‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 128 sur 311 · Journal 1832, 1833. J · texte numérisé non relu

Journal 1832, 1833. J

Ainsi, la Destinée est à la fois, selon les textes, le ressort caché des choses ou une vaine apparence. Contradiction qui exprime bien la dualité d'âme de Vigny.

Il y a chez lui, en 1832, un homme que la Révolution déconcerte, qui pleure sur le passé, et, par pitié, s'arrête et demeure immobile devant les voies nouvelles ouvertes à la vie. C’est le gentilhomme pauvre, attendri et mélancolique qui incarne sa tristesse dans la misère militaire de Chatterton (1) ou la noblesse passionnée d'André Chénier. Il a peint, dans ces deux symboles, deux aspects de son aristocratie natale, étouffée sous les forces de l’argent et du nombre, et en qui palpite une générosité inutile. Dans la mesure où Stello est le récit des trois supplices, il est aussi l’oraison funèbre d’une classe de jour en jour plus effacée.

Entre les trois récits et l’Ordonnance, le lien fait défaut. Le Docteur veut détourner Stello de la politique contemporaine, parce que cette politique ne pourrait être qu’une insulte au passé. Et il s’efforce de rendre le passé vénérable sous les espèces de trois poètes en qui se fragmente le type aristocratique, traditionnellement cher à Vigny. C’est en évoquant ce passé doux et malheureux qu’il fait la Destinée aveugle et toute-puissante, ainsi qu’elle apparait dans la Maréchale d’Ancre.

D'autre part, il y a en Vigny un homme qui a vu tomber Charles X avec un secret soulagement. Bientôt il dira, oubliant les angoisses d’une nuit douloureuse : « Quand vint la Révolution de juillet, le soldat était mort en moi depuis quatre ans ; il ne restait que l'écrivain, regardant si la liberté serait tuée ou sauvée (2) ». C’est cet écrivain qui a traduit dans Paris ses confuses ivresses. C’est le même qui, par la bouche de Stello, veut, lui aussi, faire tourner la « roue » ou gronder la « fournaise » ; et quand la première pensée (Stello) s’assagit, se refroidit et s’apaise en une expression plus réfléchie (le Docteur-Noir), les velléités d'action politique sont comprimées, mais l'idéal de l’écrivain se charge des débris du Politique que l’écrivain portait en lui. C’est pourquoi le Poète, animé, malgré lui, d’une âme de politique, devra, au jugement même du Docteur, risquer sa vie, et la perdre, au besoin ; c’est pourquoi la neutralité du penseur est une neutralité armée ; c’est pourquoi la Destinée doit céder à une volonté énergique, c’est-à-

4. Nous avons indiqué plus haut les ressemblances de Chénier et de Vigny. Chatterton est de même race physique ; il a cette allure à la fois militaire et religieuse que Vigny souhaitait pour lui-même (S4., 91) ; il a les yeux creux et la taille élancée (St., 91 ; cf, J. D. R. M., 707-709).

dire capable d'orienter le flux révolutionnaire dans des directions nouvelles, ou de le contenir dans ses Himites. C’est pourquoi, enfin, POrdonnance à la facture d’un Credo. C’est un acte de foi dans les «grands de l'avenir (1) » qui console Vigny d’avoir vu tomber les grands du passé. Les dernières pages sont écrites dans une langue extatique qui fait de Vigny, malgré ses répugnances, un frère de Lamennais (2).

Ainsi, 1 reste sur terre place pour l'espoir et pour l’action. Au profit de quelles victimes ? En trois ans, trois grandes œuvres vont tenter de répondre.

Nous n’appellerons pas Quiie pour la peur une grande œuvre. C'est peut-être même une «miniature », une « bagatelle », un « joujou de salon (3) », que les «trois scènes sans action, sans gaieté, sans vraisemblance morale ou immorale de ce proverbe, si c’est même un proverbe (4) ». Pourtant Vigny lui-même a proclamé qu'«une question bien grave était enfermée sous cette forme légère (5) » et il écrira à une cousine le 8 août 1848 : « Je ne désespère pas de vous prouver que le fond est bien plus grave que vous

4. 5t.,443. 2. St, 290-292. 8. Corr., I, 258, 259, 260,261, 270, 273 ; IL, 1.

