PAT N LUS
3. St., 290; cf. Ballanche, dans la Ville des Expiations : « Ma mission est terminée, J’ai jeté le grain dans le sillon, la moisson sera pour d’autres. Soufile de l'avenir, viens hâter cette riche moisson | » (BALLANCHE, dans la France Littéraire, 1, 245).
4, Dernière Nuit. La critique a été divisée, parfois inintelligente, souvent dédaigneuse. Un jeune allemand enthousiaste, Louis Robert, avait entrepris sans retard la traduction du livre (cf. Recueil de Luppé, p. 18, 19r septembre 1832) Le Journal général de la Littérature s’exprime ainsi : « L'ouvrage est un tableau des mœurs anglaises et françaises et offre en grande partie des scènes de la Révolution de 1789... Le style en est concis et énergique... Ce sont des idées neuves, des pensées souvent profondes, mises en action, et qui peignent au mieux les différents sentiments que l’auteur veut nous faire partager. Beaucoup de chapitres sont consacrés à démontrer cette vérité que l’inspiration ne s’acquiert pas et qu’il faut être né poète... L’auteur promet une suite à cet ouvrage tout à fait original, et qui sera lu avec avidité » (Journal général, 1832, 7° cahier, p. 134). La Revue Encyclopédique : « La pensée du livre de M. de Vigny est le scepticisme politique.…..On voit que M. de Vigny a été profondément blessé de tout le mouvement politique qui nous emporte depuis quelques années. L’émotion qui Pa entraîné a dû, malgré lui, le rendre injuste et lui faire méconnaître quelques hommes
Il incrimine la légèreté du lecteur devant cet « assez bon plaidoyer ». Non, le plaidoyer n’était pas bon. Stello est la seule de ses œuvres où J’on s'arrête devant des obscurités impénétrables.
et quelques faits de notre histoire»(Le.critique regrette l’outrance des adversaires comme des admirateurs de l’an IL, puis conteste Le fait qu'aujourd'hui la poésie soit contrainte à la misère ; il cite la gloire fortunée de Goethe, de Chateaubriand, de Byron, de Walter Scott, de Béranger, de Lamartine, de Victor Hugo. Il conclut que, loin de séparer vie politique et vie poétique, on doit travailler àlesrapprocher- Par contre, il louela dualité Stello-Docteur Noir, qu’atteste la vie contemporaine : un Stello, c’est Lamartine, un Docteur Noir, c’est Guvier).da lutte entre ces deux organisations opposées, vous la trouverez sous toutes les formes, partout, à l’institut, au collège, dans les salons ». Elle a été déjà magisträlement mdiquée par le dualisme Faust-Méphistophélès (Reoue Encyel., 1832, +. TIT, p. 705 et suiv., signé St.-C.)
Le Mercure du XI X° siècle, muet sur Siello en 1832, consacre, la même année, un article favorable à Robespierre. L’auteur distingue les « esprits superficiellement exacts » qui « ont mesuré les proportions de cet homme extraordimaire par le nombre de têtes tranchées sous sa dictature » — ilsonge:sans doute à Thiers— ; ses apologistes ; enfin les « âmes froides, indolentes » qui en ont fait un « héres de la fatalité... la nécessité humaine de la civikisation»(Mercure..4832, p. 483 ét suiv). Où est la place de Vigny? Dans le troisième groupe? Ce jugement ne lui convient qu’à demi. Le Charivari publie, le 23 avril 1832, sous le titre « Le Mal à la tête » le portrait d’un homme tourmenté par une légion de diablotins qui scient, frappent et sonnent : ce pourrait-être une illustration grotesque du chapitre 1 de Stello (Symptômes).
