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vu
lever ce doute suprême, il faut que nous discutions point par point le fait de la dualité Objet-Sujet.
L'opinion commune, qu'’inspire le souci utilitaire de l’action par gestes ou formules et que favorise la structure trop géométrique de notre langage usuel, admet la distinction du sujet et de l'objet comme a priori, donc primitive et radicale. C’est pour elle un irréductible point de départ, une sorte de fait premier, de condition donnée à la façon d’une chose. Elle la regarde comme absolue, sans degrés ou nuances ; comme statique, saus genèse ni progrès. Elle reconnaît bien qu'il y à devenir dans la connaissance que nous en prenons peu à peu ; mais ce n’est là pour elle qu'une découverte, la distinction elle-même étant à ses yeux toute faite et définitivement constituée avant que nous la remarquions. Ainsi, fidèle toujours à son inspiration réaliste, l'opinion commune réifie la dualité du sujet et de l’objet. Et par surcroît elle se la représente en symboles d'espace. Extériorité entraîne alors inévitablement relativité, puisqu'elle signifie séparation, indépendance fondamentale, antérieure à toute mise en problème, à tout effort d'explication intelligible, imposant dès le principe au sujet l'obstacle d’une coupure à franchir pour rejoindre l’objet. On n'insistera jamais trop sur la fréquence et le rôle néfaste si souvent des métaphores géométriques dans notre langage spontané à propos de la connaissance. Que de faux problèmes suscités | Ajoutons d'ailleurs que ce n’est pas une simple affaire de langage plus ou moins malheureux, mais que ce langage traduit en cela très justement les démarches ordinaires de l'esprit quand il cherche à connaître un objet en se laissant aller à suivre la pente familière de ses habitudes. L'esprit tourne alors autour de l'objet, adopte des points de vue sur lui,
s'installe pour l'étudier en des observatoires périphériques, le vise de loin à travers des concepts, bref s’efforce de l’enserrer dans le réseau d’une sorte de triangulation discursive, et en vient finalement à le croire défini et résolu quand on peut le montrer à l'intersection de plusieurs classes conceptuelles concourantes. Or la thèse qui soutient l’incurable relativité de toute connaissance humaine ne dérive-t-elle pas, au fond, des métaphores qu'on emploie ainsi pour décrire l'acte de connaître ? Toute connaissance obtenue par cette méthode spatialisante est forcément relative au choix des points de vue d’où on l’acquiert, des symboles généraux qu’on utilise pour l’exprimer. Et alors les difficultés s'accumulent devant les tentatives d'intuition immédiate et absolue (1). Le sujet occupe tel point, l’objet tel autre : comment franchir la distance ? Les organes sensoriels remplissent l'intervalle : comment saisir autre chose que ce qui arrive au bout du fil dans l’appareiïl récepteur ? L'esprit lui-même est une lanterne de projection qui promène sur le réel un faisceau de lumière : comment ne le teindrait-il pas de sa couleur propre ? La question est de savoir si les difficultés ne tiennent pas essentiellement aux métaphores spatiales employées, et si ces métaphores sont inévitables, surtout si elles traduisent exactement les faits. D'ailleurs, ce n’est pas le sens commun seulement qui soulève une semblable question. Au principe de bien des théories philosophiques savantes, on retrouve, plus ou moins implicite et sous-entendue, plus ou moins occulte ou avouée, une hypothèse du même
… genre ;et nous en avons déjà rencontré plusieurs exemples. Or
1l est facile de voir l'erreur d’un tel postulat,
(1) Cf. Une philosophie nouvelle, p. 35-49, passim.
