‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 43 sur 65 · ARS · texte numérisé non relu

ARS

Je sais bien qu’une illusion demeure possible. Sitôt que l'on a posé par la distinction de l'implicite et de l'effectif dans la connaissance la dualité mystérieuse de l’apparent et du réel, sitôt que l’on a conçu le donné comme gros d’un inépuisable inconnu, on se trouve dès lors incité à chercher sans fin ni trêve derrière chaque réalité saisie quelque réalité d’ordre supérieur plus pleine et plus riche encore. Tout point de vue, en se définissant, laisse hors de son champ de vision certains aspects de la nature qui deviennent aussitôt, relativement à lui, le vrai fond et le dernier support des phénomènes ; tout point de vue en appelle donc et réclame un autre, ultérieur et complémentaire. On dirait ainsi que le réel fuit devant la pensée, d'une fuite incessante. Va-t-on se voir contraint de marcher toujours à la poursuite d'un terme insaisissable qui recule à mesure que l’on avance ?

Non, la philosophie n'est pas condamnée sans rémission à défaillir devant un invincible problème qui renaîtrait éternellement de ses solutions mêmes. La solution définitive, nous en possédons les arrhes ou plutôt le germe depuis l’origine de la connaissance, avec la perception pure de l'immédiat ; et il n’est question que de l’approfondir, de la dilater, par une conversion aussi complète que possible de la pensée en action vivante et concrète. Pour cela, nous chercherons d’abord la spécificité caractéristique, visible de chaque point de vue :ce sera du réel déjà, sans être encore le réel. Les diverses méthodes effectuent comme des lavages successifs, des distillations fractionnées ; chacune extrait quelque chose, si nulle ne fournit tout ; et ce qu’elle donne d’authentiquement réel, c’est la part d'opératoire qu’elle parvient à saisir au vif dans la représentation correspondante, Le philosophe procédera donc par

le aux 2 directs, aux regards qui voudraient sauter nd conscience dans le sentiment même de son dynamisme.

ainsi, dans l'unité d’un seul acte d’intuition, c’est-à-dire dans rythme indivisible d'un mouvement de connaissance conntrée en acte opératoire, l’ensemble intégral des points de e réciproquement relatifs. De la thèse qui affirme (au premier sens) la relativité de touteconnaissance, ilfautadmeltre en n de compte qu'elle est vraie statiquement, à propos de toute conclusion tournée en point d'arrêt. Mais un relativisme dyna-

ent, puis résorption graduelle des relativités initiales, voilà

n cela même consiste une telle connaissance.

| Que voulons-nous donc désigner au juste par les mots « réalité absolue » ? Non point un je ne sais quoi qui échaperait à toute possibilité de détermination, non point une chose au delà de l'expérience ». Qu'on se rappelle comment

i est tel ou tel sans restriction ni réserve, de ce qui mérite onditionnellement tel nom ou tel qualificatif. Or, d’une anière générale, est appelé réel ce qui apparaît comme centre iple de vérités indéfiniment multiples, centre capable de résister invariant à toutes les opérations critiques. Mais il y a

qui équivaut à une connaissance absolue ; pour mieux dire,

n bond par dessus les intermédiaires, mais dont la pensée

mique, un progrès de pensée où s'opèrent pas à pas discerne-

concluait notre analyse terminologique : absolu se dit de ce

nee se

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des degrés dans le réel. Plus l'apparition est centrale, plus solide en est l’invariance, plus nombreuses, importantes et variées sont les attitudes et démarches de pensée dont elle fait la convergence, et plus cette apparition est réelle. Enfin la réalité devient absolue, quand elle concerne l’histoire intégrale de la connaissance, quand elle n’enveloppe rien de partiel ou de symbolique, mais s'impose à tous les systèmes et apparaît de tous les points de vue. On reconnaît encore une fois les critères d'immédiat.

Comment atteindre alors une connaissance de la réalité absolue ? Impossible par aucun acte de saisie directe que soit capable d'exprimer une formule close ; impossible, en un mot, par contemplation statique. Mais recueillons de chaque méthode l’aspect de réalité qu’elle montre et suivons sans arrêt le mouvement qui mène du moins réel au plus réel, Voilà que tombent successivement toutes les restrictions ; et la réalité absolue se manifeste par la convergence de ce progrès, convergence elle-même définie dynamiquement comme un certain caractère opératoire que présente la série des approximations.