Si, dans un long article, qui toucha Vigny (cf. J., 1841, p. 154), consacré par le National à l’auteur de Chatterton, on disait de Stello : « I1se peut que l'accusation de M. de Vigny ne soit pas d’une vérité absolue ; (mais) on ne convaincra pas M. de Vigny des bons soins que l’ordre social a pour les grands poètes en lui disant que M. Scribe a 500.000 livres de rente et que M. Ancelot pourrait bien être incessamment de l’Académie », le critique (Rolle ?)conteste les exemples. « Il serait .… puéril de discuter si... la vie du véritable Gilbert n’offre pas quelques taches qui obscurcissent l’auréole que M. de Vigny a fait rayonner autour deson front ; $i ce n’est point par une insolente vanité que Chatterton perdit la protection de Walpole… » (National, 16 février 1835).
Une des notes les plus dures est donnée par le journal de Buchez lui-même : « À notre avis,[Stello] ne prouve qu’une chose : c’est que M. le comte Alfred de Vigny tient beaucoup plus à la vie et à ses douceurs qu’au triomphe de son opinion politique. A lui de poser comme premier principe de sa morale la conservation du moi... Ce qu’il y a de certain, c’est que personne ne sera tenté d'appeler cela du dévouement ; el, comme en France, il n’y a guère que le dévouement qui soit contagieux, nous aurions laissé passer sans réflexion la leçon de M. de Vigny s’il n’insultait des noms que nous entourons de notre respect et de notre admiration. » I:critique Vigny d'avoir parlé de Platon et des Poètes sans connaître ni Platon ni la Poésie ; attaque Homère « imitateur mesquin des gigantesques poèmes antérieurs à lui... il a gâté la ravissante et pure Sita de Vaimiki en en faisant son impudique et adultère Hélène »sic). Puis, mélangeant, à la façon de Buchez, christianisme et Révolution : « Jésus disait nous, et des nains eunuques, dresséssur
Dom.
UNE SOLUTION IMPARTAITE 127
Vigny a contracté deux livres en un. Il convient de distinguer le « problème de l’action démocratique » tel qu’il se pose à l’ex-légitimiste, du problème du «supplice du poète » infligé par la société mauvaise aux esprits d'élite. Faute de quoi le désir qu’a Stello de se mêler à la vie politique parait une boutade inconséquente, et les trois récits n'ont plus leur raison d’être, non plus que le chapitre: Un mensonge social.
La difficulté gît tout entière dans l’'Ordonnance. L'Ordonnance renferme deux préceptes — mumérotés I et IIT — incompatibles.
Comment séparer la vie poétique de la vie politique si « la neutrahité du poète «est une neutralité armée qui s’éveille au besoin ? » Suflira-t-1l de déguiser les noms des personnes, de transposer les événements dans le passé au moyen d’une fiction quelconque, pour que, inspirant les «actions publiques ou protestant contre «elles, de Poète cesse d'agir en Politique ? Pour agir sur les hommes, 1l faut leur parler clair, surtout en démocratie. Et parler clair, c’est « attacher sa Muse au char des factions » comme l’a dit un autre poète. [1 pèchera ou par impuissance, ou par compromission : le héros de Vigny n’échappe pas à ce dilemne.
L’Ordonnance renferme une contradiction encore plus évidenite. Le Poète, dit-elle, ne doit pas craindre d'exposer sa tête en:dévoilant sa pensée. Soit. Mais qu'est-ce qu’une poésie susceptible d’exposer le Poète aux raneunes du Pouvoir, sinon la Satire Politique, celle-là même que le premier précepte de l’Ordonnance prosenvait ? Où est la Himite «entre la critique du ‘Penseur et la polémique du pamphlétaire, l’une permise, lautre interdite par le Docteur ?
