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formant double contraste avec elle, d’une part la physique de l'immense et d'autre part la microphysique ? La première seule concerne un monde accessible directement à nos sens. Pour la constitution des deux autres, devient nécessaire à bien plus haut degré encore l'emploi d'instruments, de techniques et de théories. Par ce détour, il nous est possible de mettre au point chaque fois notre conscience perceptive; mais l’embarras est grand de réunir les vues partielles dans un tableau d'ensemble, S'agit-il de coexistence? Je puis voir le palais du Louvre comme unité architecturale, je puis voir aussi le grain de telle des pierres qui le composent ou une mouche posée sur cette pierre, mais je ne puis pas me placer aux deux points de vue à la fois ; je puis imaginer la structure géographique d’une pro- Yince ou bien un homme parcourant une de ses routes, non me représenter distinctement l’un dans l'autre ; je puis comprendre la biosphère, une espèce vivante, un animal individuel, une des cellules de son corps : par contre, je n'arrive guère ou plutôt je n’arrive que très grossièrement à définir en termes qui la « réalisent » l'insertion réciproque de ces pièces disparates. Bref, impossible — semble-t-il — d'associer dans une même vision, avec les données perceptibles à l'œil nu, celles qui ne le déviennent qu’au télescope ou au microscope; impossible d’assembler ces cartes partielles jusqu'à établir une carte unique, susceptible encore d’être vue. S'agit-il maintenant de durée ? Le cinématographe, pris comme appareil permettant d'accélérer ou . de ralentir les successions, montrera, si l’on veut, la croissance d’un arbre ou une déflagration explosive ; tel autre moyen théorique, l’histoire des nébuleuses, l'évolution d’une étoile, celle du globe terrestre, la vie d'un peuple ou d’un éphémère, une onde lumineuse ; jamais ne sera perçue la réunion de ces
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Did LA PENSÉE INTUITIVE
rythmes incomparables. D'où la même conclusion toujours. Du reste, les remarques précédentes ne s’appliquent pas seulement aux diverses régions de l’être cosmique : elles valent aussi bien
à propos d’un objet déterminé, suivant les niveaux de l'ana-
lyse, tous néanmoins révélateurs du réel à titre égal. On peut aller plus loin et prétendre, à cause du temps demandé nécessairement par toute propagation de signaux, que nul regard humain ne saurait d'aucune façon appréhender un instant quelconque de l’univers dans sa simultanéité totale. Celle-ci est-elle seulement définissable? Notons enfin qu’il ne suffit pas d'entrer dans les voies du système intelligible, de la pure théorie rationnelle, pour échapper à tant d'obstacles. Car toute notion n’a de sens que sur un segment de réalité, à un certain étage et le long d'un certain intervalle. Aïnsi le principe de causalité ne comporte pas de formule qui puisse convenir uniformément sur toutes les strates échelonnées de l’expérience, et les transitions d’une forme à l'autre ne sont guère aisées à concevoir. Là encore on trouve donc les mêmes difficultés de synthèse tenant, elles aussi,aux conditions dans lesquelles évolue et se développe la connaissance humaine.
