POUR
De la croyance religieuse et du surnaturel
Ces pages n'ont pas été écrites pour ceux qui croient. Qu'ils gardent leurs croyances ; nous les^ respectons, mais nous n'en voulons pas. Leur raison leur dit de croire, d'avoir la foi, de se fier aux affirmations de l'Église et de ses fidèles. A nous 1 notre raison dit que ces affirmations sont hypothé-
tiques ou déraisonnables. Il n'y a pas de conciliation possible.
Nous reconnaissons que la foi religieuse est un ferme appui dans la vie, une consolation dans le? malheurs, une direction morale et parfois même une haute inspiration pour certaines âmes. Nous constatons historiquement que des religions comme le christianisme, le bouddhisme, le confucianisme
ont joué un grand rôle dans révoljUtion du progrès humain ; mais nous ne pouvons pas, au prix de ces avantages, admettre comme vrai et évident ce qui nous paraît faux ou douteux. La recherche de la vérité est» de tous les biens concédés à Thomme sur la terre, le plus précieux. Sans elle aucune amélioration n'est possible. Ce qui nous apparaît -comme contraire à la vérité doit êtr^ banni de nos pensées et de nos actions comme le germe le plus funeste, et, du moment qu'une religion quelconque, avec toutes ses qualités et ses séductions, ne nous semble pas conforme à la vérité, elle cesse de nous faire du bien. Elle reste morte et inefficace.
Toute croyance religieuse suppose la croyance à un fait surnaturel : révélation venue d'en haut ou miracle produit sur terre. En dehors de ces faits de révélation ou de prodige, la conception même d'un Dieu Créateur ou d'un Dieu Providence présuppose le plus grand des miracles, qui est la création du monde lui-même, l'organisation matérielle et morale de ce monde. Or, dans Tordre 4es connaissances humaines, nous pouvons bien admettre et concevoir le miracle sous ses formes diverses ; mais nous ne pouvons jamais le contrôler, ni l'expliquer, ni en saisir ou en démontrer l'éclatante vérité. Jamais aucun fait surnaturel n'a été prouvé de façon sûre et irréfutable sur notre globe. L'histoire tend à prouver que tous les faits ^rus surnaturels, qu'il a été possible d'étudier avec
soin, étaient ou des fraudes ou des faits naturels
mal interprétés. D'autre part, toutes les explications données par les religions de tous les temps «t de tous les pays sur la nature d'un Dieu créateur du monde, sur Tintervcntion d'une- Providence dans les affaires humaines, sur les destinées futures de l'homme après sa mort, reposent sur des affirmations^ des actes de foi, des espérances et des raisons de sentiment, jamais sur des preuves tangibles et décisives. Cela est si vrai que beaucoup de croyants estiment plus sage et plus orthodoxe de renoncer à toute démonstration philosophique ou historique pour étayer et légitimer leurs croyances. Le modernisme est vigoureusement combattu — et avec raison — par l'Église, car il est dangereux et inutile de raisonner sur des choses qui, par définition, échappent à notre raison et au contrôle de notre jugement. L'Église catholique est tout à fait logique en estimant que ces grands problèmes dépassent la faiblesse de notre intelligence. Nous devons croire par un simple élan de notre cœur vers la foi; il nous faut espérer et attendre « la grâce », qui est veime apaiser tant de ~4cœurs pieux. Mais peut-être l'Église oublie-t-elle que cette position si forte, d'où elle domine les âmes, est elle-même le fruit d'un raisonnement humain, et que dans cette nécessité de ne pas raitsonner qu'elle impose à ses adeptes se cache une méthode, une logique, c'est-à-dire une force enta- <:hée de faiblesse et d'erreur, comme toute opéra-
' tion (le l'esprit humain. C'est un cercle vicieux. Le catholique raisonne en disant : je ne veux pas raisonner.
De VaOf&smt et da pcsitirisme
On me dira : alors vous êtes athée et positiviste ?
Ce sont deux formules connues et vous n'avez rien de nouveau à nous apprendre. - Je pense sincèrement que je ne suis ni Tun ni l'autre. Être incroyant ne signifie pas du tout être athée. Uathéc est aussi dogmatique et aussi afflrmatii que le croyant. Quand nous disons qu'aucun fait surnaturel n'a jamais été prouvé sur terre, nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas mille choses qui ne sont pas explicables et qui peuvent être dites, sinon surnaturelles (mot qui créerait une équivoque), du moins placées hors de Fatteinte de notre intelligence.
Peut-être un jour beaucoup de ces choses rentreront-elles dans Tordre des faits naturels et expliqués. Mais il en restera toujours qui paraîtront mystérieuses. Autant que les chrétiens les plus fervents, nous nous rendons compte de l'intirmité de notre nature et des limites très restreintes qui sont imposées à notre raison petite et misérable. En contemplant la création, mystère immense, prodigieux et écrasant, il ne nous viendra jamais à l'esprit de nier un Créateur. Nous nions seulement que jamais aucune raison humaine ni aucune révélation d'en haut nous aient fourni une solution
certaine sur la nature de ce Créateur. Il est possible que ce mystère nous reste éternellement inaccessible, malgré tous les progrès de la philosophie et de la science. Mais ce qui est certain, c'est que les innombrables solutions, les soi<-disant vérités, toutes contradictoires, qu'ont apportées sur ce sujet les religions passées et présentes, avec la même assurance hautaine, ne sont que trop conformes à la faiblesse foncière de notre raison.
En ce qui concerne la destinée de l'homme, toutes se contentent de transporter ailleurs, dans un autre monde, cet état de félicité que nous voudrions trouver sur terre et que nous ne pouvons jamais saisir. L'image qu'elles présentent de cette félicité est comme un décalque amélioré de la vie terrestre, une sorte de rectification d'un ouvrage manqué. Elles sont toutes « anthropocentristes » et elles ne peuvent pas être autre chose, car on sait bien qu'en mythologie comme en art l'homme, cher* chant à créer les combinaisons les plus fantastiques et les plus inédites, ne peut pas faire autre chose qu'assembler d^ formes ou des parties des formes qu'il connaît ; il tourne dans un cercle restreint. De même pour notre métaphysique qui, en réalité, ne peut pas sortir de notre physique. En ce qui concerne l'existence d'un Dieu tout-puissant, si une révélation d'en haut nous apportait un jour le secret du monde et nous dévoilait l'énigme de la création, ou l'explication serait tout autre que nous ne Fimaginons^ou, plus probablement, elle serait
incompréhensible pour nous, dans l'état de nos facultés.
En somme, qu'il y ait quelque part, en dehors de nous, un Être inconnu, souverain maître de toutes choses, inaccessible à notre raison, nous ne pouvons ni le nier ni Taffirmer. Mais ce qa'il veut de nous, ce qu'il fera de nous, nous l'ignorons totalement, et quand des hommes, de faibles hommes, viennent gravement nous l'expliquer, nous exposer ses desseins et nous révéler ses mystérieuses volontés, nous ne savons ce qu'il faut le plus admirer, ou de leur ignorance ou de leur ontrecuidance.
Voilà pourquoi il nous semble folie d'adopter, comme principes directeurs de la vie, des conceptions dont la justesse n'est rien moins qne sûre, qui se ramènent en définitive à des promesses et à des espérances dont nul ne peut dire qu'elles se sont vérifiées ni se vérifieront jamais. Or nous n'avons entre les mains qu'une vie très courte à vivre, et nous ne voulons pas la jouer sur la carte du miracle expliqué par des hommes. Nous aimons mieux nous fier à notre raison, si faible qu'elle soit, puisque aussi bien elle seule nous guide, que nous soyons croyants ou incroyants. Toute la question se résume alors sous cette forme : la raison seule est-«lle capable de nous permettre d'organiser noire vie ?
C'est ici qu'on me permettra de dire que je ne snis pas positiviste. En lisant notre opuscule, on
remarquera peut-être que les théories positivistes offrent plusieurs points de ressemblance avee.nos conclusions, mais nous y arrivons par un tout antre chemin, car, loin d'écarter de notre horizon toute métaphysique, tout spiritualisme, toute religiosité» et d'en faire des obstacles à la libre raison, nous les considérons, au contraire, comme d'importants éléments d'action et de progrès. L'inconnaissable nous apparaît comme un terrain, non pas infructueux ou dangereux, mais réservé aux subséquentes^ recherches qui le feront entrer dans le domaine du connaissable et du réel.
Je n'attribue pas à la science des faits seuls le pouvoir de nous diriger. D'une part, Ta science dans l'état actuel n'est pas assez avancée; elle b^aie, elle est dans les langes. Nous trouvons qu'elle a produit déjà des résultats admirables, et nous avons raison. Mais le spectacle des merveilles scientifiques et industrielles, tant de fois célébré par nos écrivains, nous rappelle celui qu'offrent les petits enfants quand en cinq ou six mois ils apprennent à voir, à entendre, à saisir, à se nourrir et presque à parler, travail stupéfiant qui n'eit pas moins digne d'admiration. Celte science, à la fois merveilleuse et novice, ne peut pas encore fournir de règles à notre vie morale; elle ne nous donne que peu d'ouverture sur les grands problèmes de notre origine et de iiotre avenir.
