‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 50 sur 65 · NE SR EST · texte numérisé non relu

NE SR EST

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D'où vient alors la subjectivité de notre perception commune, source de celle qui affecte ensuite la perception savante ? Il sera facile de le voir, et que c’est une œuvre d'après coup, susceptible d’être défaite. Revenons pour cela, en terminant, sur les origines de la connaissance.

Nous voici plongés tout d’abord au sein de la continuité primitive, dans l'infinie variété des nuances et le tourbillon incessant des images. À ce moment de départ, chacun de nous fait partie lui-même du flux universel, comme un homme à demi noyé qui s’abandonne emporté par un torrent. Tel du moins apparait-il rétrospectivement à ses propres yeux : car je ne donne qu’une description ici, non point une véritable analyse métaphysique. Mais bientôt notre esprit prend conscience de soi. C’est un éveil progressif, une clarté grandissante, une graduelle concentration, qui le dégagent et le séparent peu à peu des choses où il semblait comme diffus au commencement de son histoire. Il se recueille, se ramasse, apprend son autonomie, s’intériorise en profondeur et, par un acte vécu plutôt que réfléchi, se pose comme un centre auquel tout sera dorénavant rapporté. Il acquiert ainsi la notion de sa vie propre et de son pouvoir. Quel est ce pouvoir? Notons-en ici seulement quelques traits.

L'esprit peut faire attention, c'est-à-dire — en rétrécissant son champ de vision par le contraste des ombres qu'il rassemble ailleurs — concentrer et, du même fait, intensifier la lumière de son regard sur un point qu'il a choisi et qui, dès lors, se détache du fond commun. Il y a là une sorte de faculté d’accommoda-

tion perceptive, de mise au point intellectuelle, permettant d'isoler une image particulière et de la contempler à l’exclusion des autres. L'esprit possède également la faculté d’abstraire : il est un dissolvant du réel. De ce qu'il percevait au commencement comme un ensemble indissocié, 1l sait faire des extraits successifs, et les résidus sont encore pour lui des objets pensables, jusqu’à ce qu'il arrive enfin, ayant éliminé l’une après l'autre toutes les qualités d’un être, à ne plus concevoir cet être qu'à titre de simple présence logique dans son champ d'attention.

C'est par l'exercice de ce double pouvoir que, sous l’influence des suggestions spontanées de l'intérêt pratique, avec l’aide de la mémoire, se constituent les qualités distinctes, se séparent les divers sens, se classent et s’analysent les sensations. Il y a plus. L'esprit, en tant que capable de discours, est un prisme analyseur qui, dans l'unité d’une sensation indécomposable pour la conscience non réfléchie, discerne et dissocie plusieurs éléments ou, pour mieux dire, plusieurs aspects. Encore une fois, nous n’ayons point ici à entrer dans l'étude psychologique de ces faits. Quelles qu’en soient la nature et l'explication, ce sont des faits certains : voilà qui nous suffit. Seule, une remarque importe. Soit une sensation quelconque. En elle-même, elle n'est pas séparée du continu sensible, dont elle ne représente qu’une phase et non un élément. En elle-même aussi, elle est simple et ne se compose pas de pièces distinctes. Pour la mettre à part, pour l’isoler, comme pour y découvrir des aspects multiples, il faut une opération élective de l'esprit. Et c’est dans cette opération que réside le principe de la subjectivité ultérieure.

Quels sont les facteurs essentiels de cette subjectivité? Nous en avons déjà distingué trois, que je rappelle sommairement :

1° Il y a d’abord la sélection morcelante opérée par nos sens, produits eux-mêmes de l’action utilitaire qui ne fait qu'un avec notre vie corporelle et pratique. De loin en loin, franchissant chaque fois de larges intervalles obscurs, un éclair de notre discernement tombe sur le flux réel et y cueille une qualité. Du seul fait d'être isolée ainsi, l’image restée seule vive entre tant de radiations éteintes perd la nuance vraie qu’elle tenait du courant total dont elle était une onde et elle devient relative aux autres images disjointes, soit précédentes, soit simultanées, avec lesquelles notre attention la met plus ou moins artificiellement en rapport. Elle varie avec les antécédents éprouvés, avec les impressions qui l’accompagnent, avec l’usage qui en est fait, avec l'état de notre corps dont elle exprime une réaction, avec les habitudes qu'il a prises.

20 Il y a ensuite la contraction tyihmidee opérée par notre conscience, qui ramène tout ce qu'elle perçoit au degré de tension, à la mesure de sa durée. Une qualité sensible, c’est un accord vibratoire où se condense en un moment synthétique une riche multiplicité de pulsations élémentaires. À la transition continue qu'est en soi le réel, se trouvent ainsi substituées des vues globales et instantanées. Si nous restions habiles à réaliser tous les modes imaginables de dilution réductrice et de concentration spécifiante, de 1à ne résulterait aucune relativité fallacieuse. Mais il n’en est rien, du moins pour le sens commun livré à ses seules ressources : notre sensibilité n'est capable spontanément que de certaines résonances. Et que notre perception soit liée d'une telle manière à des rythmes qu'elle ne sait pas changer, c’est de nouveau ce qui la rend subjective, d'une - subjectivité illusoire, 8° [l y a enfin — et j'y insisterai davantage — la symbolisa-

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