PS
D'abord, la forme d'espace ne peut être appliquée ici que "ie par abus : ou plutôt il y a incompatibilité, contradiction entre 3 la thèse que l’on affirme et la forme interprétative sous laquelle
on prétend se la représenter. Si la distinction du sujetet de … l'objet est réellement a priori, donc rigoureusement originelle et primitive, littéralement radicale, c'est-à-dire posée à la racine de tout savoir, antérieure à toute expérience, à toute pensée, à toute perception, à toute vie, ce n’est pas en images spatiales qu’il est permis de la traduire. Car les plus récents tra= … vaux critiques ont mis hors de doute, — et l’occasion se pré- … sentera bientôt à nous d’y revenir, — que la notion d’espace est élaborée peu à peu, qu’elle reçoit de l'expérience même et … au cours de son développement les caractères qui en font un schème d’extériorité nette. Il faut donc tout au moins choisir entre l'affirmation que la dualité du sujet et de l’objet est rigou- + reusement première et l'affirmation que le rapport entre les deux … termes est d’un type spatialisable. h D'autre part, l'adoption de l'hypothèse en cause, de lp thèse qui oppose absolument et statiquement objet et sujet, … entraîne d'insurmontables difficultés. Elle rend incompréhen- + sible toute perception, j'entends toute perception pure et vraie, toute perception immédiate ; elle exclut toute possibilité d'une connaissance qui atteigne l'être même des choses. Car il fau. drait alors partir d’un des deux termes préexistants pour attein- | dre le second ; et, s’ils sont radicalement distincts, on ne par-. vient jamais à comprendre comment ils peuvent se rejoindre à et s'accorder, sauf recours à je ne sais quelle harmonie préétablie, solution paresseuse qui n’a rien d'explicatif. En dernier …
ressort, dans cette perspective, le réalisme de la chose en soise ù
trouve plus ou moins sourdement restauré. Voilà encore une
se présente et apparaisse avec les caractères qu'il le
, — comme absolue, primitive, radicale et statique, te
au contraire est-il évident qu’on la doit tenir ne éla-
En plutôt que “ eo He les del s’ac- en
enten effet à reconnaître que la conscience du moi est
: résultat d'une longue expérience, œuvre de création
ble. Chacun de nous, à la lettre, ne découvre pas seule-
à nos propres yeux ? L'enfant est d’abord noyé dans les ses, comme diffus en elles. M. Bergson a raison de le ): notre représentation commence par être impersonnelle 1dopte que plus tard notre corps pour centre ; elle ne deent qu'ultérieurement notre représentation. Nous émergeons ntement de la réalité universelle et toujours nous y plon-
à laquelle nul ne saurait échapper. Toutefois il s’agit alors de conscience anonyme, non centralisée, à concevoir dynamiquement, potentiellement : matrice des points de conscience réfléchie que sont les monades explicites. Le premier moment de la perception ou de la pensée, même actuelle, nous replace toujours dans l’état initial, antérieure à la séparation du sujet et de l’objet (1). Cette séparation, c'estle travail de la vie, c'est l'expérience de l’action qui l'opèrent, puis l’accentuent graduellement et la fixent. Elle n’est pas effectuée d'avance, mais reste seconde relativement à la perception. De là vient justement la possibilité d’une perception absolument vraie, d’une perception qui remonte au dessus ou creuse au dessous de la dualité Objet-Sujet et qui consiste en ce que nous avons appelé retour à l'immédiat. Par ailleurs, la distinction en cause, — nouvelle preuve de son caractère acquis, — comporte mille degrés. Il est clair qu'elle n’a point la même netteté ni la même signification pour l'enfant et pour l'adulte, pour l’homme du sens commun et pour le philosophe. Il y a des nuances dans l’extériorité ou l’intériorité ; il y a, pour mieux parler, des moments successifs dans le double progrès d’extériorisation ou d'intérionisation ; il y a enfin, du moi aux choses, du dedans au dehors, une transition continue insensiblement dégradée, avec des liens toujours subsistants. C’est cela qui rend possible une communication des consciences en même temps qu'une entrée intuitive au cœur des choses, cela qui fait de chaque monade un raccourci d'univers, cela qui fonde en vérité le cri célèbre de Victor Hugo dans la Préface des Contemplations : « Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis
(1) Rien ne le montre mieux que l’analyse du Cogito cartésien.