U est possible que plus tard les progrès de la science l'amènent à pénétrer dans là' région métar
physique. Par exemple, le jour où la science arriverait à nous faire commaniquét ^vec un autre astre habité, qui ne voit quelles révolutions philosophiques et religieuses un tel fait serait capable d'entraîner? Déjà la découverte des lois de la gravitation, déterminant la véritable place de natre planète dans le système solaire, a eu des conséquences fort graves sur notre façon d'envisager les problèmes religieux. Mais, pour le moment, la science nous fournit le plus souvent des résultats qui intéressent surtout notre vie matérielle et nous procurent de plus grandes commodités pour la vie pratique. Rien de plus. Du positivisme sont nées de solides constructions pour l'organisation des groupements humains; son action dans le domaine social et économique est féconde et bienfaisante. II n'en est pas moins vrai qu'il laisse à dessein de côté toutes sortes d'idées dont la vie intellectuelle et morale de l'individu ne peut pas se passer.
D'autre part, réfléchissons qu'il y a danger à ne s'occuper que des faits réels et contrôlés. Ce partipris éloigne l'esprit de recherches qui ont leur puissante utilité. 11 a l'inconvénient de séparer les phénomènes de la vie en deux classes, ceux que l'on comprend et ceux que Ton ne comprend pas, comme s'il y avait une cloison étanche entre les deux, comme s'il n'y avait pas un continuel passage du fait expliqué au fait non expliqué. La science elle-même avoue que telle vérité soi-disant acquise et ofâcielle n'est pas toujours une vérité
sûre ; il peut arriver qu'on la corrige, qu'on la modifie ou même qu'on la rejette comme fausse. Par contre, ce qui est inintelligible aujourd'hui ne le sera pas demain, ou le sera moins. Ce n'est donc pas une bonne méthode que de ranger les faits dans deux compartiments distincts, en attachant toute son attention aux uns sans vouloir s'occuper des autres. Il y a un perpétuel va-et-vient du connaissable à l'inconnaissable.
De la raiscn et de ses limites
De ce qui précède, nous tirerons une première conclusion. Nous devons nous servir de notre ^ raison, car elle est notre bien le plus sûr, notre outil de travail indispensable, et nous devons en user pour explorer tous les domaines qui nous sont ouverts, sans restriction. Mais n'oublions jamais que cette raison est faible et débile et qu'elle a besoin de progresser. Soyons très ambitieux pour l'avenir et très modestes pour le présent. Considérons que la somme acquise, dont nous sommes flers, est fort peu de chose, qu'assurément elle s'accroîtra encore, mais que sans doute elle n'absorbera jamais la totalité des inconnus à conquérir.
La nécessité la plus pressante est, par la raison, de régler notre vie, de lui imposer un but et une méthode.
Il y a des infinis qui nous dépassent et, comme nous venons de le dire, dans ces infiniè il peut y
avoir ce qu'on appelle le divin. Mais comme ce divin n'a jamais pu être compris ni analysé par une intelligence terrestre, comme toute religion est essentiellement une œuvre humaine, entacliée de faiblesse et d'erreur, C6 n'est pas sur le divin expliqué par des hommes que nous pouvons actuelle-^ ment bâtir notre vie éphémère. L'oiseau qui niche dans un trou du Parthénon ne peut pas comprendre et ne comprendra jamais ce qu'est ce temple» œuvre du génie grec. Il y vil cependant et il y organise sa vie. Comme lui, nous avons à notre portée des éléments d'action et d'organisation. Servons -nous- en. Sur Toiseau nous avons celte supériorité de savoir que nos moyens d'action sont provisoires, que dans l'avenir ils pourront se mo- ^ difier, que nous progresserons par la raison et que nous ne resterons pas enfermés dans la contrainte immuable de l'instinct. Mais nous aurons la sagesse de nous borner aux ressources du présent, sans nous leurrer avec les espérances de l'avenir. L'Arabe qui, dans les marais de FEuphrate, bâtit sa hutte de roseaux et de boue séchée, sait qu'il existe ailleurs des maisons de pierre et des palais de marbre qu'il n'a jamais vus. Mais il sait aussi que, sa vie durant, il n'aura sous la main ni pierre ni marbre, et il s'arrange de ce* que la nature du sol lui procure. De même pour nous, notre modeste cahute n'exclut pas la>ision des cités idéales, mais nous devons d'abord y vivre. Si nous ^attendons, pour agir, le merveilleux navire qui nous apportera le granit, le
porphyre et l'or, nous mourrons assis dans la boue, sous le souffle de la tempête.
Èn résumé, notre vie est précaire, notre raison limitée, mais toutes deux contiennent de grandes forces et de grandes espérances. Comme nous avons déjà progressé, nous progresserons encore. La science nous en apporte chaque jour le témoignage. £lle est restreinte, mais elle est modeste, et c'est sa puissance, car elle compte sur le progrès et sur l'avenir. A cet égard, sa supériorité sur la religion est éclatante; elle ne promet pas plus qu'elle ne tient.
Ce que l'on peut reprocher de plus grave aux religions humaines, c'est leur imnmtabilité, leur prétention à tout savoir, à tout expliquer du premier coup. Elles sont imp^îeuses et orgueilleuses. Aucune religion n'est modeste ni humble, même celle qui prêche l'humilité à ses disciples. Eile ne peut pas l'être, puisqu'elle apporte au monde la vérité éblouissante^. Aucune religion ne suggère ni ne conseille. Toutes proclaincnt eîaflirment, en attendant qu'elles excommunient et persécutent ceux qui ne veulent pas les croire. Elles font violence aux âmes et les ravissent comme dans un tourbillon. C'est pourquoi l'homme qui a cru et qui cesse de croire tombe de haut; iL est comme assommé et désemparé. Sa vie s'effondre ; on lui avait promis tout et il ne lui reste rien.
Aussi arrive-t-il aux dévots de dire qu'un homme ne peut pas être honnête quand il ne croit pas. Ils
sont logiques, puisque pour eux il n'y a pas de règle ni de morale en dehors de la religion. Mais rien ne démontre mieux, à mon sens, le péril de l'éducation religieuse qui fait reposer toute la conduite de la vie sur la croyance au surnaturel. Si cette base vient à manquer, tout est perdu. Il faut, au contraire, s'attacher à démontrer aux hommes, dès leur enfance, que l'organisation d'une vie honnête" est fondée sur des raisons simples, logiques, accessibles à tous, où il n'y a rien de mystérieux. Ainsi ils ne risqueront pas, à l'âge où le libre examen se fait jour et où, en même temps, les passions assiègent le corps et l'âme, de se trouver sans règles ni principes au milieu des dangers et des tentations. Quelles sont donc ces raisons?
Des idées morales et de leur origine
L'homme primitif fait aujourd'hui l'objet d'études nombreuses et variées. Une bibliothèque entière est née soit de l'observation des peuplades actuelles vivant à l'état sauvage, soit de la reconstitution hypothétique et Imaginative de l'homme le plus ancien, ancêtre de l'homme actuel. Sans doute ces recherches sont encore peu avancées et les avis sujets à caution. Est-il légitime d'assimiler le sauvage contemporain au primitif qui vivait trente ou quarante mille ans avant nous? Quelle créance scientiiique accorder à la reconstitution d'une âme de Troglodyte, que nous voyons toujours à travers
notre cerveau moderne? En laissant de côté la discussion sur ces points, ce qu'on ne peut pas nier, c'est que la société actuelle est le produit de ces sociétés antérieures. Les milliers de générations qui nous ont précédés ont servi à former la nôtre; de grands poètes ont exprimé cette continuité et * cet enchaînement des vies humaines par des images saisissantes. Il est donc certain qu'à une époque antérieure, dont la date ne peut se préciser, tel fait historique ou telle innovation a contenu en germe les éléments sociaux dont nous vivons. Il nous est ' permis de dire que tel sentiment, générateur d'idée et d'action, comme par exemple Tamour maternel» le besoin d'entr'aide, l'idée de groupement et d'association, ont agi à une époque très reculée, comme nous les voyons agir dans l'histoire qui nous est coAnue.
