cependant là où sont posées les questions suprêmes de limite et de totalité, en métaphysique ? Au moins là, ne peut-il arriver qu'une affirmation, même particulière, se fixe tout à fait et se vérifie donc en un sens qui ait quelque chose de statique? Nous sommes alors sur le terrain par excellence de la pensée intuitive. Elle seule, en dépit d’un préjugé trop répandu, est capable de vérité parfaite : car, à l'inverse, — dès qu'il y a discours, morcelage, analyse, donc points de vue choisis et. symboles utilisés, — sans aucun doute il y a aussi une part inévitable de contingence, d'où un germe de caducité possible et même probable. Mais l'intuition échappe à ces mau-
entre ses modes ou degrés, il existe un cas exceptionnellement propice, un véritable cas limite. Supposez en effet qu’une affirmation soit tellement inhérente à nos actes de pensée, de vie
trouve partout inévitable, et jusqu’au fond de ceux que nous voudrions tourner contre elle, comme la condition de leur être, comme le souffle créateur qui les anime et l'atmosphère où ils
once de cette affirmation une expérience qui la confirme : c'est alors que nous aurons atteint, dans une indestructibilité ou invariance universelle et absolue, dans une perpétuité de présence inépuisablement féconde, le plus haut sommet de vérifcation certaine. D'un pareil cas, l'exemple typique est offert par le Gogito cartésien, où s'affirme l’exigence idéaliste. Voilà le ponpipe et le modèle de toute vérité métaphysique. Lors-
pu redescendons aux étages inférieurs du savoir, que trouvons-nous de proche en proche, à partir du type de perfection réalisé par le Cogito ? Une hiérarchie d’affirmations, une série : ra ordonnée par rapport à ce Po souverain — où chaque terme ce
| qui précède, la fixité toutefois n'étant a que relative et . marquant une moindre vitesse dans le rythme d'évolution. Le critère qui assigne à chaque affirmation une place le long .de la suite ascendante, c’est le degré de sa participation à la ‘nature intuitive de l'acte premier. On reconnaît le critère de l'immédiat déjà étudié. Celui-ci, d’ailleurs, a souvent pour subs- titut pratique le critère du total, c'est-à-dire un.critère tiré de la mesure où l'affirmation en cause est incorporée à la masse entière du savoir et se montre solidaire de l’ensemble : ce qui peut le moins changer, en effet, n'est-ce pas ce dont le changement obligerait à une refonte essentielle de tout le discours humain ? Ainsi nos vues sur la nature dynamique de la véri- | fication n’excluent nullement la possibilité de concevoir Un une certaine fixation des vérités particulières, Cette fixation 5 . peut même acquérir, dans tels ou tels cas, une force de stabilité
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très grande. Mais il ne s’agit toujours que d’asymptotisme.
Nous voici,en terminant, autorisés à reprendre avec plus de fermeté que jamais nos conclusions antérieures. La vraie certitude est progrès, non chose ; elle demeure essentiellement ouverte : certification dynamique plutôt que certificat définitif. Sa genèse ressemble au travail de la vie : il faut la concevoir comme la vie même de la pensée en tant qu’elle se développe et s'accroît, ou mieux comme la confiance de cette vie en ses forces d'expansion et de durée. Quant à la vérité elle-même, on la possède pour autant qu’on la vit, qu'on travaille sans relâche à la réaliser davantage, qu'on l’invente et la réinvente inlassablement, chaque fois plus large et plus riche. Être certain d’une vérité, c'est donc suivre sans arrêt ni déviation le mouvement de pensée qui la constitue et porte toujours plus loin de résultat en résultat. Le doute naît d'une réflexion trop tôt arrêtée sur un résultat partiel, tenu pour si bien acquis qu'on peut le clore et cesser le travail. Mais l’action qui reste action ne saurait douter d'elle-même. Nous l’avions déjà noté en traitant de l'immédiat : l'erreur n’entache l’action que dans la mesure où l’action se. limite et se symbolise. Qu’elle marche toujours, et dans une voie montante : voilà ce qui la vérifie. D'ailleurs on reconnaît que la voie monte, non point par comparaison à je ne sais quel idéal transcendant, mais à de certains caractères intrinsèques des relations entre moments consécutifs. Et, en fin de compte, la vérité suprême d'une idée quelconque, c’est que cette idée, prise comme principe de méthode, soit source de vérification indéfiniment croissante pour les idées ultérieures qu'elle suscite, informe et anime.
Impossible donc, — ce sera notre dernière conclusion, — impossible d'éliminer absolument toutes les chances mauvaises :
ae
re
il y a toujours un risque à vivre et la vérification n'y saurait échapper. Quant au devenir de la raison vérifiante, on peut constater un succès ininterrompu dans le passé, en tirer motif. de confiance pour l'avenir, enfin relever les indices de mieux en mieux visibles d'une convergence annonciatrice de limite ; mais celle-ci ne se laisse pas atteindre ni même définir avec une exacte certitude. Pour obtenir davantage, il faudrait quitter le problème d'ordre purement humain relatif à la simple discipline de vérification, aborder celui qui concerne l'existence métaphysique de la vérité en soi. Ce dernier problème n'est autre que le problème de Dieu sous l’une de ses faces, car c'est le problème d’une garantie absolue de nos valeurs, d'une destinée triomphale promise à l'esprit. De tous les horizons, la philosophie profonde y ramène : voilà le fait manifesté une fois de plus, Mais ce n'est pas ici le lieu d’en poursuivre l’examen. Contentons-nous de reconnaître que la certitude achevée implique un élément de foi et revenons à la théorie de la certitude militante en notant les qualifications qui la caractérisent parmi les doctrines classiques.