Sans doute l'intuition parfaite reste humainément irréalisable. Mais notre philosophie lui est asymptote. On ne pourrait parler alors de problème insoluble que si l’on commençait indûment par ériger en dogme je nesais quel idéal de solution statiquement exhaustive, qui est inaccessible en l’espèce ou qui plutôt n’a point de sens, au lieu de se contenter d’une de ces solutions mobiles qui jamais ne s’achèvent, mais se développent toujours en séries d'approximations convergentes, et dont la vérité, — car on voit que les deux questions sont identiques et appellent mêmes formules de réponse, — est un progrès plus qu'une chose, une direction de croissance

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plus qu'un terme final. Peut-on dire cependant que l'on possède ainsi une connaissance absolue de l’absolue réalité ? Sans doute, le savoir acquis, on ne saurait l’enfermer à titre de résultat clos dans aucun groupe fini et fixe de représentations quelconques : symboles ou formes, catégories ou principes, concepts ou images. Mais l'intuition limite est vécue, est pensée dynamiquement comme puissance inépuisable de résultats partiels concourants, comme caractère d’un certain mouve-

. ment de représentations dont chacune, statiquement prise, est

relative. C'esttenir, c'est posséder — humainement, mais vraiment — cette intuition limite que de savoir en toute circonstance et à tout moment ce qu'il faut dire ou faire pour nous mettre et maintenir dans la direction de visée qui la constitue, pour opérer à partir du stade actuel le passage infinitésimal du plus relatif au moins relatif, bref pour prolonger toujours dans le même sens la rectification du jugement.

Connaître absolument le réel, ce n’est rien d’autre, en défimitive, que connaître à la fois et dans leur unité de gerbe jaillissante, —— qui, en s’épanouissant, analyse sa propre tendance constitutive, — tous les modes séparément relatifs suivant lesquels il peut être perçu ou pensé (1). Une connaissance absolue est donc possible, mais seulement sous la forme d'un schéma dynamique traversant des lignes de faïts ou d'idées qui se déroulent à l'infini et dont il exprime la convergence vers une limite. Là-dessus je dois répéter qu'il faut bien entendre ces images de limite et de convergence. En mathématique même, — je l'ai dit et redit, mais on n'y insistera Ja-

(1) Ainsi, à chaque instant, notre savoir positif est borné, partiel, mais

gros d’absolu.

mais trop, — les notions correspondantes se laissent interpréter d’une double manière. Le sens le plus courant, le pit . grossier aussi, le sens réaliste suggère l’idée d’un terme final, posé d’avance, directement définissable en soi, extérieur à une | série d’approximations qui marche vers lui pas à pas : la limite à règle et détermine alors la convergence (1). Mais le sens le plus? ; profond est tout autre. C'est celui que l’on voit en cause, par exemple, dans la définition des nombres irrationnels au moyen d'une loi d’approximation ou d’accumulation. Il présente la limite comme suscitée par le jeu même des approxi- | mations, immanente à la série génératrice, dont la conver-… gence consiste en un certain caractère interne, une qualité de progression, un rythme d’allure, définissable par des comparaisons purement intrinsèques ; et c'est alors la convergence qui fait, qui crée la limite. Ce dernier sens, — qu’on peut . appeler idéaliste, — est le seul essentiel au fond, en tout cas le seul primitif, pour la mathématique moderne. C'est lui quil faut transposer en philosophie. n Si l'on veut symboliser conceptuellement — c’est-à-dire . statiquement — la limite, on prolonge le connu en hypothèse | eton aboutit à ces mythes que sont les systèmes. L’intuition pure, plus spirituelle, nous insère dans un dynamisme où ap-. paraît la vérité absolue comme un caractère interne de conver-. gence appartenant à la suite que forment les systèmes de tout genre. Elle concentre en un acte simple de perception vive la. source opératoire de toutes les relativités morcelantes. Elle nous permet de voir naître celles-ci et, par là, de travailler à :

(1) Comme quand on dit que 2 est la somme de la progression géométrique indéfiniment prolongée dont le premier terme est 1 et la raison 1/2.

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0! Bite pour nous maintenir et nous mouvoir dans la vole Ke une vérification ou réalisation indéfiniment croissante, is il faut sortir des généralités. Prenons, à ceteffet,un ple : : celui de la matière. Je le choisis de préférence, parce "est le plus défavorable sans doute à à se thèse en cause.

mplication infiniment multiple. Que peut donc être une ntuition absolue de la matière ? Si nous parvenons à le bien

. Une part complémentaire, donnant lieu à une critique gue, est évoquée ensuite par la science au cours de l’ac:

Voir le premier volume, chap. 111, passim,

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ann

tion expérimentale. Mais tout cela ne nous livre le réel que par éclairs discontinus, par lueurs évanouissantes. Ces lueurs fugitives et sporadiques, ces éclairs intermittents qui marquent nos moments d'action vive, il faut, disions-nous, les soutenir, puis les raccorder ; il faut tendre d’un point à l’autre un fil de transition théorique le long duquel coure et se propage la lumière intelligible. Autrement dit, dans le spectre sensible ou conceptuel offert à la recherche de l’immédiat, il y a de nombreuses plages obscures, de longs silences, de vastes espaces lacunaires ; et, quelque enrichissement qu’apporte l'expérience méthodique, le même caractère subsiste à toutes les époques du travail, La perception commune ou scientifique, si complète qu'elle se fasse, reste donc toujours un discernement, une sélection, un coup de sonde local et momentané. Dès lors, un doute n’est pas évitable. Jusqu'à quel point pouvons-nous connaître, comme il le faudrait, tous les modes perceptibles ou concevables, tous les morcelages, toutes les qualifications, toutes les mises en perspective que le réel comporte ?