Quelqaes*uns de ces sentiments sont si universels qu'ils intéressent non seulement l'homme, mais toutes les races vivantes. L'amour maternel se révèle chez les animaux sauvages comme chez les animaux domestiques. Le groupement de famille ou de race existe chez les abeilles, les fourmis, les cervidés, les chevaux et les chiens à Tétat sauvage. Nous sommes donc amené à penser que la famille, le clan, avec tout ce qu'il entraine d'élémenls intellectuels et moraux, avec le sens de la solidarité, de l'aide offensive el défensive, avec la défense des faibles et des petits, avec le travail et l'alimentation en commun, avec la répar-
tition''des tâches suivant les forces, et enfin avec la subordination de l'individu à la communauté, tout
cela a pris place très vite dans les sociétés embryonnaires, animales ou humaines. Les nécessités matérielles de cette vie en commua ont donné naissance à des sentiments qui étaient peut-être plus instinctifs que raisonnés, plus égoïstes qu'altruistes, mais qui, en se développant et eu se perfectionnant, ont formé ce que nous appelons des noms les plus beaux : affection, charité, dévouement.
Pour comprendre ce qui s'est passé alors chez les hommes, nous pouvons encore recourir à la comparaison avec les animaux. Quand le chien, par exemple, a été domestiqué, n'est-il pas visible que son instinct affectif s'est développé, perfectionné et idéalisé? L'âme du chien a été faite par l'âme de l'homme. N'est-ce pas la moralité de l'homme qui, en s'accroissant, a pénétré celle de son compagnon familier? Le chien moderne, avec SCS qualités incomparables de fidélité et de dévouement, est comme le produit de la société humaine perfectionnée. N'est-ce pas aussi l'image, par vue rétrospective, du lent progrès qui s'est fait dans les diirérents clans humains, s'éduquant les uns les autres par contact?
On dira que nous prêtons des débuts bien humbles et bien grossiers aux sentiments élevés de la nature humaine. Ne sont-ce pas des idées innées, des instincts qui, sommeillant d'abord dans l'âme, s*éveillent peu à peu, mais qui dès le début reçè-
îenl une noblesse native ?— Nous ne le croyons pas, parce que la même marche s'observe dans d'autres domaines. Rappelons-nous que, pour les chrétiens, Jésus est né dans une crèche, entre le bœuf et l'âne : c'est aussi l'humble condition de toutes les grandes créations humaines. De l'ignorante et barbare magie est née l'astrologie ; de la poétique et décevante astrologie est née l'astronomie, la science la plus parfaite et la plus exacte que rhoinme ait inventée. Des remèdes les plus absurdes et les plus répugnants sont nées la médecine et la chirurgie qui soulagent et guérissent tant de maux. Dans l'ordre moral on saisit des gradations analogues. Le grognement de la lionne couchée auprès de ses petits est devenu le cri d'Andromaque défendant Astyanax. 11 y a une longue échelle à gravir pour aller de Tun à l'autre, mais tous les échelons se tiennent et se relient entre eux.
Que ce soit chez l'animal ou chez l'homme, les sentiments les plus utiles à l'espèce, comme les plus nobles et les plus désintéressés, ont dû se développer par l'expérience de la vie. La morale de l'intérêt y a joué le premier rôle. Ensuite elle a cédé le pas à la morale pure. L'idéal est né du réeL C'est pourquoi nous pouvons chercher le fondement de notre vie civile et sociale dans les éléments simples et logiques de notre histoire ^primitive* Nos ancêtres, en s'acheminant sur la route de la civilisation, ont peu à peu reconnu que, pour constituer une société, il faut des hommes probes, cou-
rageux, justes, comme ils ont reconnu la nécessité d'avoir des architectes, des médecins, des savants des artistes. Assurément» il s'en faut que tous lescitoyens d'un État soient également probes, coura* geux et justes, comme le plus grand nombre est également incapable de faire un homme de science ou un artiste. Mais il suffit qu'une élite entraîne le reste de la nation pour réaliser le progrès. Tous les efforts de TEtat doivent donc tendre à faire entrer, par une éducation appropriée» un nombre toujours plus grand de citoyens dans les rangs de ceux qui le servent utilement. Quand le nombre de ceux qui font du bien à ia communauté dépassera celui des inutiles ou des malfaisants, la vie de l'humanité sera transformée. Aujourd'hui, c'est le contraire qui est la régie. Les inutiles et les mauvais sont légion. Pour renverser cette proportion il faudra peut-être encore beaucoup de siècles, mais qu'importe? Le temps ne fait rien à TafTaire, si le but est atteint, car la vie éphémère de chaque indiyida se compte pas.
Da progrès
Je sais qu'il y a des gens qui nient le progrès.
Cette opinion, visiblement inspirée parle spectacle décourageant des misères humaines, des atrocités et des crimes dont sont témoins et acteurs, chaque jour, les nations dites civilisées, n'est pourtant paa soutenable historiquement. Qu'on se représente
l'élat où vivait l'homme dans les cavernes de la Oordogne et celui où vivait un Athénien au temps de Périclès. On ne peut pas nier que les conditions d'existence n'aient été totalement différentes pour ces deux êtres et que le confort matériel, la sécurité de la vie, la valeur des sentiments moraux, les jouissances artistiques n'aient été à l'avantage du second. Depuis cette époque et malgré le caractère perfectionné de la civilisation grecque, il n'est pas douteux non plus que la société humaine n'ait évolué dans un sens meilleur. Je ne parle pas seulement des conquêtes innombrables et étonnantesde la science, mais aussi du progrès moral, car on sait que les meilleurs parmi les Grecs ne trouvaient rien à (iirc contre Tesclavage ; que les massacres de prisonniers de guerre et les pillages de villes s'accomplissaient sans soulever de protestations; que même la religion pouvait en certains cas tolérer des sacrifices liumains (au moins la chose est discutée pour la purification des Thargélies attiques) ; que l'histoire des divinités païennes était souillée de maints détails grossiers, sans révolter aucune conscience pieuse.
En dépit des imperfections du monde moderne» je ne crois pas possible de contester qu'un gain notal>le de moralité n'ait été acquis depuis deux mille ans.
L'affranchissement des serfs est une des belles
pages de notre histoire. L'Amérique a soutenu pendant quatre ans une grande lutte pour abolir chez.
<élle l'esclavage. Les animaux eux-mêmes obtiennent en plusieurs pays la protection des lois.
La guerre moderne, guerre atroce à laquelle le monde assiste épouvanté et qui semble avoir réveillé toutes les forces sauvages de la barbarie antique, la guerre actuelle contient la meilleure •démonstration du changement accompli, car ce qui isoulève aujourd'hui l'indignation générale, ce qui dresse et arme les peuples de Tunivers entier pour résister à la force déloyal» et bnutale, eût paru chose toute naturelle, il y a un siècle, quand les conquêtes par la violence, le mépris des traités, l'oppression des populations partagées comme des troupeaux entre les vainqueurs, ne laissaient dans l'histoire que les traces d'une gloire brillante et de hauts faits accomplis. La conscience publique réprouve aujourd'hui ce qu'elle admirait hier.
Dans un autre domaine, la liberté de penser, les proi^rès ne sont-ils pas indéniables ? Je puis écrire en toute tranquillité ce petit livre, pour lequel j'aurais risqué d'être brûlé ou roué en place publique, il y a peu de siècles.
11 est donc patent que le progrès existe, q^u'il agit lentement, avec des fluctuations diverses, souvent faites d'arrêts ou de régressions, mais sûrement. Nous avons toute raison d'espérer que la marche eu est indélinie et ne s'éteindra qu'avec la vie de la planète même. Il est le but et la raison d'être de toutes nos transformations.
Le voile qui obscurcit la vue des négateurs du
progrès, c'est l'importance que chacun attribue à sa propre esdstence. Là est Terreur fondamentale de la plupart des hommes, quand ils essaient — trop rarement — de réfléchir à leur destinée. Ils sentent d'instinct quelle est la fin suprême de Thumanité, quelle marcdie la conduit vers un perfectionnement général, vers la cité idéale, et, mesurant l'effroyable fossé qui les sépare encore de ce terme, ils sont pris de découragement et renoncent à croire au succès. S'ils étaient plus instruits et plus familiers avec l'histoire, ils comprendraient que notre humanité vit dans les langes, qu'elle est en bas âge et que ses progrès visibles sont encore semblables à ceux d'un tout petit enfant. En eflfet, lorsque l'on fait le total des années historiques que nous avons derrière nous, on arrive à un chiffre extraordinairement petit de huit mille ans environ, c'est-à-dire que cent octogénaires, réunis autour d'une table, représenteraient à eux seuls la durée de l'histoire du monde que nous comiaissons. Et si, dans ce court espace de huit mille ans, nous avons vu se loger tant de changements et de progrès, comment douter qu'il n'en soit de même pendant les longs siècles qui suivront ? En somme, Thumanité telle que nous la connaissons historiquement ne représente qu'un court moment, un éclair dans la vie totale du monde terrestre. Il faut laisser au poupon vagissant le temps de devenir un homme mûr.