[l est bien établi par toutes les remarques précédentes que
le mouvement de la pensée ne se termine jamais à un fait
brut ou à un pur concept comme à un point d'arrêt au delà duquel rien ne resterait à découvrir ; et, de ce chef, on peut déjà prétendre que sont dépassés Empirisme et Rationalisme définis selon le vieux style. D'ailleurs l’observation de leurs départs conduit au même jugement, Au principe de tout
chibirisme, la critique discerne, latent peut-être, mais is effectif
et irréductible, un acte de la raison; puis, au principe de
l'attitude rationaliste à son tour, quand on l’adopte, il y a
autre chose qu’une évidence de nécessité : il y a un choix,
éd: qui est de nature intuitive. La philosophie entière, doit-on dire . enfin, c’est la pensée prenant conscience de sa capacité infinie d'invention et du caractère essentiellement second de sa fonction réfléchissante.
La pensée réfléchie, en effet, consiste en un retour qui sup- ; pose un aller. L'acte d’intuition représente justement celui-ci : démarche de vie spirituelle inverse et complémentaire de la réflexion analytique et rétrospective. Il commence par un saut plus ou moins brusque de l'esprit hors des zones de clarté
- acquise où règnent les habitudes solidifiées en mécanismes ;
il se consomme par cette perception simple et directe que
nous avons appelée immédiate et qui est purement opératoire, donc active et activante ; il s'achève par une détente en nouveau discours où l'inspiration initiale se juge à ses œuvres.
‘Ce sont toujours, on le voit, des termes empruntés au ange 0
de l'action qui traduisent les étapes successives du travail.
En concluant ainsi, je ne veux pas prétendre qu'il s'agisse
jamais de connaître sans l'intelligence, autrement ou mieux
qu'elle, non plus que d'en limiter ou subordonner l'exercice.
La seule question porte sur la manière d'apprécier la situation.
où elle se trouve réellement et les moyens dont elle dispose
pour se conduire, pour mener à bien sa tâche. Assurément
il faut toujours que la clarté intelligible se fasse, que l’exi-
| gence critique finisse par être satisfaite ; et le jugement en der-
nier ressort appartient toujours à l'intelligence. Mais cette raie.
son appelée à devenir souveraine, elle n’est pas toute faite en.
nous d'avance ; elle doit se faire graduellement, de plus en plus large et souple ; et elle ne devient décidément compé-
formée, — par l'effet même de l’action qu’elle vit, de l'expérience qu’elle pratique.
Le chercheur a donc le devoir d'accepter une sorte de , méthode oscillante qui le promène sans trêve à travers les plans de pensée avec retour périodique au plus profond d’entre eux, celui de l’activité immédiate : coup de sonde intuitif dans le concret, puis réflexion et mise en discours aboutissant à un projet de théorie, enfin épreuve expérimentale de cette idée par passage à un essai de fonctionnement opératoire. emprunte volontiers au monde moral une similitude quime mble éclairante. Réforme et progrès supposent d’abord éveil u vouloir premier : c’est l'homologue de l'intuition inaugurale ; ensuite, examen de conscience : et voilà, incontestée, la part de la critique. Mais celle-ci demeure insuffisante : l’exa- . men de conscience doit s'achever en œuvres effectives, se con- trôler par elles. Tout de même, l'effort de dialectique discursive n’aboutit à vérification parfaite que s’il est complété, FE vivifié, au besoin corrigé, par l'effort de réalisation expérimen- ‘tale. Plaçons-nous à un moment quelconque de la vie spiri- tuelle. Par l'examen de conscience, nous pouvons percevoir la somme de vérité alors acquise, puis organiser en conséquence Ja conduite à tenir dans la recherche ultérieure. Mais, pour devenir capable de percevoir plus de vérité, il est nécessaire
lement, dans l’ordre de la connaissance pure, une action créa- trice devient, à un moment, nécessaire : une action qui, d'’ail-
leurs, est pensée encore, mais pensée intuitive, pensée immédiate.
Finalement, il faut bien admettre que le critère suprême des transformations rationnelles, ce qui les juge elles-mêmes en dernier ressort, c'est leur succès. Qu’elles soient progrès vers le mieux, non simple changement, voilà ce qui les justifie; et on le reconnaît à leurs fruits de lumière, à l’augmentation de pouvoir intelligent qu’elles procurent. [Impossible de trouver autre chose, quand il s’agit des attitudes et normes premières. La vérification, en ce cas, est une crise de croissance, une métamorphose ou mutation de la pensée, qui la hausse d’un niveau de vie à un niveau supérieur. La pensée a satisfaction, lorsqu'elle sort de l'épreuve plus forte, plus riche, plus puissante et lumineuse. Et cela, elle ne peut le voir en toute certitude et clarté qu'après coup, d’après l'événement : ce qui est la marque même de l’expérience interprétée comme une action. Je n’entends dire au fond rien d’autre, quand je me prononce contre ce qu'on appelle Zntellectualisme.
Si l’on juge que pareille situation ne suffit pas toujours à la sécurité de l'homme, ne remplit pas tous ses besoins légitimes, je répondrai, — en le reconnaissant jusqu’à un certain point, — que la nature humaine, laissée à ses propres ressources, n’est pas capable de plus. Et si quelques-uns estiment qu'il lui faut donc un appui surhumain, je ne les contredirai pas : mais nous ne serons plus alors en philosophie pure.
Restons-y pour une remarque finale sur un trait distinctif de notre théorie relative à la vérification. Faut-il y voir une forme de pragmatisme ? On l’a prétendu ; mais la qualification n’est pas Juste. Du moins ne s’agirait-il que d’un pragmatisme bien particulier, Ce pragmatisme-là ne substitue en aucune