Voilà, en substance, d'où provient la subjectivité de notre perception commune, puis de tout notre savoir. Est-elle définitive et irrémédiable ? On a vu comment se présentent les choses. Au commencement, semble-t-il, nous sommes immergés et comme diffus dans la continuité mobile des images. Nous vivons alors, dans le crépuscule de la conscience naïssante, une virtualité de perception pure, de perception immédiate, qui nous insère en pleine réalité. Toutefois les actes à peine ébauchés de cette perception initiale ne doivent pas être conçus comme des œuvres explicites, accomplies par un agent
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déjà constitué sur une matière déjà nettement distincte de lui. Plutôt faut-il dire que nous sommes un discernement progressif, orienté vers une concentration de lumière intérieure. Ne réifions pas la limite originelle. Chaque moment de notre actualité suppose un état antécédent moins actuel, déjà nôtre à quelque degré pourtant, avec une amorce corrélative d’extériorité : notre existence même est une histoire sans autre source première qu'une pure virtualité. Il n’y a de concret en nous qu un devenir, un mouvement, une croissance, une genèse ; et notre plus ancienne pulsation de vie effective est déjà un accroissement de clarté obtenu par un abandon de matière. Mais nos racines de conscience plongent de toutes parts dans le réel, dont rien ne nous sépare absolument d’abord. De là, nous passons peu à peu à la perception usuelle du sens commun par amoindrissement d'extension, en jetant çà et là des ombres, en disposant par nos gestes, dont les premiers constituent notre corps, un groupe d'écrans réflecteurs qui arrêtent bien des rayons sensibles et, avec ceux qu'ils renvoient et intensifient du même coup, composent le foyer de lumière accrue que nous appelons notre connaissance. En principe, donc, nous percevons les choses en elles, non pas en nous ; ou du moins nous sommes en elles et elles en nous, dans une lueur de conscience qui n’est pas encore distinctement notre conscience et dont par suite elles-mêmes ne sont pas encore sorties. La subjectivité ultérieure de notre perception courante vient ‘du travail par lequel nous la découpons au sein du tout primitif et la recouvrons de symboles conceptuels pour nous l’approprier, surtout de l'oubli où bien vite nous laissons tomber ce travail. [1 n'en reste pas moins que notre perception plonge toujours par ses racines en pleine réalité. Ainsi subsiste pour
RÉ RTS Ne RE ONU MR are Re 276 LA PENSÉE INTUITIVE OT ANRT TR RP SR ES SR nous, à toute époque, une possibilité de connaissance absolue. J'ai déjà dit comment concourent Science et Critique à nous faire entrer dans cette voie. La première sans doute, bien qu’elle commence à nous détacher d’une perspective trop humaine, demeure néanmoins relative ; mais la seconde nous apprend avec précision à quoi et, de ce fait, nous oriente vers une rectification grosse d’absolu. Est-il besoin de redire les moments successifs de ce travail P Toute vérité particulière suppose des conditions, se rapporte à des circonstances contingentes ;et en cela consiste la relativité qui l’affecte. Cependant tout relatif renferme de l'absolu, comme tout contingent du nécessaire : à savoir, le lien unissant la thèse à l'hypothèse. Une chose quelconque, en tant que pièce de morcelage, n’est qu'apparence relative à un point de vue ; un principe ou une idée, comme éléments de discours, n’ont jamais qu’une signification et une valeur dépendant de contingences préalables. On peut toutefois circonscrire leurs zones de validité ; etil est vrai absolument que, de tel point de vue, l'apparence doit être telle, que, dans telles conditions, tel principe ou telle idée s'impose. La source majeure de relativité, c’est le morcelage : car c’est lui qui délimite les choses en vue de l’action utilitaire, lui qui découpe les faits par des artifices théoriques, lui qui oblige l'exigence rationnelle à se résoudre en formules définies. De tout cela, on peut s'affranchir par le retour métaphysique à l'immédiat. Ne reste plus alors, contre la perfection du savoir, que l'embarras où nous sommes, quand il s’agit de saisir les phénomènes qui ne sont pas à notre échelle, puis de raccorder entre eux les segments hétérogènes de la réalité, Cet embarras est indéniable ; mais notre connaissance
en devient limitée, partielle, incomplète, plutôt que relative.
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Encore l'usage des instruments et des théories qu'ils concrétisent vient-il accroître peu à peu nos pouvoirs de perception. Des grands objets scientifiques, tels que l'électricité par exemple, on dit trop souvent que la nature profonde nous reste inconnaissable ; rien ne le prouve : elle est seulement inconnue jusqu'à ce jour. Pourquoi supposer que l'absolu du réel enveloppe un mystère sans rapport avec les résultats de notre science positive ? Que toujours davantage celle-ci poursuive ses enquêtes, que la critique l’épure en la détachant de mieux en mieux des artifices purement humains, que la philosophie enfin la hausse du discours à l'intuition : cela est possible et ainsi, pas à pas, notre connaissance acquiert valeur de vérité absolue. Ce qui est erreur, c’est de croire que la science, prise telle quelle, marque un état parfait ou indépassable du savoir. Mais, pour s'élever plus haut qu’elle, on n’a point à rêver je ne sais quelle rupture avec les démarches normales de l'esprit : la discipline de pensée intuitive suffit à résoudre le problème, au sens dynamique du mot, seul raisonnable et même seul intelligible.