Du sentiment religieux comme ilime^t du progrès
Raison humaine, éducation et progrès de la raison : voilà Jes bases essentielles de notre vie. Que faisons-nous de Télément qu'on fait si souvent intervenir dans les forces idéales dont l'homme dispose, le sentiment religieux? Lui aussi, nous le rangeons dans les œuvres les meilleures de la raison humaine. A lui aussi nous faisons la part belle dans les conquêtes du progrès. La diffusion du christianisme, qui englobe la plus grande partie des peuples civilisés du monde, a été un merveilleux agent d'idéalisme. Même s'il n'a pas réussi à empêcher les vices de fleurir, même si Ton a commis des crimes en se servant de son nom, du moins on sait que dans ses principes essentiels il a toujours condamné et réprouvé le mal sous toutes ses formes ; tous ses efforts ont tendu à rendre l'homme plus charitable, plus conscient de ses devoirs, à inspirer le respect des humbles et des faibles. Les grandes paroles ; Aimez-vous les uns les autres, — Aimez votre prochain comme vous-même, — Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit, — n'ont sans doute pas suflSsamment passé dans la pratique; cependant elles n*ont pas retenti en vain. Mais, comme tous les éléments de la raison humaine, c'est par une lente amélioration et en partant de principes égoïstes que le sentiment religieux s'est épuré et idéalisé. L'intérêt et la crainte en ont constitué le fondement.
Si je me trompe, j'ai la consolation de me rencontrer dans Terreur avec un des plus grands
esprits de l'antiquité, avec le poète Lucrèce, dont on connaît les vers célèbres sur la source de la religion (1, v. 62 et suiv.) :
Humana ante oculos fœdè cum vita jaceret In terris, oppressa gravi sub relligione, Qaœ caput a cœli regionibus ostendebat Horribili saper aspectn mortalibus instans, etc.
' et le magnifique développement du livre V (v. 1159 et suiv.) :
Nunc quse causa Deûm per magnas numina gentes Pervolgarit et ararom compleverit urbes...
Unde etiam nunc est mortalibus insitus horror Qui delubra Deûm nova toto suscitât orbi, etc.
Je ne crois pas que la science moderne ait relégué dans le domaine des vieilleries le tableau tracé par le poète latin. Au contraire, l'étude préhistorique confirme en tous points sa vision pénétrante de l'humanité primitive. Quand nous voulons nous représenter aujourd'hui l'existence d'un homme à l'époque aurignacienne ou moustérienne, nous pouvons i^elire avec étonnement les pages du De Rerum Natura et admirer ce qu'il y a de vraiment divinatoire dans l'exposé de Lucrèce sur la forma* tion du langage articulé, sur la découverte du feu, des métaux, l'industrie des tissus, l'agriculture, les débuts de la musique, de la danse et des arts, sur l'origine des religions. Que ce soit la création de
l'auteur latin ou une imitation des poètes grecs qu'il lisait, c'est en tous cas une conception géniale, qui reste encore vraie.
L'homme abandonné à lui-même, luttant pour la protection de sa vie et pour sa nourriture, exposé de tous cotés à des périls pressants, devait nécessairement croire au divin/ c'est-à-dire au surnaturel. N'ayant pas l'explication des phénomènes qui Tentouraieut, constatant les conséquences souvent effrayantes ou désastreuses de ces perturbations — tonnerre et éclairs, incendies, inondations, maladies, épidémies, — il ne pouvait pas se soustraire à ridée de puissances supérieures et invisibles, qui dirigeaient de loin contre lui ces manifestations menaçantes. Et plus ces accidents lui apparaissaient comme redoutables, plus il dev^t s'efforcer ^en conjurer la malfaisance.
L'histoire des religions permet de constater que les éléments bienfaisants, issus du cours régulier des lois naturelles, ne sont pas d'abord les plus honorés. Les crues bienfaisantes du Nil n'ont pas pu élever le fleuve lui-même au rang de grande divinité. En Grèce, le culte du soleil est tardif et Hélios ne réussit pas à prendre place dans le cénacle des Olympiens dont il reste un serviteur subalterne. On n'admiie pas et on ne vénère pas ce que l'on voit tous les jours ; le familier ne devient p^s faci* leuient le divin. C'est par un lent travail que les grands dieux arrivent à représenter des principes de bonté et de paix; il faut d'abord vaincre les
puissances du mal et des ténèbres. Il y a toujours quelque Gigantomachie à terminer avant l'avènement d'un Zeus; il y a un Typhon en face d'un Ammon, un Ahriman à côté d'un Ormuzd, et Satan devant Dieu. Si l'esprit du mal est vaincu, c'est après une lutte dont Tissue a pu paraître douteuse. Si ridée du mal s'impose ainsi à toutes les religions, c'est qu'il est à la racine même de notre conception métaphysique. Si le dieu bon et toutpuissant avait été conçu le premier, on n'aurait eu aucun besoin de créer le dieu méchant. Mais comme, au contraire, le dieu méchant est apparu le premier, il a fallu, pour se défendre, avoir recours au dieu bon.
Nous admettons donc pour la formation du sentiment religieux la même évolution qu'ailleurs. De la crainte égoïste sortent lentement des sentiments plus nobles, et c'est aussi la conséquence d'un raisonnement : en présence du danger, appel à une puissance secourable, élan vers un être suprême et protecteur, confiance dans un maître suprême qui ne peut pas vouloir le malheur de ceux qu'il a placés sur la terre.
De la croyance à Vimmettalité
Dans cette histoire du sentiment religieux on a signalé depuis longtemps le rôle important qu'ont
joué les morts. La disparition de l'être qu'on a vu vivant et agissant, ^on immobilité soudaine et son
^tat cadavérique ae peuvent manquer d'impressionner vivement Timagination des survivants. Là aussi la crainte a précédé Tamour. Le mort devient <[uelque chose de mystérieux et d'effrayant, plus grand et plus puissant que l'homme. Il participe de l'inconnu. II a droit à des cérémonies et à des hommages ; il peut être exigeant, par suite irritable •et malfaisant. Aujourd'hui encore, les gens du peuple ne peuvent se défaire de l'idée que le mort, pendant la veillée funèbre, est capable de <( revenir )i dans sa maison et d'y jeter l'épouvante. U a fallu beaucoup de temps et beaucoup d^éducation intellectuelle pour passer de cette conception .grossière au souvenir attendri et affectueux, au culte pieux dont tant de peuples savent honorer aujourd'hui les disparus. Sur ce sujet comme sur les autres, on peut dire que l'homme a corrigé par la force de sa raison son impression première ; il l'a modifiée et épurée, au point de changer le mal en bien et de puiser une force et un réconfort dans ce qui avait été d'abord une cause de dépression et de terreur.
On ne peut guère douter que cette puissance mystérieuse, attribuée au mort, n'ait favorisé et renforcé l'idée si répandue et si instinctive de l'immortalité de l'âme. Sans doute, il y a des religions qui ne promettent pas la survie à leurs tidèles, ou du moins qui ne définissent pas les conditions dans lesquelles aurait lieu cette survie. U faut distinguer ce qui est Fhorreur de la destruction et de
l'anéantissement, naturelle à tous les hommes, et ce qui est l'organisation de la vie future. Le premier fait appartient à une force fondamentale de l'individu qui est l'instinct de la conservation ; le second appartient au raisonnement, au désir de diriger les âmes et de réglementer leur vie. On comprend que l'on ait donné souvent satisfaction au premier de ces sentiments, sans s'occuper du second. Les Grecs eux-m^es, d'une intelligence si rafltoée, ont mis longtemps à préciser leurs idées sur ce sujet, et c'est seulement au v^ siècle, surtout au iv«, sous l'influence des poètes et des philosophes, qu'apparaît l'idée d'un jugement des âmes, d'une réparation due aux misères et aux iniquités de l'existence terrestre. Auparavant , l'Enfer homérique reste morne et sombre ; les plus vaillants héros conmie Achille s'y consument dans levain regret du passé; c'est aussi le règne de l'inégalité, puisque Ménélas, gendre de Zeus, se délecte au loin dans les lies des Bienheureux. Les Égyptiens avaient été plus pénétrants dans leur psychologie et, de très bonne heure, ils ont assuré au défunt une survivaace toute matérielle, mais confortable. De bonne heure aussi, ils ont fait peser dans la balance de Justice les actions des mauvais et des bons. Ils sont les vrais inventeurs du jugement demi».
Les religions qui ont mis au premier plan cette grave question ont assuré leur empire sur 1^ âmes, et plus elles ont promis des récompenses ineffables, des joies et des délices éternelles, plus
elles ont excité l'enthousiasme et la foi. On se
résout plus facilement aux misères de la vie, si Fon pense qu'elles sont temporaires et assurées d'une réparation finale ; mieux encore» on les endure avec vaillance, on les brave et on les appelle, si l'on croit qu'elles représentent le bon combat d'où Ton sortira vainqueur. Honneur aux âmes courageuses et pures, qui savent y puiser la force pour résister au mal, l'ardent amour du bien et du juste. Mais que d'âmes médiocres y trouvent aussi l'occasion de calculer leurs chances et de prêter à intérêt au juge qui disposera d'elles. Le malheur et le chagrin deviennent alors un capital qui fructifie, que le fidèle entretient avec un soin pieux pour mériter davantage et accroître son profit Il se fera même souffrir lui-même, par des macérations et des privations, afin d'être plus sûrement heureux au ciel ; combinaison intéressée qui s'étale dans les naïves formules populaires : faire son salut^ donner à Dieu pour qu'il nous rende au centuple.