Tom
PP PL LI PPS PL PPT LPS PP
RS PTT PP LP PSP SPL
pas toi ! » L'intérieur, pour chacun de nous, c’est d'abord notre corps ; et l'extérieur, l’ensemble des autres corps. Puis le corps, à son tour, devient extérieur, le moi s’approfondissant de plus en plus. A la fin, l'opposition de l'extérieur et de l'intérieur devient ceile de l'individu et de la personne, de Ja sensibilité et de la raison, du discours et de l'intuition, du mécanisme et de la liberté, du caprice superficiel et du vouloir profond, de l’égoïsme et de l'amour ; si bien que le mouvement d'intériorisation s’achève en effort de vie intérieure, de spiritualité, ce qui en révèle au dernier stade le sens authentiquement moral,
Ai-je besoin de redire les phases du travail séparateur ? Voici, en premier lieu, comment l'observation des faits nous amène à concevoir l’état originel de la vie et de la pensée, j'entends l'apparence qu’il nous offre lorsqu'aujourd’hui nous reportons sur lui nos regards. Au principe de la connaissance et de l’action, dès avant les premières lueurs de la conscience réfléchie, existe un acte de perception, où les facteurs qu'on appellera plus tard Sujet et Objet sont encore confondus et méêlés, disons plutôt latents, virtuels, implicites. Si l’on envisage rétrospectivement cet état originel, du point de vue postérieur des distinctions précises, il faut dire que tout d’abord le moi semble en quelque sorte diffus dans l'univers, et le monde lui-même réduit à une indécise nébulosité vaguement, anonymement consciente. Un long travail sera nécessaire pour ” que le sujet se recueille et se dégage, se concentre, se condense, enfin se retire de presque tout l’ensemble des images qui, du même coup, s'éteint, se fige et ainsi se constitue en objet. Au début, rien ne doit être qualifié objectif ou subjectif, extérieur ou intérieur : simple puissance de ces contraires ; le commen-
CS
SPP
ne
cement n’est en somme ni « dedans » ni « dehors », mais action. Ce qui importe ici plus que tout, c’est de renoncer aux classifications discursives qui ne prendront sens qu'ensuite, c'est d'oublier les théories d'analyse qui supposent effectuée déjà une dissociation de tendances originairement indistinctes. Certes il est difficile de décrire ce stade primitif sans courir le risque perpétuel de le fausser par l'essai même de le traduire en idées actuelles, un peu comme il est difficile d'éviter les faux-sens dans l'interprétation de textes très anciens exprimant un état de pensée antérieur à certaines distinctions devenues aujourd'hui si familières que nous ne savons plus guère nous en affranchir. Rappelez-vous par exemple quelle peine extrême nous avons maintenant à rendre par les mots de nos langues modernes trop élaborées telles conceptions philosophiques des vieux loniens, remontant à une époque où la distinction de la matière et de l'esprit n'avait pas encore été faite. La préhistoire donne lieu à un embarras analogue, sinon même accru ; et pareillement la psychologie infantile, avec le problème de ressaisir la mentalité de l'enfant qui regarde une image ou écoute une histoire sans distinguer tout à fait entre apparent et réel, entre fiction et vérité. Eh bien-! Nous éprouvons ici une difficulté du même genre. Mais, si les mots nous trahissent, nous pouvons cependant deviner, évoquer comme une limite l’état de confusion originelle ; et, mutatis mutandis, le premier âge de l'enfance nous en offre une image suffisante.
Cela posé, dès l'aube de conscience, diffuse, implicite, crépusculaire, l'opération perceptive doit être déjà caractérisée par un mot qui en annonce la direction de progrès, le mot discernement. Le discernement dont je parle ici n’est pas