&, Débais, 1° juin 4833 :-:« Le point important d’un bénéfice, c’est le bénéfice même. Or, malheureusement, le bénéfice de cette représentation ne sera pas ce que Mme Dorval pouvait espérer avec juste raison. L’affiche annonçait que ce proverbe serait joué cette fois seulement. La précaution était bien inutile. Tous nos théâtres, ou du moins la plupart, se traînent maintenant, non sur les mœurs du xvune siècle, mais sur les exceptions immorales de ce siècle... Un homme que son esprit fin, satirique, élégant, observateur, devait mettre à l’abri de ce défaut est cependant, hier encore, tombé dans cette manie de nous représenter les modes et les ridicules du xvrr1e siècle. Le triste et froid accueil que le public a fait aux trois scènes. l’ont trop averti de son erreur pour la lui reprocher davantaz »: (signé R). Le Constitutionnel trouva le proverbe «écrit avec esprit, mais d'un intérêt trop faible» : le Courrier français parla de « l'erreur d’un homme de talant ; la salle entière a manifesté son étonnement par sonsilence »./Cf. SAKELLARIDÈS. A. de V. auteur dramatique, 114). Le Moniteur, toujours tres hostile à Vigny, s’exprime ainsi: « La pièce nouvelle nous initie aux secrets d'intérieur sous Louis XV, et on appelle cela des mœurs | On n’imagine rien de plus nul, de plus fade que cette espèce de proverbe au style musqué, au parlage de boudoir. Pellisson abusait de la permission d’être laid, l’auteur a abusé de la permission d’être ennuyeux. On ne saurait trop lui reprocher surtout d’avoir fait jouer, dans sa pâle esquisse, un rôle aussi inconvenant que faux et ridicule au célèbre docteur Tronchin, Il est de ces beaux caractères, de ces renommées qu’on devrait respecter » (Moniteur, 3 juin 1833). 5. Argument.

ne le pensez (1) ». Par sa donnée générale, Quuite pour la peur est une protestation, au nom de la bonté et de la justice, contre le pouvoir discrétionnaire que la loi et les mœurs accordent à l’homme sur la femme, même quand il est indigne de sa fidélité. C’est donc une pièce « féministe », au sens où l’on entendait ce mot vers 1830 : elle s’apparente aux protestations de G. Sand dans Valentine, Lélia, Indiana (2) ; non que Vigny proclame le droit à la passion, mais il dénie à l’homme le droit de briser la vie de sa femme, même coupable : c’est du féminisme atténué. Rien, dans l’œuvre de Vigny antérieure à 1830, qui laisse pressentir cette forme nouvelle de sa pitié ; mais le Saint-Simonisme venait de révéler que « l'individu social, c’est l’homme et la femme», et l’onentendait maint plaidoyer contre la « sainte institution du mariage (3) » corrompue par l'injustice ou la licence. Par le ton, le décor, l'esprit, le marivaudage scabreux, cette comédie s’apparente au premier épisode de Stello. Certains détails sont des souvenirs d'œuvres antérieures : voici un rappel de cette théorie, formulée par la Maréchale d’Ancre, qu’il est imprudent de susciter aucun trouble : «[Le Ro] voit l'avenir sans crainte, mais non sans tristesse ; il sait qu’une révolution partant de France peut y revenir (4) ». Plus loin, ce souvenir de Cing-Mars, allusion amère à Richelieu : « … vous dire comment nos vieilles et saintes familles sont devenues si frivoles et si mondaines, comment et par qui nous fûmes tirés de nos châteaux et de nos terres pour venir nous échelonner dans une royale antichambre... (5) ». Déjà, d’autre part, certaines remarques annoncent Chatterton (6) ou même Servitude (7). Mais l’idée fondamentale était que le mariage, corrompu dans les hautes classes, ne mérite

4, UCorr:, 1, 235.

2. M. Citoleux a montré (Quelques muses. R. H. L., 1916, p. 120, et sv.) que Von pouvait compter G. Sand au nombre des inspiratrices d'Alfred de Vigny féministe (1b., 140). Valentine, qui précède Quitte pour la peur, pourrait avoir, peut-être, fourni quelques traits au « proverbe » de Vigny : la situation de M. de Lansac est très comparable à celle du Duc, et Benedict joue le rôle du Chevalier : même décadence du mariage, même souci des convenances; mais, dans Valentine, l’homme est seul coupable. Comme le futur auteur de Servitude, G.Sand constate à la fois la force de l'honneur et la pluralité de ses manifestations (Valentine, 268).

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