Reconnaissons que la croyance à l'immortalité a été, dans les sociétés humaines, un puissant stimulant, fondé sur la noblesse des sentiments affectifs : revoir ceux qu'on aime, retrouver ceux qu'où a perdus, reconstituer au sein de la béatitude éternelle, sous l'œil paternel d'un Dieu souverainement bon, la quiétude de l'intimité interrompue. La mort n'est qu'un accident; la vie de l'âme continue. Quel cœur aimant, quel cœur même médiocre pourrait résister à ce délicieux et troublant mirage ?
Vous qui avez connu et sondé les douleurs déchirantes, celles de l'enfant mort prématurément, celles de la femme enlevée à l'amour de Thomrae, vous savez combien de fois ces images consolantes ont hanté vos veilles et votre sommeiL De toutes les tentations que nous offrent les religions, il n'en est pas de plus attirante ni de plus émouvante. Cependant nous n'avons pas plus de raisons d'y céder qu'aux autres et il faut d'un cœur ferme envisager la réalité. Non seulement nous n'avons aucune preuve qu'un semblable bonheur nous soit assuré, mais il est clair que cet espoir repose uni- <}uement sur nos ardents désirs, sur notre faculté Imaginative, sur notre impérieux et naturel besoid de nous croire privilégiés dans l'ensemble (ie la création. Nous savons pourtant que dans l'échelle des êtres vivants, Thomme est étroitement uni aux autres espèces ; que son intelligence ou ce qu'il appelle son âme ne fonctionne pas autrement que celle des animaux; que si elle est plus forte ou plus penectible, eàle n'est pas d'une essence tellement supérieure qu'elle ait droit à un autre sort; que même, en certains cas, elle peut se révéler inférieure à celle des bêtes douées de sensibilité et de raisonnement. Je voudrais savoir ce que répon* drait un croyant, si on lui demandait ce que deviennent après leur mort les chiens qui ont beaucoup aimé leurs maîtres? Je sais qu'il y a des cimetières d'animaux, où des femmes en pleurs viennent déposer les restes du petit compagnon qu'elles ont
tendrement soigné. Mais je ne crois pas qu'aucune d'elles puisse, sans hérésie, s'imaginer qu'elle le retrouvera dans le ciel.
Au fond, Tanthropocentrisme est la base de nos idées sur rinimortalité. Depuis que nous nous sommes bénévolement accordé le titre de roi de la création, nous devons nécessairement réclamer pour nous un traitement à part. Nous n'y avons aucun droit. Vivre, mourir, naître, disparaître, sont des phénomènes que nous devons nous attendre à subir comme le pins humble des cirons. Mais cela ne diminue en rien l'importance de notre mission sur la terre. Au contraire, si notre vie est brève et sans lendemain, elle n'est que plus précieuse. Tout homme devrait savoir que chaque minute de son existence est un trésor qui ne doit pas être dissipé à la légère, ni mal employé. L'idée ascétique qui représente la vie comme une étape fugitive et la terre comme une vallée de larmes qu'on sera heureux de quitter, est une idée dangereuse, parce qu'elle est destructrice d'énergie et de progrès; elle paralyse l'effort. Persuadons-nous, au contraire, que nous avons peu de temps à nous pour agir, pour être utile, pour jouir de la plénitude de nos facultés intellectuelles et morales, et que le temps perdu ne se réparera jamais.
Quant à l'immortalité ou, pour parler plus modestement, à la survie, elle existe, elle est faite à la taille de l'homme, de ses forces et de son action ; elle lui est attribuée selon ses mérites, et le juge*
ment dernier, dans un certain sens, n'est pas un vain mot. La vie de chacun de nous se prolonge dans la vie des autres, soit par uné action physique, soit par une action morale. Elle se prolonge d'abord chez ceux qui nous ont connus, qui ont ressenti notre contact, qui ont subi notre influence bonne ou mauvaise. Immortalité limitée, qui porte en elle-même sa valeur et sa récompense. Qu ou ne ia croie pas médiocre ni négligeable. Pour ceux qui ont mérité d'être aimés, elle est faile de souvenirs tendres et d'aiiectioas profondes; die agit sur les esprits comme un exemple, comme un encouragement au bien et au devoir. Songeons à l'action que tous nos vaillants fils disparus auront eue sur les survivants qui ont vu leurs sacrifices et leur dévouement au pays, à celle qu'ils auront sur les générations futures ; soni^eons à la place qu'ils ont conquise à la France dans Thistoire du monde. Songeons à la survie qu'un grand écrivain ou qu'un grand artiste peut avoir par son livre ou par son chef-d'œuvre; leur action est durable pendant des siècles* Pour tous ceux qui laissent des descendants directs, la survie est immédiate et tenace ; elle s'appelle l'atavisme et elle entraîne avec elle des conséquences qui peuvent être terribles dans leur nocivité ou bienfaisante dans leur prédisposition au bien. Combien d'enfants naissent avec des tares physiques ou morales qui leur viennent d'un ancêtre dont ils n'ont jamais vu la fii^ure. Combien d'âmes généreuses et ardentes sont faite»
aussi de la sève accumulée dans la race par de lointaines et laborieuses générations. Enfin il y a rinsniortalité de ceux qui, par leur intelligence, leur valeur et leur caractère, ont dépassé la mesure de la moyenne humanité, et il y a aussi la redoutable immortalité de ceux qui ont passé à travers le monde comme des fléaux. Il y a Timmortalité de Socrate, de Marc*Aurèle, de saint François d'Assise ; il y a celle de Néron et d'Attila. Les peines éternelles pour certains noms existent comme les récompenses éternelles pour d'autres.
De la place des religions dans l'bisiùite
Le sentiment religieux, sous ses formes diverses,
a donc exalté et amplifié l'activité humaine ; il l'a projetée en dehors de la vie même, il lui a ouvert des horizons immenses. Rendons^lui ThOmmage qui lui est dû. Ayant inventé la confiance et Famour envers une divinité protectrice, ayant en vue une vie éternelle et des récompenses ineffables, l'homme a disposé d'une force décuplée pour la lutte. On ne saurait trop le répéter : les religions ont été une source incomparable d'énergie et d'action. On dit : la foi soulève des montagnes. La foi, en effet, a fait les héros et les martyrs. Mais comme toute œuvre humaine est entachée d'erreur, la foi a fait aussi des persécuteurs et des bourreaux. C'est le revers de la médaille. L'intolérance est un effet logique de l'état d'âme religieux et Ton comprend
que l'Église ne paisse pas admettre d'autre vérité que la sienne. Il n'y a pas deux vérités, il n'y en a qu^une, et le devoir apparaît bien vite de l'imposer aux autres par tous les moyens, même par la force, car ce qui est en dehors de la vérité ne peut être que malfaisant. L'erreur est le mal; il faut com- ' battre le mal et l'on est amené à faire souffrir les autres, en se persuadant que c'est pour leur bien, comme un médecin taille dans la chair vive pour
sauver le malade.
Les conséquences historiques sont connues : rappelons-nous les guerres religieuses qu'ont soutenues entre eux les Chaldéens, les Élamites, les Assyriens, les Hébreux, les Moabites et les Philistins, les anathèmes prononcés, les destructions de cités, les pillages, les millions d'êtres massacrés au nom de Ninghirsou, d'Assour, d'Istar, de Kamosh et de Jéhovah. Rappelons-nous, dans des temps plus proches, les persécutions contre les chrétiens sous l'Empire romain, les autodafés de l'Inquisilion, la Saint-Barthélemy et les Dragonnades, les pogroms russes. Quand elle ne va pas jusqu'au meurtre, l'intolérance religieuse inspire les jugements passionnés que l'on porte sur les croyances adverses. Chaque religion traite de foli^ et de billevesées les récits issus de la religion voisine. Les chrétiens n'ont vu dans la mythologie antique qu'un tissu 4'absurdités et d'immoraUtés. Les païens des derniers âges professaient un complet mépris pour les adorateurs d'un rebeUe crucifié, pour la prétendue
résurrection du Christ et les miracles opérés par lui ; ils prêtaient aux sectes chrétiennes des rites abominables et secrets, comme certains chrétiens aujourd'hui prêtent aux Juife le crime rituel du meurtre d'enfants. Pas un seul des prodiges attribués à Apollonius de Tyane par son panégyriste Philostrate ne peut paraître autre chose à un chrétien que le fruit d'un charlatanisme éhonté, bien que sa vie, d'une purelé morale analogue à celle de Jésus, et les prodiges qu'on lui prête auraient leur place toute indiquée dans les « Actes des Saints ». Pour tout croyant, le dieu qu'il adoi^e est le vrai dieu, le seul dieu. Mieux encore, ne voyonsnous pas de nos yeux, en plein vingtième siècle, le même Dieu, le Dieu des chrétiens, écartelé entre ses différents adorateurs, chaque peuple réclamant pour sa cause le Dieu fort, le Dieu des armées» affirmant qu*ll est protégé par lui, qu'il lui doit ses victoires, surveillant et épiant anxieusement les gestes de cet allié suprême, qui dirige à son gré les tueries d'hommes, les pillages et les dévastations de territoires ? Un naïf et grossier paganisme s'étale dans de solennelles proclamations, qui salissent et déshonorent l'idée chrétienne.