Est-il aisé d’ailleurs, de comprendre ia distinction introduite par le Docteur entre les «actions » et les « travaux » ? Sans doute,
leurs petits pieds, oseront-crier : moi ? Allons, c’est unedérision. » Il vante Robespierre et Saint-Just, mais appelle Chénier « un petit aristocratelibéral… qui avait fait je ne sais quels vers érotiques assez sales (sic) ». Conclusion : « Lorsqu'on ne veut voir dans la révolution française que la mort des marquis, les piques et les jurons du peupie, on fait, comme M. le comte Alfred de Vigny, un tableau fort intéressant de intérieur des prisons et l’on rapetisse le plus qu’on peut les colosses jacobins (« marivaudage romantique »), mais on n’est, en définitive, parvenu à prouver qu’une seule ichose : c’est qu’il «est fort heureux que de pareils poètes veuillentbien s’isoler de lasociétéssans se mêleraueunement aux affaires publiques et que tous les gouvernements quise sont débarrassés de leur bavardage mignard et affecté ont parfaitement bien fait» (Journal des Sc, Morales et Politiques, 28 avril 4832). Rienmne permet de diresi cet article est:consécutif.à laséparaiion de Vigny et de Buchez ou s’il en fut l’occasion.
Vigny fut très sensible à ce dénigrement : « J’ai.abtiré des injures à son ombre [celle de Chénier] tant est grandileur amour pour M. de Robespierre » (au Marquis de Lagrange, 3 juin 1832, Recueil de Luppé, p. 16).
LA
Vigny veut dire qu’on peut fréquenter les salons légitismistes, sans être légitimiste, servir dans la garde nationale sans être rallié à Louis-Philippe. Il parle pour lui et pour lui seul (1). Veut-il dire que « les travaux » intellectuels comptent seuls, et que, dans le domaine temporel, l’obéissance passive peut être consentie sans révolte ni réserve ? En ce cas, Vigny n’a pas tardé à se donner un démenti à lui-même, quand il a écrit Servitude.
Enfin, et c’est là la faiblesse capitale du livre, considérons, bien que tous les critiques l’aient déjà fait (2), la valeur démonstrative des trois exemples qui le composent. Passons sur les erreurs historiques entassées à plaisir dans les deux premiers épisodes ; il les a confessées, un peu allègrement (3) pour un moraliste qui visait à convaincre. Mais voici qui est plus grave : Stello prétend démontrer que les Poètes sont repoussés par les hommes politiques quand ils jettent leur pensée dans le «tourbillon profanateur des actions (4)», et l’Ordonnance prétend les préserver de la triste fin de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier.
Or : 1° ces trois poètes n’ont pas commis la faute dont ils sont censés périr : 2° suivre l’Ordonnance ne les eût pas préservés de la même fin.
Dira-t-on que Gilbert, s’il eût été plus modeste ou plus habile, eût touché le cœur de Louis XV ? Non: le roi ignore tout de lui : c’est à l’entendre appeler poète qu’il fronce les sourcils (5). Il embrasse tous les penseurs dans le même dédain inquiet. Ce ne sont pas les Satires qui font mourir Gilbert de faim : c’est sa qualité de poète.
Chatterton n’a-t-il pas, à l’avance, suivi le conseil du Docteur en se renfermant dans le sanctuaire d’une poésie érudite et austère ? (6). Il meurt parce que ses poèmes, inaccessibles à la foule, ne se vendent pas et qu’il ne veut pas se faire valet de chambre. En quoi l’Ordonnance lui eût-elle évité cette mort ?
Et Chénier ? Meurt-il parce qu’il est girondin ? Non, mais parce qu’il est poète. Si Robespierre proscrit les « aristocrates de
4. Dans les trois récits de Stello, il a fait entrer un élément d’autobiographie :
Charles X l’a dédaigné (1er épisode) ; la bourgeoisie d’affaires a raillé la poésie romantique (2° épisode) ; la Révolution a fait périr plusieurs de ses parents (3° épisode).
2. Ils se sont attachés surtout à prouver que le sort est clément pour les poètes (cf. ci-dessus).
8. Dernière Nuit de Travail : « Chatterton n’était qu’un nom d'homme et je viens d’écarter à dessein les faits exacts de sa vie... »,
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