De cette incontestable difficulté, une solution demeure cependant possible (r) : une solution approximative et dynamique, ou plutôt une solution dynamiquement approximative et, d’ailleurs, de plus en plus approchée, qui consiste à chercher l'intuition absolue de la matière dans une telle mobilisation de nos facultés perceptives que nous devenions capables de suivre, selon les circonstances, toutes les voies de perception virtuelle dont le souci commun de l'utilité pratique nous a fait. choisir spontanément une seule, de réaliser tous les modes intelligibles de discernement et de qualification. C’est l’œuvre

(x) Cf. Une philosophie nouvelle, Alcan, 1912, passim.

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des théories et des systèmes dans la science et dans la philosophie : théories et systèmes qu’à cette fin il faut d’ailleurs envisager surtout comme époques d’un mouvement dialectique. Lois de tel ou tel type, flux d'énergie ou mécanismes, qualités ou corps, vibrations ou atomes, sans doute rien de tout cela n’est absolument le réel : mais c’est néanmoins du réel, à un certain degré : et le réel absolu, dans l’ordre de la matière, ce serait l’ensemble intégral de ces moments et de bien d’autres encore que le progrès de la recherche révélera peu à peu. Avoir l'intuition absolue de la matière, ce serait donc, défaisant d’une part ou plutôt mobilisant, revivifiant ce que nos besoins pratiques ont fait et fixé, restaurant d’autre part les virtualités qu'ils ont éteintes, convertir chaque élément du discours (image ou concept) en acte de vie opératoire, suivre la gamme entière des concentrations et dilutions qualifiantes, s’insérer par une sorte de sympathie dans le jeu incessamment mobile des innombrables contractions et résolutions possibles d'ordre intellectuel aussi bien que sensible, jusqu’à ce qu’en fin de compte on arrive à saisir de l'existence matérielle, comme par une vision simultanée, dans le rythme d'un indivisible mouvement de connaissance convergente, selon leurs modes infiniment multiples, les aptitudes latentes à être perçue ou conçue. Ainsi, en l'espèce, le savoir absolu résulterait d’une expérience intégrale, surtout d’une expérience intégralement convertie en action vivante. Ne dit-on pas d’un homme qu’il possède en perfection la connaissance de tel objet parce qu’ « il en a l’expérience », lorsqu'il a rempli ce programme sur le point considéré ? L’effort du philosophe ne tend qu’à généraliser un pareil état. Et si, à propos de la matière, il n’est pas au pouvoir de l'esprit humain d’attein-

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dre dès aujourd’hui le terme avec une plénitude qui lui per-

mette de s’y reposer dans une contemplation désormais triom-

phante, nous voyons du moins et pouvons dire quelle direction de travail le rapproche peu à peu de l'idéal visé, quelle attitude il lui faut prendre et quels jugements prononcer pour se mettre à chaque instant sur le chemin véritable, pour accomplir à partir de chaque station le parcours infinitésimal vers le but.

Précisons encore un peu plus ; et, pour cela, quitte à res-

treindre le champ de nos remarques, résumons les principaux

facteurs de relativité qui affectent notre habituelle notion de la matière. J’en ai fait l'analyse dans un mémoire (1) dont il suffira de rappeler ici les deux conclusions majeures.

Le réel, pris en lui-même, est comparable à un spectre …

continu de nuances insensiblement dégradées. Cela étant, nos

sens constituent des instruments de morcelage, dont chacun

discerne au sein de cette continuité une voie d'action possi-

ble; notre intelligence agit de même, comme instrument | d’abstraction ouvrant des chemins de discours. Au spectre

continu se trouve donc substituée d’abord une échelle chro-

matique à teintes plates, où chaque bande représente une.

moyenne de nuances brouillées et neutralisées l’une par l'au-

tre. Puis une seconde simplification succède à la première.

Plus de couleurs du tout : des raies noires servant de repè-

res ; et on est, avec les concepts, décidément en plein symbo-

lisme. Ainsi notre perception, immédiate en droit, se surcharge

en fait d’arrangements utilitaires combinés en vue de la for-

mule et du geste ; elle s’appauvrit et se schématise. Disons,

(x) Cahiers de la Nouvelle Journée, n° 15, 1929, p. 133-165,

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