Et cependant, malgré ces tares, malgré ces faiblesses, ces erreurs et ces crimes, il reste vrai que l'on a vu jaillir des âmes vraiment religieuses, pour le plus grand bien et pour l'honneur de Thumanité, des pensées et des actes admirables, tant est mêlé de bien et de mai Tettort de noire raison.
tiraillée en sens contraire par la violence de ses^ instincts. Quelques belles prières égyptiennes, le&
poésies de Pindare. d'Eschyle et de Sophocle, les Dialogues de Platon, les Masùmes d'Epictète, certaines pages de Sénèque, les Pensées de Marc- Aurèle, l'Évangile et l'Imitation de Jésus-Christ, les œuvres de Pascal et de Bossuet, quelques récits^ de Tolstoï, sont semés des plus hautes pensées que l'humanité ait su énoncer, et ces paroles ont instruit, élevé, consolé et fortifié des millions d'êtres souffrants. Dans la pratique de la vie, des exemples comme ceux de Bouddha, de Confucius, de Socrate^ de Jésus, de saint François d'Assise, de saint Vincent de Paul, sont comme les modèles otferls à ceux qui cherchent le bien et veulent le réaliser^ comme les preuves vivantes de ce que peut le sentiment religieux quand il est bien appliqué. Et autour de nous, combien de dévouements obscurs, de formes variées d'abnégation et de sacrifice, de joies pures dans le désintéressement et Toubli de soi-même, qui puisent leur force dans la foi religieuse. Que de femmes, soignant les malades et le& pauvres, que de religieuses usant leur vie dans les besognes les plus sordides et les plus répugnantes, dont la religion a maintenu les âmes à cet état d'enthousiasme qui consent à Tabandon de toute considération égoïste.
Nous croyons donc fermement que les religions représentent dans l'humanité un très grand progrès. Même les pires, même les plus absurdes ont amené
l'esprit à réfléchir sur de graves questions , à échapper à la vie bestiale; elles ont fait quelque bien en préparant les âmes à une évolution ultérieure. Mais, bonnes ou mauvaises, elles marquent toutes une étape dans le progrès général que nous devons faire. Aucune d'elles n'est définitive. Pour <]ue l'homme progresse encore, il faut que les plus récentes connue les anciennes soient abandonnées et cèdent la place à d'autres conceptions. Il faut qu'un idéal supérieur anime les âmes d'élite et les pousse à gravir une voie toujours ascendante, ^uel est cet idéal pour nous, pour notre jeunesse, pour nos successeurs ? f
De Vidéal créé par Vkcmme
Récapitulons d'abord les conquêtes essentielles
de la raison humaine pendant quelques milliers de siècles.
L'homme a créé rafTection qui a sa base fondamentale dans l'instinct maternel, étendu à d'autres êtres que l'enfant. Sentiments de bonté, de charité, ^e tendresse pour les faibles, pour les pauvres, pour les souffrants, tous ont jailli de cette source sacrée qui est commune à l'ensemble des êtres vivants. L'égoïsme et l'anthropocentrisme peuvent être le point de départ ; la mére aime l'enfant qui est sa chair et son sang; les parents aiment leurs enfants ^t petits-enfants qui sont comme un prolongement d'eux-mêmes. Mais l'homme a épuré, transformé et.
agrandi ce sentiment instinctif que connaissent même les animaux. Il en a fait jaillir les sublimes sacrifices des mères, les larges tendresses d'un saint François d'Assise épandues sur la nature entière, la pitié d'un saint Vincent de Paul, les humbles et inlassables dévouements des sœurs de charité.
L'homme a créé l'amitié. C'est l'affection étendue en dehors du cercle de famille par un libre choix de l'esprit. C'est la correction apportée aux hasards de la vie qui unit, par le sang, les êtres sans s'occuper de leur sensibilité ni de leur caractère. L'amitié est le lien des forts qui se jugent et s'estiment, qui vont l'un à l'autre par un pacte de confiance et de volonté réfléchie. Fondée sur l'union intellectuelle de deux êtres du même sexe, elle s'étend à des groupes humains, elle engendre la solidarité entre peuples et entre races. Elle est le fondement des alliances et des ententes : elle forme les États et elle prépare les sociétés des Dations, plus difficiles à réaliser. La politique, qui se vante de ne connaître que les intérêts, ne peut pas se dispenser de tenir compte de cet impondérable qui est la sympathie et la communauté d'idées entre peuples.
L'homme a créé l'amour, le plus idéal et le plus exalté des sentiments. Lui aussi se greffe sur l'af* fection, mais il la transfigure, il l'illumine, il l'enflamme. De tous les instincts, celui qui lui donne naissance est peut-être le plus matériel et le moins
poétique : l'inslinct de la reproduction, le sens génésique. Mais, comme s'il était nécessaire de parer de la plus belle couleur ce qui est la servitude la plus impérieuse que nous impose la nature, l'acte de la fécondation a été, dès le début des sociétés primitives, voilé de mystère et d'ombre. La religion le protège et le sanctifie, car il assure \ la continuation de la race. A la faveur de ce secret,
rimaginalion travaille, la poésie se développe. Dès l'aube de l'histoire, le désir physique possède un compagnon divin qui est Tamour. A ce qui était une pure fonction physique et un acte charnel se mêle le plus élhéré et le plus subtil des sentiments. Imposé comme une loi à tous les êtres vivants, rinstinct de reproduction peut se muer chez l'homme en une loi d'abstention et de renoncement. Le sacritice de soi-même devient la règle pour l'amant ; la chasteté volontaire exprime chez les âmes éprises de mysticisme la résolution de se consacrer tout entier à l'amour du divin. Dante ni Pétrarque n'oal jamais possédé celles qu'ils aimaient et ils ont été les chantres immortels de l'amour désintéressé que les sots s'appliquent à railler sous le nom d'amour platonique. L'être aimé est Tunique joie, l'unique but Penser à lui, respirer auprès de lui, c'est la félicité suprême, les délices des élus transportées sur terre. Nulle part ne s'accomplit un plus grand miracle.
Mais tout le monde ne peut pas être Dante, et le corps asservi a parfois de terribles revanches. S'il
est vrai que l'amour déchaîne les pires fureurs et pousse aux crimes les plus affreux, c'est que, détourné par cet idéalisme de sa destination primitive, l'instinct physique retourne avec plus de violence que jamais à sa source. L'hilote enchaîné rompt sa chaîne et la bête reprend ses droits. De ]à ces contrastes incessants qui alimentent la littérature dramatique depuis si longtemps. Mais le sentiment qui porte le beau nom d'amour ne devrait jamais être confondu avec l'instinct d'où il est issu. Des milliards d'êtres sont morts sans l'avoir compris, sans jamais avoir été effleurés par Taile du dieu. Même des écrivains, des romanciers, des poètes livrent au public leurs sensations intimes et prouvent seulement qu'ils ont toujours ignoré les joies profondes et délicates dont ils parlent sans les avoir ressenties. Beaucoup d'appelés, peu d'élus, parce que Tamour, le vrai, est le plus haut miracle de la volonté humaine : avec de la boue, il fait de l'or pur. Les sages hochent la tête en songeant au réveil qui suit d'ordinaire ces beaux rêves ; ils ont tort, car le bonheur n'est pas dans la durée, mais dans l'intensité du sentiment. Cent fois supérieurs aux autres hommes, cent fois heureux ceux qui ont tenu, même pour un moment, ces pierreries des contes de fées dans leur main mortelle: ils ont possédé ce qu'il y a de plus beau dans le monde.