Peut-être estimera-t-on maintenant venue l'heure de clore la discussion. Avant de conclure, toutefois, il faut encore signaler un point. La thèse qui affirme l’incurable relativité de toute connaissance présuppose en effet un dernier postulat. Selon Kant, —et son opinion est aujourd'hui classique, — l’intelligence humaine baigne et respire dans une atmosphère de spatialité dont rien ne saurait l’affranchir. Aucune perception ne lui arrive que revêtue des formes a priori de la sensibilité, déjà imprégnée d’une géométrie antérieure à toute expérience. Mais cela n’exprimerait que la nature propre du sujet percevant, non le réel : ce serait la condition requise pour que la
diversité sensible soit donnée à l'esprit humain. Et voilà en définitive pourquoi il resterait impossible que soit jamais levé entièrement le voile de la subjectivité. Dès lors, nous ne saurions ici conclure, sans avoir discuté au moins sommairement le problème de l’espace. La question ainsi posée est vaste, complexe, difficile ; une étude approfondie nous entraïînerait à bien des longueurs parasites. Heureusement suffira-t-il, pour notre dessein, d'un bref rappel de quelques résultats. Commençons par une remarque historique. A vrai dire, Kant n’a guère poussé l'analyse intrinsèque des caractères que présente la notion d'espace. Après avoir aligné quelques épithètes, après avoir déclaré par exemple que l’espace est homogène, continu, infini, et qu'il a trois dimensions, l'étude paraît close pour lui, l'étude relative au contenu de l'idée en cause. Or, les mathématiciens du xix° siècle et du nôtre ont repris une pareille étude et l'ont menée beaucoup plus loin. Grâce à leurs travaux, il n’y a nulle exagération, nul paradoxe à prétendre qu’en vérité nous venons de découvrir l’espace. D'abord certains attributs fondamentaux, jusque-là méconnus, ont été mis en lumière : ainsi tout ce qui se rapporte à l’ordre de connexion, d'où le problème des dimensions sort transformé. Puis la signification authentique des attributs traditionnels a été dégagée de bien des nuages ; complications, difficultés et mystères y sont apparus en foule ; on a dû reconnaître que la pensée humaine était restée à leur sujet très superficielle et ignorante, que surtout nombre d'apparentes nécessités qu’elle jugeait impérieuses ne sont pas indissolubles. Conclusions à longue portée, à lointaines conséquences : le problème kantien en est profondément renouvelé. On découvre en effet, au sein de la notion d'espace, toute une série de couches successives
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qui n'ont peut-être ni la même valeur ni le même âge, bref une véritable stratigraphie pour chaque niveau de laquelle doit être posée à nouveau la question critique.
Il n'y a donc pas un problème de l’espace, mais des problèmes, dont ici nous distinguerons seulement deux groupes. Une disjonction doit être opérée entre ce que l’on appellera d'une part l'espace imaginable, d'autre part l'espace géomélrique. Le premier pose un problème concernant l'aspect étendu des données sensibles, donc un problème essentiellement relatif à l'univers du sens commun. A cette échelle, force est d’admettre objectivement de la spatialité dans la matière, une extension naturelle des images qui est donnée comme l’un des aspects qualitatifs communs à toute sensation, L'espace imaginable en est le schème abstrait, néanmoins lui-même sensible encore, obtenu comme une sorte de moyenne résiduelle par neutralisation réciproque des nuances perçues. Mais il est géométriquement amorphe, indéterminé ; il n’a point les caractères que le mathématicien postule ; et rien ne prouve que l'usage en puisse être conservé beaucoup au delà des zones d'expérience qu'il résume. Par ailleurs, l'espace géométrique n'offre plus aucun trait qui parle aux facultés représentatives. C'est un concept ressortissant à la théorie des ensembles ; et il peut recevoir bien des formes, bien des structures différentes, entre lesquelles choisit la pensée d’après l’usage qu'elle en veut faire. Ni l'espace géométrique ni l’espace imaginable n'existent réellement à l’état pur pour l'intelligence adulte. Mais, entre eux, s'opère une association, une sorte de mélange par endosmose. L'un devient le corps expressif, le mythe graphique de l'autre. Le second finit par transparaître lisible au sein du premier qui lui apporte un support d'illustration concrète.
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