ÉPILOGUE
au premier plan dans ia connaissance un facteur d'invention. A l’omettre ou à en réduire le rôle, on défigure la science, qui — par excès de prétention à une rigide nécessité — tombe dans l'arbitraire et le conventionnel.
Faisons à présent un nouveau pas et, puisque l'esprit s'affirme toujours davantage à titre de réalité première, entrons aux retraites profondes où tressaille naissante la vie intérieure de la conscience. L’habitude, sans doute, y joue un rôle indispensable de stabilisation ; grâce à elle, des résultats se consolident, se fixent ; un mécanisme peut se monter. Qui sait même si là n'est point métaphysiquement le fond dernier de la matière ? En tout cas, rien ne se précise qu'’ainsi, Mais l’habitude cependant reste seconde ; et, avant elle, on trouve au plus intime de l'esprit ceite « durée concrète » que nous a révélée M. Bergson et qui jaillit comme un flot ininterrompu d'imprévisible nouveauté. Ne croyez pas qu’elle corresponde seulement aux rythmes instables de notre vie sentimentale ou esthétique. La pensée elle-même, essentiellement opératoire, y participe, n'étant pas lecture, mais action. Encore une fois, par conséquent, nous voici amenés à faire de l’invention novatrice un principe.
Il continue d’en aller pareillement lorsqu'on aborde les problèmes de métaphysique générale, ceux qui regardent la nature envisagée d'ensemble. De la vie, par exemple, force est bien de reconnaître qu’elle résiste aux tentatives d'explication purement physico-chimique. C'est que le mécanisme de la matière brute se résume en deux lois suprêmes : une loi de conservalion ou d'inertie et une loi d'usure ou de dégradation ; rien là qui représente une puissance quelconque de commencement ni de progrès. Or, par contre, la vie apparaît comme une his-
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toire et même, en dépit de mille accidents régressifs, comme une ascension. Sans doute, — je reprends une formule anté- rieure, — elle ne monte que parce qu'elle se taille des marches dans la matière, parce qu'elle se ramasse par intervalles dans l'habitude. Toutefois l'énergie qui la meut vient d’ailleurs : il faut admettre la notion d’un effort vital, d'essence psychologique. Et on rétablit alors la finalité dans ses droits, mais une finalité qui demeure (comme il convient) toujours incertaine et tâtonnante, semblable en un mot à celle de l’inven- tion.
Que deviennent enfin, dans cette perspective, les grands problèmes proprement humains ? Le premier d’entre eux est celui de la liberté (1). Avec le pouvoir de réflexion, apparaît chez l'homme un facteur nouveau du déterminisme : l’idée. Elle joue dans la conduite un rôle indéniable de détermination efficace. L’attention qu'on lui prête, si on la médite, en accroît et renforce la vertu déterminante. Ét l'homme est libre dans la mesure même où dépend de lui l'acte de « faire oraison » sur le thème d'idées qu'il invente. On ne pourrait contester pareille réponse qu’en déniant à l'esprit humain toute faculté d'initiative ; et c'est ce qu'interdit la critique de la science, au nom de laquelle seule justement serait formulable une objection. Par suite, aucun doute possible sur le fait. Mais cette solution ouvre aussitôt la question morale. Rien de l’homme, en effet, n'échappe au changement : ni la raison qui s’est faite peu à peu et continue de se faire, ni la forme sous
(x) J’emprunte ici quelques formules à un passage de mon livre sur Le problème de Dieu, p. 216. — Elles précisent le rapport, précédemment. signalé déjà, entre invention et liberté : rapport que ne contredit en rien le devoir de soumission au réel.
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