L'homme a créé la science. Née du travail manuel, des plus humbles métiers, des tâches qui
courbent le dos vers le sol ou vers l'établi, elle grandit et s'accroît sans cesse. Elle est la marque matérielle et tangible du progrès humain. Même ceux qui nient le progrès moral ne peuvent pas résister à la contemplation des merveilles créées dans ce domaine par la faible raison de Thomme : la science des nombres, la découverte des lois de la gravitation, la cosmographie et Tastronomie, la géométrie et, derrière elles, ces sciences plus tâtonnantes» la physique, la chimie, la médecine. A une seconde près, l'homme prédit réclipse qui va se produire; il suit d'un œil assuré la marche des astres dans le ciel et il marque la place où ils vont. U calcule les distances qui nous séparent de chaque corps céleste et il définit les rapports des constellations: avec des morceaux de verre, il diminue l'espace et il analyse les métaux contenus dans une planète distante de plusieurs milliards de lieues. Avec une bulle d'air chauirée, il fait marcher des bateaux et des trains. Le long d'un fil, il fait courir sa pensée et sa parole à des distances immenses. Toutes ces découvertes ont exigé Teffort de milliers d'années pendant lesquelles des cerveaux humains ont peiné, besogné, et se sont transmis les uns aux autres leurs observations au moyen d'autres inventions géniales, comme l'écriture et l'imprimerie. Aucune science n'est sortie tout armée du cerveau de Jupiter; toutes ont débuté par de grossières erreurs et de ridicule& essais. La marche de Thomme est celle d'un crabe
sur le sable du rivage, allant à gauche, à droite,.
revenant en arrière, ne traçant jamais une ligne droite et assurée. Ceux qui parlent de la faillite de la science ont-ils jamais compris ce processus lent et indéfini? J'entends bien qu'ils parlent de l'influence de la science sur la vie morale de l'homme. Mais, là encore, il me paraît qu'ils se trompent lourdement. Qu'on songe, par exemple, à ce que le concept scientifique de la pluralité des mondes,
, né de Tastronomie, a pu produire sur la conscience humaine et quelle importance il a dans notre jugement sur les religions anciennes et nouvelles. H fut, au plus haut degré, un libérateur de la pensée, an destructeur de superstition. Combien mesquines et étriquées apparurent les explications données^ sur la création d'un monde dont notre planète minuscule passait pour être le centre et le foyer unique. L'imagination se perd aujourd'hui dans ces immensités remplies d'activités et de vies agis^ santés, d'événements et d'histoires tolalemenl étrangères à notre existence terrestre. Le ciel païen ou chrétien ^e nos ancêtres devient trop étroit pour contenir les destinées d'une humanité infinie.
Enfin l'homme a créé l'art que le Grec Arîstote a défini si noblement « la joie des hommes libres ».
^ Lui aussi est le résultat d'une lutte avec la nature. S'il est vrai que la nature reste toujours supérieure à Tartiste dans les spectacles admirables et sans cesse renouvelés qu'elle place sous ses yeux et qu'il s'applique à reproduire, remarquons cependant
que l'homme y ajoute une qualité que la nature n'a pas : il fixe cette vision, il Timmobilise ; il éternise iine de ses formes toujours mouvantes. Par là même, il est créateur. 11 fait ce que la nature ne peut pas faire; il s'empare d'un coin de la réalité et il en fait une matière à lui. Quoi de plus beaa^u'un rayon de soleil tombant sur un verre d'eau et affleurant une nappe blanche ? Quoi de plus charmant qu'un bouquet de fleurs aux mille couleurs? Ni Chardin, ni Fantin-Latour ne surpasseront Teffet si , vif et si harmonieux du modèle. Mais ces éléments de plaisir et de joie pour nos yeux sont temporaires et périssables. Chardin et Fantin auront immortalisé pour de longues années, sans doute pour des siècles, ce qui n'a été qu'un moment rapide et passager de la réalité ; ils ont ajouté quelque chose à la nature.
Songeons aussi que cette beauté, ainsi attachée aux objets, émanant de toutes les formes qui nous entourent, est» en somme, une création exclusive de rhomme. La nature ne sait pas qu'elle est belle et Tanimal l'ignore aussi. Qu'est-ce que le plus beau coucher de soleil pour l'aigle qui le fixe ou pour la vache qui le contemple en ruminant ? S'il n'y avait plus un seul homme sur la terre, il n'y aurait nulle part ni sens des formes, ni sens des couleurs : toute idée de beanté s'évanouirait. La nature doit donc à Fhomme son existence même comme œuvre d'art. Or, comme toutes les autres, cette œuvre est née dans la souffrance et dans la
peine. C'est le travail et le besoin qui ont créé Tart. La musique est sortie du bruit des lourds marteaux
frappant l'enclume et du cri rythmé des ouvriers soulevant uu fardeau. Le dessin fut d'abord une écriture, inventée pour s'entendre et communiquer sa pensée à ses semblables: les hiéroglyphes égyptiens ^ et autres écritures idéographiques sont la survivance de cette pictographie. Les procédés mêmes du dessin ont mis des siècles à se former ; on n'a connu la perspective et le modelé par les ombres que quatre ou cinq siècles avant notre ère. Ceux qui s'occupent d'art antique savent quel aspect de grossiers fétiches tous les peuples, y compris les Grecs, ont donné d'abord à leurs statues; la Vénus de Milo a pour arrière-grand'mère un magot informe et hideux. La littérature tout entière, avec ses poésies sublimes, ses drames, ses romans, la philosophie et l'histoire, sont issus des sons inarticulés que des sauvages à face bestiale ont employés pour parler entre eux. La tribu des Oua-Oua a pour lignée Homère, Eschjle, Dante, Shakespeare et Hugo. Partout l'utile a précédé le beau. Partout l'art, pour prendre son essor, s'est évadé du réel et du concret, comme un papillon de sa chrysalide.
De la destinée de Pbcmme
En résumé, l'homme a créé l'Idée, Tldée-force, la seule digne de compter à côté de la vie matérielle qui courbe sous sa loi tous les êtres. La
tâche de la<^ivilisation est que, dans chaque siècle^ un plus grand nombre d'hommes échappe aux. nécessités matérielles pour vivre de la vie de l'esprit. Le Nous de Platon gagne chaque jour du terrain et doit en gagner davantage par nos efforts^ réunis. Des millions d'hommes passent encore sur la terre une existence purement végétative, sans avoir le temps ni la force de relever la tête et de s'occuper d'autre chose que de trouver à manger. Une nation ne devrait se composer que d'intellectuels, mais nous sommes fort loin de cet état social qui n'exclurait nullement les métiers manuels ni les industries où sont renfermées tant de formes de pensées. La bataille que nous livrons quotidiennement est une bataille contre la nature, source de toutes choses, mais qui ne s'occupe pas de Thomme et qui n'est pas faite pour se plier à la vie conçue par lui. Elle nous domine, elle nous asservit, elle nous écrase. Nous avons déjà brisé bien des chaînes nous en briserons d'autres, si l'humanité comprend que tout ce qui la détourne de ce but est malfaisant : maladies, épidémies, accidents, cataclysmes,, paupérisme, guerres, sont le résultat de ces forces, mauvaises , formidables , toutes - puissantes , qui enrayent le progrés et créent l'état précaire d'où l'humanité émerge si lentement. Faible, nu, desarmé, mais doué d'une raison supérieure à celle des autres animaux, Thomme a engagé courageusement la lutte contre ces ennemis monstrueux. Les victoires remportées sont assez belles pour le
réconforter et lui montrer clairement l'avenir qui l'attend. Mais il doit pas se dissimuler que les premiers pas seulement sont faits sur le rude et long chemin ou il a déjà planté quelques abris.
Telle nous apparaît dans ses grandes lignes et comme en raccourci la destinée de l'homme. Tel est l'héritage que nous avons reçu de nos pères» que nous devons à notre tour faire fructifier et transmettre à nos successeurs. Tel est le but de la vie simple et logique, fondée sur nos connaissances actuelles, et non sur des hypothèse&Lfallacieuses. Tel est lldéal que nous devons sans cesse avoir sous les yeux. 11 suflit à remplir n'importe quelle existence, car nulle part l'œuvre n'est terminée» A peine s'ébauche le fîitur chefni'œuvre; partout le mal, partout Terreur, partout l'impuissance rôdent autour de nous pour paralyser nos efforts.
Je voudr^iis que tous les enfants, dans nos plus petites écoles, fussent nourris de deux idées : qu'ils sachent d'abord que la vie de rhouiiue est la chose du i^oiide la plus précieuse et ia plus belle, quand pn sait en bien user; qu'ils sachent ensuite que cette vie est très brève et qu'on a peu de temps pour la forger soi-même et en tirer parti. C'est une duperie que de remettre à plus tard ce qu'on peut faire d'utile, ou de se fier à une vie future pour réparer le temps perdu et les fautes commises. La vie porte en soi ses peines et ses récompenses. Si chaque adolescent pensait que, même s'il arrive à la vieillesse, à peine cinquante ou soixante années (dont la moitié au moius sera occupée à dormir.
manger et se reposer) lui seront octroyées pour travailler et se^çultiver, alors il jouirait de chaque heure accordée par le sort et s'occuperait à bien remployer. On ne s'étonne pas qu'une rose dure quelques jours seulemeut et Ton croit que le frêle organisme de l'homme ne finira jamais. La force de la colkctivilé humaine est éternelle, dans les limites où s'enferme la durée de notre monde, mais cette collectivité est composée d'atomes dont chacun n'agit que très peu de temps. C'est par la masse sans cesse renouvelée de ces minuscules efforts que le progrès s'accomplit indéfiniment, xomme une machine est mue par des millions de gouttelettes de vapeur dont chacune se dissout et s'évapore en quelques secondes.
