PANNES
encore l’abstraction : ce n’en est que le germe vécu, dont l’animal même est sans doute capable, dans une certaine mesure au moins. Mais, si humble que soit cet acte, il convient cependant d'y voir le commencement de la vie spirituelle, de la liberté (1). Je n'ai pas à faire, pour le moment, la théorie de ce point de départ (2). Il suffira de le prendre comme un fait, d’ailleurs incontestable. Je répète que la réalité primitive est déjà conscience, puisqu'on ne peut la définir qu’en termes d'images, mais conscience virtuelle, qui se perd aussitôt qu’elle s’éveille, qui ne se réfléchit pas. Ne nous attardons point à chercher pourquoi se constituent çà et là des centres de réflexion destinés à devenir peu à peu autant de consciences individuelles de plus en plus claires. Une telle recherche, si intéressante à d’autres égards, n’est pas vraiment nécessaire au dessein que nous poursuivons, puisqu’en tout cas le fait est sûr de cette tendance à la concentration individuelle de la conscience d’abord confuse et anonyme. Quoi qu'il en soit de la cause profonde qui suscite et du mécanisme par lequel s'opère cette concentration de lumière, il est manifeste qu'elle implique un choix entre les images ou les aspects des images, une sélection intéressée faite en vue de l'action pratique sous l'influence des besoins vitaux ; et c’est cela même qui constitue le discernement perceptif. Encore une fois, je me borne à le signaler comme un fait sans prétendre l'expliquer. Pour en éclaircir la notion, quelques analogies vont suffire : 1° avec ce qui se passe à l'aube d’une invention quelconque dans l’ordre intellectuel ou dans l’ordre moral, et qui
(1) Sans méconnaître d’ailleurs l'existence d’un saut dans le passage de l’ordre animal à l’ordre humain.
(2) Voir Les origines humaines et l’évolution de l'intelligence, X et XIII.
est toujours un discernement prophétique de valeur ; 20 avec ce que l’histoire nous montre au début de la philosophie en Grèce, et que j'appellerai le discernement présocratique des grandes directions de la pensée spéculative ; 3° avec ce que nous fait pressentir la science dans la genèse des formes organisées de la vie,et qui mérite le nom de discernement des principales voies d'évolution conquérante, discernement biologique de comportements, dont la différenciation progréssive des tissus, des organes, des appareils sensoriels, constitue l'expression matérialisée. C’est par un discernement de même espèce que commence la perception ; puis le travail de l'esprit accentue cette ébauche ; et ainsi graduellement cristallisent à part le Sujet et l’Objet qui finissent par s'opposer comme deux pôles antithétiques.
La première époque de cette œuvre, — la plus intéressante à notre point de vue, — est le discernement, la séparation de ce groupe d'images que la conscience, à mesure qu'elle s’individualise, adopte pour siège, où elle s’installe, qu’elle détache ainsi du continu environnant, et que chacun de nous appelle son corps. Plusieurs caractères distinctifs de cette image complexe en expliquent le rôle particulier. On peut en eflet la décrire avec M. Bergsou (1) dans les termes suivants 19 image centrale, toujours présente et semblable à elle-même parmi les changements observés sans cesse, douée d’une permanence et d'une stabilité naturellement remarquables dans le tourbillon sensible ; — 2° image régulatrice, dont l'invariance facilement observable fait un centre naturel de coordination et de repère, dont la moindre variation bouleverse tout l’ensem-
(1) Matière el Mémoire, chap. x.
ble des autres images sans proportion apparente entre la cause et l'effet, autour de laquelle comme autour d’un pivot se distribuent ces autres images qui en réfléchissent l’action possible et sordonnent par rapport à elle ; — 3° image privilégiée, connue à la fois du dehors et du dedans par des perceptions et des affections, donnant lieu à l'expérience caractéristique du double toucher,enfin nécessairement intercalée entre le vouloir et le fait comme un centre de plaisir ou de souffrance et un organe d'activité causale, comme un instrument de gestes efficaces toujours à notre disposition. Voilà sans doute ce que l’enfant discerne d’abord par les multiples exercices qu’on lui voit pratiquer au cours d’un apprentissage qui est une véritable expérimentation. Dès ce moment, naît pour lui la double notion de l'extérieur et de l'intérieur, laquelle se réduit au début (et beaucoup ne dépassent guère ce stade) à celle d’une opposition entre le corps propre et le résidu — abandonné peu à peu et qui se dépose au dehors — de la matière dont il fut extrait. Presque en même temps, d’ailleurs, s'établit le système des autres corps, par les procédés de morcelage et d’arrangement que l'on connaît.
Mais l'esprit ne s'arrête pas là. À mesure que son progrès s’accuse par l'exercice même de la vie, qu'il revêt une forme rationnelle, l’unité du moi s’accentue. La réflexion commence ; le discours se fonde et s'étend ; les souvenirs s'accumulent, créant un nouveau centre plus stable que le corps lui-même. La conscience, graduellement éveillée, se retire ainsi en soi ; elle se recueille, se concentre, s’approfondit, s’intériorise toujours davantage; elle en vient presque à reléguer le corps à son tour dans le domaine extérieur, jamais cependant jusqu’à rompre tous liens de continuité, soit avec l'entourage matériel,
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soit avec les autres hommes. À la fin, toutefois, le sens du mouvement se renverse ; nous arrivons à trouver, au plus intime fond de nous-mêmes, non plus des principes d’égoïsme séparant, mais une exigence de communion universelle ; et cette exigence ouvre les voies de la moralité, où se définit notre suprême idéal.
On voit en définitive, sans que j'y insiste plus longtemps, qu'il est impossible de découvrir dans le fait de l’individuation un fondement de valeur absolue au morcelage. Celui-ci ne caractérise qu'une zone moyenne entre deux continus, l’ère transitoire de l’action pratique ; ce n’est qu’une phase de discours intermédiaire. Plus haut reparaît la continuité, mais organique et non plus amorphe : conspiration d'actualité spirituelle et non plus confusion de virtualité matérielle. Nous n’avons pas ici à nous appesantir sur la dernière phase du mouvement d'extériorisation et d’intériorisation corrélatives. Les remarques précédentes suffisent à nous donner les conclusions dont nous avions besoin. Car elles nous montrent la dualité du sujet et de l’objet naissant au sein d’une perception préalable qui est la réalité même, la chose et la représentation confondues à leur commune racine qui est l’image initiale, finalement la coupure entre le moi et lenon-moi pratiquée peu à peu sans préjudice d'une persistance de communication
profonde, et par suite l’extériorité incapable d’être une cause de relativité irréductible (1).
(x) Comment la doctrine qui vient d'être exposée ne constitue pas un monisme, je l'ai dit ailleurs : voir L’exigence idéaliste et le fait de l'évolution, p. 38-39. Ce qui fut expliqué alors du couple Esprit-Matière, on peut le reprendre sans modification ici : pour une métaphysique du changement substantiel, inversion de sens équivaut à différence de nature,