Je suis fermement convaincu que si la majorité des hommes professait ces idées de bon sens, non seulement les puissants mobiles qui déterminent le progrès humain subsisteraient, mais l'humanité marcherait d'an pas plus rapide et plus sûr vers nn but mieux défini et mieux connu. En limitant ses ambitions, en précisant ses fonctions et sa tâche, notre espèce réglerait et fortifierait son action dans l'ensemble de la création.
De la pensée libre et de son avenir
On me dira : comme les autres, vous accordez à
l'homme un rôle à part, un privilège. Car d'où vient à l'homme le pouvoir de se perfectionner qui manque aux autres races animales? D'où naît ce
désir inlassable de faire mieux et de savoir toujours davantage? Ne sont-ce pas là les marques de sa nature exceptionnelle et divine? — Faisons re* marquer que ce miracle de Tintelligence, destiné à mettre l'homme au-dessus des autres êtres et à lui assurer des destinées spéciales, devrait s'appliquer à tous its hommes sans exception. Or il n'en est pas ainsi. Aujourd'hui vivent sous nos yeux des races qui, douées des mêmes organes quÊ nous, n'ont pas réussi à dépasser le stade inférieur de la vie barbare et sauvage. Certains animaux dépassent en intelligence et en sensibilité affective ccr- . tains hommes. C'est donc que cette étincelle divine serait vacillante par endroits, que, placée dans des conditions médiocres ou mauvaises, elle resterait faible et inerte, tandis qu'ailleurs elle s'étend, elle grandit et einbrase tout. Une telle faculté n'a pas le caractère du divin. Elle ressemble beaucoup plus aux phénomènes de nature changeante et mortelle; elle dépend de la force physique du cerveau et de ses fonctions.
D'autres se récrieront contre la formule : la morale sans Dieu. Tout ce qui est bon, tout ce qui est généreux, tout ce qui est charitable contient du divin, disent-ils. Le bien n^t donc pas séparable du divin ; ils se confbndent. Il y a même des religions qui professent qu'en faisant le bien, on augmente la force de Dieu. Plus il y aura de bien dans ie monde et plus Dieu sera tout-puissant; le mal disparaîtra. — Mais cela ne revient-il pas à dire que
Dieu dépend de l'homme, ce qui est un sacrilège et un non-sens. Car si l'homme n'existait pas sur terre ou si tous les hommes disparaissaient, l'idée de Dieu elle-même serait anéantie. S'il est un Dieu, il faut qu'il soil indépendant de cette faible partie de son œuvre qui s'appelle l'humanité. Dans cette conception fausse, nous retrouvons toujours Tanthropooentrisme impénitent. Les hommes doivent bien se figurer que si Dieu existe, il existe sans eux. Parler de la morale humaine sans Dieu, ce n'est donc pas nier Dieu ; c'est dire que la morale a été faite par les hommes et pour les hommes, avec la faiblesse des moyens humains* Elle est. variable et contradictoire, souvent chancelante. Si l'on peut démontrer historiquement, comme je le crois, qu'elle est née de la pratique et des nécessités de la vie sociale, le principe métaphysique reste sauf, mais il est en dehors. La morale est indépendante des concepts relatifs à l'existence de Dieu et à Timmortalité de l'âme. Ce n'est pas la rabaisser ; c'est la mettre à sa vraie place.
On dira encore : vous soutenez la thèse de la morale de l'intérêt. L'homme a voulu être moral, non pas pour faire mieux, mais pour vivre plus commodément, — Celn est possible, et nous ne tenons pas à l'originalité des formules, après tant de recherches des plus puissants esprits philosophiques. Mais l'essentiel est de ne pas jeter le discrédit sur !a morale, sous prétexte qu'elle naquit de l'utile. Bien des fois nous avons insisté sur cette
évolution. Plus l'origine est humble et basse, plus
l'œuvre est belle. Il n'y a pas contradiction entre la morale et l'intérêt. Une société où l'on aura démontré à tous les hoAmœ qu'ils ont intérêt à être probes, vertueux, patients et courageux, sera une société supérieure. La morale de l'intérêt se ^ra transformée et épurée, au pcnnt de devenir la morale tout court.
Telle est la pensée libre, selon nos vœux, dégagée ■de toute superstition, de toute fallacieuse ambition, appuyée sur le sentiment du devoir et du progrès. Comment celte pensée libre pourra-t-cUc se propager parmi les hommes? Jusqu'à présent, «lie est restée surtout individualiste, elle n'a pas d'autres agents que des écrits, des conversations, ^es exemples isolés; elle n'a pas d'organisation officielle. C'est pourquoi tant de croyants s'imaginent que la plupart des non-croyants sont surtout des indifférents, des tièdes, qu'une secousse suffirait peut-être à ramener dans le droit chemin. La pensée religieuse moderne, au contraire, fondée «ur des traditions séculaires, est profondément active : elle a créé des centres magnifiques de réunions, et 4e prières, elle a élevé des monuments d*art qui font Tadmiration du monde entier ; elle a - créé une musique qui prend Tâme après avoir conquis les sens; elle use des lumières, des couleurs, des ombres et des parfums pour attirer et déduire les foules, dans des cérémonies ou tendres on tragiques, qui sont aussi puissantes sur les
imaginations que les représentations du théâtre profane ; enfin elle a groupé, pour mettre en œuvre SCS ressources ou pour défendre ses intérêts, des légions innombrables de serviteurs dévoués, qui lui consacrent leur vie entière et qui sont hiérarchiquement organisés comme la plus forte des armées. La partie n'est pas égale entre elle et la pauvre pensée libre, isolée et comme honteuse de se faire entendre. Et pourtant c'est chez celle-ci qu'est l'avenir, comme il le fut chez l'humble et chétive pensée chrétienne, opposée aux magnificences et aux forces imposantes du paganisme antique. Et, devenue à son tour le paganisme moderne, c'est cette œuvre immense, solide et durable depuis des milliers d'années, qui est condamnée à périr et à être remplacée par une autre forme de la foi et de l'espérance humaine.
Quand l'imagination se laisse aller à rechercher les aspects de la société future, elle se plaît à se représenter dans les mêmes édifices, dans les mêmes pompes, avec l'accompagnement des plus sublimes mélodies, avec tous les enchantements des yeux et des oreilles, quelque cérémonie où l'on célébrerait les vertus des humbles et de^ souffrants, où l'on ferait le récit des exploits accomplis par les grands hommes contre le mal, contre l'ignorance, contre la superstition. Beaucoup de gens ont fait ce rêve ; mais le -culte de la déesse Raison n'a pas fourni jusqu'à présent de beaux spectacles. Il nous paraît que ces tentatives aujour»
d'hui sont inutiles et un peu puériles. Nul ne sait dans quel avenir très lointain se placeront ces transformations, ni quel aspect Thumanité d'alors voudra leur donner. Ce n'est pas notre affaire. Nous ne sommes pas les metteurs en scène de la religion future. Restons dans le domaine du présent. Travaillons de toutes nos'forces à amener cette réforme dans les esprits, à montrer ce qu'il y a de droit, de pur, de simple et de grand dans la vie telle qu'elle nous est faite. Fais le bien parce qu'il est le bien, fais ton devoir parce qu'il est le devoir. C'est un impératif catégorique, mais il est raisonné. On sait par de nombreux exemples que l'homme n'est jamais heureux pour avoir fait le mal; on saitaussf par de nombreux exemples queThomme n'a jamais eu à se repentir d'avoir £ait son devoir. S'il rencontre l'adversité sur son chemin, — etillarcnconto^ toujours — c'est seulement dans le sentiment du devoir accompli qu'il trouve sa consolation. Qu'il songe surtout à l'avenir, à l'exemple qu'il donne» • aux influences qu'il transmet. Qu'il songe enfin à tout ce que la vie, même la plus humble, la plus - douloureuse, pent contenir de biens précieux en affections, en amour^ en savoir, en jouissancesd'art. Alors il pourra s'endormir dans la paix dtt tombeau, sans autre récompense que la satisfaction d'une vie noblement vécue. Après les milliards d'êtres qui l'ont précédé et qui sont morts, il aura, grain de sable lui-même, apporté sa part à la cons^ truction de l'humanité future. Il n'aura rien demandé de plus que d'accomplir sa tâche d'homme.^